tryphon
[Tryphon a l'esprit si court, et, d'ailleurs, si plein de lui-même, qu'il n'a jamais fait attention aux intérêts, à la condition et au caractère des autres hommes ; il ne sait point traiter avec eux, ni placer ce qu'il leur dit; il offense ceux qu'il veut plaisanter, et n'oblige point ceux qu'il veut louer, en sorte qu'il ne gagne ni les uns ni les autres, et qu'il
* Voyez, plus haut, page 03, sur Ut Fermrfé dans la conduite. — G.
SUR QUKLQL'ES CAKACTÈUES. 327
perd tous ses soins. S'il parle à un homme de mérite, mais sans naissance, de quelque alîVanchi que le prince vient de mettre en place, il lui dit d'abord que personne n'honore comme lui le mérite, mais que ces places-là ne sont pas faites pour un homme de basse extraction. A un homme dont il a besoin, et qui se pique de qualité, il dit, à table, devant des femmes et des petits-maîtres : Vous avez eu un grand magistrat dans votre famille, et, le voyant rougir jusqu'aux yeux, il le fait remarquer à tout le monde, en le louant de sa modestie. A-t-il envie de s'attacher quelqu'un, il lui prodigue d'abord les caresses les plus outrées; mais, comme sa vanité ne peut se refuser un bon mot, il lui échappe une raillerie qui ofïense cet homme, et qui le lui fait perdre à jamais. Une autre fois, engagé, dans une aflaire embarrassante, à consulter une personne sage, il l'aborde avec ces paroles : Vous qui avez l'esprit géométrique..., et il lui donne ainsi l'exclusion pour tout autre genre d'esprit; il dit à un jeune homme frivole qu'il est un Caton; d'un autre, que l'on accuse d'être léger, il assure qu'il n'est pas sérieux, et lui reproche ainsi son caractère, en voulant le justifier. Il n'est pas plus heureux à parler de lui qu'à parler aux autres : si quelqu'un lui fait compliment et le loue, il s'excuse, prie qu'on l'épargne, et demande qu'on détourne la conversation de ce qui le touche ; et, quand on lui obéit, il reprend lui-même le discours qu'il s'était pressé d'interrompre, se loue en termes plus .forts, ne tarit plus, et rebute ceux qui l' écoutent par les fatuités et les forfanteries qu'il leur raconte ; puis, lorsqu'il a épuisé son apologie, il déclare qu'il ne hait rien tant que de parler de soi. 11 fait mettre dans la gazette les détails enflés d'une petite action de guerre où il a eu quelque part, et il écrit à ses amis : Vous aurez peut-être entendu parler de notre dernière aventure ; je vous prie d'employer vos soins pour assoupir ces bruits ; je n'aime point à faire parler de moi; et il apprend ainsi à tous ce qu'ils auraient toujours ignoré.]