‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 162 sur 264 · le rieur. J · texte numérisé non relu

le rieur. J

[Un homme qui veut rire, en dépit du bon sens, n'attend pas de trouver du ridicule pour le relever; il le cherche où il n'est pas, il en invente, et travestit tout pour cela. Quoiqu'il y ait peu de choses risibles dans ce monde, comme il y en a peu d'admirables, le rieur veut pourtant qu'on se moque des choses les plus ordinaires et les plus naturelles, et ne souffre point qu'on en traite aucune sérieusement ; il ignore que le ridicule, dont il fait son fonds, ne peut tout au plus que servir d'amusement momentané à un homme raisonnable, a Votre air moqueur est plutôt celui d'un sa- « tyre que d'un philosophe ;... ce genre humain dont vous (( riez, c'est le monde entier avec qui vous vivez, c'est la « société de vos amis, c'est votre famille, c'est vous-même... « Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de <( voir leurs blessures?.,. Vous auriez honte de votre (( cruauté, si vous aviez ri d'un malheureux qui a la jambe (( coupée, et vous avez l'inhumanité de vous moquer du (( monde entier qui a perdu la raison !... 0 Démocrite, vous (( dites quelquefois des vérités; mais vous n'aimez rien, et le " mal d' autrui vous réjouit. C'est n'aimer ni lés hommes, « ni la vertu qu'ils abandonnent. » Voilà ce que je dirais à ceux qui rient, avec le charmant auteur des Dialogues^ Je leur dirais encore : qu'il s'en faut de beaucoup que tout soit risible dans les hommes ; que nous avons nos vertus et nos vérités, parmi beaucoup de vices et d'erreurs; que ce n'est pas une moindre folie de prendre tout en riant, que de prendre tout sérieusement; que tout ce que la nature a fait est à sa place, tel qu'il doit être, et qu'il est aussi sot d'en rire, que d'en pleurer. Que fera-t-il celui qui traite ainsi toutes choses en badinant? S'il ne voit plus rien de sérieux, et qui vaille la peine qu'on s'en occupe, où seront ses plaisirs, où seront ses devoirs? Il n'est plus propre ni aux affaires, ni à la politique, ni aux sciences et aux arts; il

^ Ft^nelon; T)i(ilofjuei< ûe^ mniis (Di'mocritP et Ht'raclitp). — G.

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devient inutile à la société, et, en même temps, inutile à lui-même; car où prendra-t-il de quoi remplacer ce qu'il quitte? qui lui donnera des choses plus estimables que celles qu'il dédaigne? Pense-t-il s'élever au-dessus de la nature en la méprisant, et le malade, qui rit de la santé, en est-il plus sain ? J

•23. — HORACE, ou l' Enthousiaste '.

Horace se couche au point du jour, et se lève quand le soleil est déjà sur son déclin; il aime les ombres et la solitude; les rideaux de sa chambre demeurent fermés jusqu'à ce que la nuit approche ; il lit aux flambeaux pendant le jour, afin d'être plus recueilli, et, la tête échauffée par sa lecture, il lui arrive de quitter son livre, de monter sur sa cheminée sans dessein, et de s'y tenir, un pied en l'air. H se parle à lui-même, il s'interroge et se répond; son âme ne peut durer sans passion, et, à défaut d'objets qui le touchent, son imagination en forge de faux, qu'elle embellit de ses qualités. On l'a vu autrefois, à Rome, pendant les chaleurs de l'été, se promener toute la nuit sur les ruines, s'asseoir parmi les tombeaux, et interroger ces débris ; là, se transportant tout à coup au temps des guerres civiles, il appelle Sylla et Marins, et marche l'épée à la main ; il rencontre alors un Anglais, que ses insomnies obligent à se promener à la même heure ; Horace, qui croit que cet homme peut avoir quelque grand dessein, lui dit quelque chose en passant, pour entrer en conversation; mais l'Anglais répond dans sa langue, et passe sans s'arrêter. Une autre fois, Horace étant au bal , trouve une femme masquée qui lui parle; charmé de quelque plaisanterie assez piquante qu'elle lui fait, il se prévient aussitôt pour elle ; il la trouve belle, naïve, et pleine d'esprit; il en est ensorcelé jusqu'à ce qu'elle se démasque, et qu'il voie qu'elle n'a pas plus de beauté ni de jeunesse (fue d'esprit. C'est ainsi qu'Horace,

' Horace ouvre la séiic; des caractri-cs (idifs que nous avons annoncée. — \oii- la L>'' note (le la pairo L>'.»l.— (].

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l'homme du monde dont l'imagination va îe plus vite, prête à tous les objets les qualités qu'il leur désire; il est vrai qu'il se dégoûte aussi, en un moment, de ce qu'il a recherché avec le plus de vivacité, parce qu'il n'y trouve jamais tout ce que son esprit trop ardent lui a promis. Une autre fois, sur ce qu'il entend dire qu'un minisire a parlé librement au prince en faveur de quelque innocent, Horace lui écrit avec transport, et le félicite, au nom du peuple, d'une belle action qu'il n'a pas faite. On lui reproche ses extravagances, et il les avoue; il se raconte lui-môme si naïvement, qu'on lui pardonne, et que ceux qui l' écoutent se sentent pénétrés de ses sentiments; il rit de ses aventures, et elles ne sont jamais plus plaisantes qu'entre ses mains. D'ailleurs, il parle quelquefois avec tant de justesse et de sens, qu'on est malgré soi entraîné, et qu'on se reproche d'en avoir jugé trop précipitamment ; mais, à peine cette naïveté et cette sagesse l'ont rétabli dans l'esprit de ceux qui l'écoutent, il revient peu à peu à son caractère, et se laisse reprendre à sa manie. Par son éloquence vive et forte, il prend sur l'esprit des autres l'ascendant qu'il n'a pas sur le sien; ceux qui s'étaient moqués de ses chimères deviennent quelquefois ses prosélytes, et, plus enthousiastes que lui, ils répandent ses sentiments et sa folie.

2li. — [hégéstppe '.]

[Hégésippe passe avec rapidité d'un sentiment violent dans son contraire , et ses passions s'épuisent par leur propre vivacité. Faible et fort, animé des moindres succès et consterné des moindres disgrâces, la joie excessive le jette en peu de temps dans la tristesse, l'espérance dans l'abattement, et la haine assouvie éveille en lui l'extrême pitié. 11 est sujet à se repentir sans mesure de ce qu'il a désiré et exécuté sans modération ; prompt à s'enflammer, il ne peut subsister dans l'indifférence; quand les choses

' C'est une nuance plus forte du morceau qui précède. Vauvenargues aime à revenir sur un mémo caractère, pour en montrer les divers côtés. — G,

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lui manquent, son imagination ardente l'occupe en secret des objets que son cœur demande, et toutes ses visées sont extrêmes comme ses sentiments; il estime peu ce qu'il ne désire ou n'admire point, et il regarde sans intérêt ce qu'il ne regarde pas avec passion. Il passe avec rapidité d'une idée à une autre, et il épuise en un instant le sentiment qui le domine; mais personne n'entre avec plus de vérité dans le personnage que ses passions lui font jouer, et il est presque sincère dans ses artifices, parce qu'il sent, malgré lui, tout ce qu'il veut feindre. C'est l'homme le moins propre aux affaires qui demandent de la suite et de la patience ; qui s'attache et se dégoûte le plus promptement; qui pousse le plus vivement un intérêt unique, et qui est le plus incapable d'en conduire plusieurs à la fois; qui néglige entièrement les petites choses, ou qui s'en inquiète outre mesure; qui présume le plus de soi dans ses projets, mais qui imagine toujours plus qu'il ne peut exécuter; destiné par la nature à commettre de grandes fautes, parce qu'il conçoit trop vivement, et qu'il entreprend avec témérité ce qu'il a conçu avec transport ; cependant, d'un courage vrai et altier, qui embrasse par réflexion, les affaires même dont il désespère par sentiment; qui, rebuté quelquefois par les plus légers obstacles, cependant, ne fléchit pas, d'ordinaire, sous les plus grands; intrépide dans le désespoir, il oppose la résolution et la prudence aux infidélités de son humeur ; il tire de ses faiblesses même des vertus, et répare, par la sagesse de son esprit, les inégalités de son cœur. Les âmes égales * sont souvent médiocres; il faut savoir estimer les hommes qui s'élèvent par saillies à toutes les vertus, quoiqu'ils ne s'y puissent tenir; leur cœur s'élance vers la générosité, vers le courage, vers la compassion, et retombe ensuite dans les mouvements contraires. De telles vertus, pour être subites, ne sont point fausses; elles vont quelquefois plus loin dans l'héroïsme

• I.a tin de ce morceau a été mise à tort dans les Maximes, par les éditeurs précédents. — G.

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que la uiodércation et la sagesse, qui, plus asservies aux lois communes, n'ont ni la vigueur, ni la hardiesse, qui sont la marque de l'indépendance.]

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