‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 171 sur 264 · l'esprit de manège · texte numérisé non relu

l'esprit de manège

[Celui qui a l'esprit de manège, et qui connaît les hommes, n'a pas besoin des artifices vulgaires de la flatterie pour surprendre les cœurs; il a l'air ouvert, ingénu et familier; il n'étale point non plus une vaine pompe d'expression , il ne sème pas ses discours de petites fleurs et de traits, qui ne serviraient qu'à faire paraître son esprit, sans intéresser celui des autres. 11 ne raconte point, il ne plaisante point; il ne prend pas la parole dans un cercle pour arrêter sur lui seul l'attention de toute l'assemblée, et prévaloir sur les autres; mais, là où le hasard le fait rencontrer , à table , en voyage , au chaufToir ' de la Comédie , dans l'antichambre du ministre, ou dans les appartements du prince, s'il se trouve à côté d'un homme qui soit en état de l'écouter, il le joint, s'empare de lui, l'entame par l'endroit sérieux et sensible de son esprit, l'oblige à s'épancher, excite, réveille en son cœur des passions et des intérêts qui étaient endormis, ou qu'il ne se connaissait pas, prévient ses pensées ou les devine, et s'insinue, en un moment, dans son entière confidence. Il sait gagner ainsi ceux qu'il ne connaît pas, comme il sait conserver ceux qu'il s'est acquis. 11 entre si avant dans le caractère des personnes qui l'écoutent, ce qu'il leur dit est si justement mesuré sur leurs pensées et leurs sentiments, que toute autre personne n'y entendrait rien, ou n'y prendrait point de goût. Aussi aimet-il les entretiens à deux ; cependant, s'il est obligé par les circonstances de parler devant plusieurs personnes de mœurs ou d'opinions différentes, ou s'il doit prononcer entre deux hommes qui ne s'accordent point sur quelque objet, comme il connaît les diverses faces des choses hu-

* Voici encore un portrait où il faut reconnaître Vauvenargues , ou, au moins, son idéal. Déjà, nous avons appelé sur ces Caractères l'attention du lecteur; nous l'appelons particulièrement sur ces deux pages, qui comptent parmi les meilleures. Ce style ne ressemble pas à celui de La Bruyère ; il n'en a ni l'agrément ni les surprises; mais j'ose dire qu'il est aussi vigoureux peutêtrô, et, en tout cas, pins sobre, plus grave et plus sain. — G.

^ On dirait aujourd'hui an foyer. — G.

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maines, comme il sait épuiser le pour et le contre du môme sujet, mettre tout dans le meilleur jour, et rapprocher les contraires, il saisit en peu de temps le secret endroit par où l'on peut concilier des opinions extrêmes, et il conclut de manière qu'aucun de ceux qui s'en sont rapportés à ses lumières ne le désavoue. 11 ne sait point briller dans un souper et dans une conversation coupée, interrompue, où chacun suit sans considération les vivacités de son imagination ou de son humeur; mais l'art de plaire et de dominer dans un entretien sérieux', les douces complaisances, et les charmes d'un commerce engageant et séducteur, sont les dons aimables que la nature lui a dispensés; l'homme du monde le plus éloquent quand il faut fléchir une âme hautaine ou exciter un homme faible, consoler un malheureux ou inspirer du courage et de la confiance à une âme timide et réservée', il sait attendrir, abattre, convaincre, échauffer, selon le besoin ; il a cette sorte d'esprit qui sert à gouverner le cœur des hommes, et qui est propre à toutes les choses dont la fin est noble, utile, et grande.]

3/i. — ERG ASIE, ou hOflîcieux par vanité.

Ergaste n'avait ni esprit, ni passions, mais une excessive vanité qui lui tenait lieu d'âme, et qui était le principe de tout ce qu'on voyait en lui, sentiments, pensées, discours ; c'était là tout son fonds et tout son être. Il n'aimait ni les femmes, ni le jeu, ni la musique, ni la conversation; tous les hommes, tous les pays, tous les livres lui étaient égaux; il n'aimait rien. Il n'avait que cette passion démesurée d'éblouir et de plaire, qui possède si souverainement les âmes faibles ; tout ce qui donne de la considération dans le monde

' Dans une lettre à madame d'Espagnac, écrite le 16 octobre 1796, c'est-àdire près de cinquante ans après la mort de Vauvenargues, Marmontel conserve un souvenir bien vif et bien présent des enlietions de Vauvenargues avec Voltaire; c'est le cas de le rappeler ici. — G.

'^ l>our achever la ressemblance, notons que c'est là , précisément , l'objet que se propose Vauvenargues dans les Conseils à un Jeune Homme, dans les Réflexions sur dvers sujets, dans les Discours sur la Gloire, sur les Plaisirs, dans les Maaitnes, on pourrait dire dans j)resque tous ses ouvrages. — G.

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lui était également propre, et il n'y cherchait que cela. Empressé, par cette raison, à faire valoir ses petits talents, servant beaucoup de gens sans obliger personne, facile et léger, il promettait en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvait tenir qu'à une seule. Un étranger arrivait dans la ville; Ergaste, ne le connaissant point, allait le voir le premier, lui offrait ses chevaux et sa maison, et faisait redemander à son ami une remise ' qu'il l'avait forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions, il ne peut faire aucune démarche avec profit, et il est aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

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