TURNUS, ou LE Chef de parti
Turnus est le médiateur des esprits contraires , et, en quelque sorte, le centre de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par l'opposition de leur fortune, ont besoin d'un miUeu qui les rapproche et qui les concilie. Deux hommes qui ne se comprennent point, ou qui se haïssent et s'envient, trouvent tous les deux auprès de lui la justice qu'ils se refusent, l'estime qu'ils se doivent, et, les prenant au point qui les réunit, Turnus s'empare également d'eux, et les fait concourir à une même fin. Sans quitter son caractère, il entre naturellement dans le secret des cœurs ; il se prête aisément à tous, et sait supporter les défauts de ceux qui lui sont attachés. La sincérité, la bonne foi paraissent inspirer tous ses discours; il sait attendre, dissimuler, souffrir, entreprendre, oser, conseiller, parler et se taire; il mûrit longuement un dessein, ou se détermine sur-le-champ, quand il le faut; les événements ne le sur-
prennent point; il les prévoit ou il les répare; il ne se décourage ni de ses mauvais succès, ni de ses fautes, ni des fautes de ses amis, qu'il n'abandonne ou ne désavoue jamais; enfin, il est aussi patient contre l'obstacle, qu'il est décidé dans l'exécution. 11 estime les hommes, non pas selon leur fortune, mais selon leur courage et la force de leur caractère; il préfère les sages à ceux qui n'ont que de l'esprit, et les jeunes gens ambitieux aux vieillards qui n'ont que de la sagesse, parce que la jeunesse est plus agissante, plus hardie dans ses espérances, plus généreuse dans sa conduite, et plus sincère dans ses affections. Quiconque a de la résolution, et l'audace de bien faire, peut se jeter avec confiance entre ses bras; il sert ses amis dans leurs peines, dans leurs disgrâces, et dans leurs plaisirs ; il entre dans l'intérêt de leurs affaires; son esprit, fécond en ressources, leur ouvre des voies faciles pour aller à leurs fins, et il engage tous ses amis à se servir les uns les autres, comme il les sert lui-même. Ceux qui sont pauvres ou dérangés tirent des secours de ceux qui sont riches, et leur rendent d'autres offices par retour. Ainsi, sans orgueil et sans faste, Turnus est adoré d'un grand parti, avant que ceux qui le composent sachent même que c'est un parti; aucun n'a son secret, mais il est sûr de tous, et, lorsqu'il sera temps d'agir, il n'aura qu'à se mettre à leur tête, et ils le suivront avec joie; nul ne manquera à son chef, à son bienfaiteur, à son ami. La réputation de son mérite et ses insinuations lui ont concilié un très-grand nombre de ces hommes sages, qui ont toujours de l'autorité dans le public, quoiqu'ils n'occupent pas les premières places. Si les ennemis de Turnus répandent qu'il trame quelque dessein contre la république, ses amis se rendent garants de son innocence, sollicitent pour lui quand il est accusé, et détournent centre ses délateurs l'indignation publique. Il parvient peu à peu à un tel degré d'autorité, qu'il peut, sans imprudence, faire confidence de ses desseins; celui qui songerait à le trahir ne trouverait point de créance dans le peuple; mais nul n'y
songe, car tous ont intérêt à sa fortune. Persuadé qu'on ne trompe que rarement les hommes sur leurs intérêts, sa politique est à ne jamais faire de dupes, et il emploie tout son esprit et toutes ses démarches à faire en sorte que ses créatures n'aient jamais avec lui qu'une même vue et qu'un même sort Connue il a compris de bonne heure qu'on ne pouvait rien entreprendre d'extraordinaire sans faire la guerre, il a joint à tant d'autres qualités une connaissance profonde de ce dur métier, et s'est fait dans l'armée la réputation d'un homme intrépide, mais calme, modeste, et aussi sévère à soi-même qu'indulgent aux autres'. Quoiqu'il soit savant, éloquent, courageux, et d'un beau nom, on ne fait attention à aucune de ces choses, lorsqu'on est avec lui; on n'est point occupé de sa personne, ni de son langage, ni de son savoir, mais des choses même dont il parle; il atteint naturellement et sans effort à l'esprit et aux sentiments des autres hommes; ses paroles fortes et ingénues surprennent et enlèvent le cœur de ceux que l'autorité de ses emplois a déjà attachés à sa fortune ' ; il les gagne d'autant mieux qu'il sait écouter ce qu'on lui dit, comprendre ce qu'on ne peut dire, et deviner les talents les plus cachés. S'il rencontre, à l'armée ou en voyage, un homme qui peut paraître de peu de poids, et dont tout autre que lui ne s'occuperait point, Turnus pénètre d'un coup d'oeil son caractère, ses qualités, ses défauts, l'emploi qu'on en peut faire, et il inspire aussitôt à cet inconnu une confiance qu'il n'a jamais eue pour personnel S'il s'arrête un seul jour dans une ville, il s'y fait, dans ce peu de temps, des admirateurs
' Var. : « II s'est fait d'ailleurs à la guerre une haute réputation qui orne ses « autres vertus; car il a compris de bonne heure que ceux qui commandaient « avec succès dans les années, éclipsaient aisément les politiques, et faisaient « tomber leur crédit ; et do plus il n'ignore pas que l'on ne peut rien entreprendre « d'extraordinairosans faire la guerre. Mais, malgré le nom qu'il s'y esi fait, les « plus vils citoyens sont moins modestes et moins populaires, et l'on ne rencontre i< que lui sur le forum, sous les portiques, et dans les plus humbles maisons. »
^ Var. : « Son humanité, ses services et son éloquence ingénue lui assujetti tissent les cœurs. »
"' Rapprochez des :iy et 37^ Caractères [L'espril de ittanPije et Théophile]. — G.
et des partisans passionnés; quelcp.ies-unsabandoinient leur province, dans la seule espérance de le retrouver, d'en être protégés dans la capitale, et ils ne sont pas trompés dans leur attente; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient lieu de patrie. 11 ne ressemble point à ces hommes qui, capables de quelques mouvements de générosité, et industi'ieux, par vanité, à se faire des créatures, les perdent par paresse ou par inconstance; qui, promettant toujours plus qu'ils ne tiennent, se font de secrets ennemis de ceux qui se sont trop flattés, offensent sans retour ceux qu'ils n'ont servis qu à demi, et, croyant abuser tous les hommes, n'abusent qu'eux-mêmes; Turnus ne se dégoûte point des gens de mérite qu'il a séduits par ses adresses, et, comme il ne lecherche point les hommes sans dessein, il ne les néglige jamais par légèreté. Une âme si belle trouve un charme secret à satisfaire son génie bienfaisant et accessible ; Turnus est bon et humain; son esprit flexible sait prendre des foi-mes trompeuses, mais il est droit et sincère; il est moins touché de l'éclat de sa fortune que du juste ascendant que la nature donne aux grandes âmes sur les cœurs, et il épure par la hauteur de ses sentiments la forte ambition dont il est épris '. Si cependant la fortune, qui peut tout contre la prudence, fait qu'il est prévenu dans ses desseins, il avoue la plupart des faits qu'on lui impute, et les justifie par les lois, ou par la force de son éloquence; sas juges sont étonnés de sa sécurité, et attendris par ses discours; la cabale qui le poursuit, et qui veut sa perte, n'ose le laisser reparaître, ni l'interroger en public. Quoiqu'il soit convaincu d'avoir attenté contre la liberté, on est obligé de le faire mourir secrètement, et le peuple, qui l'adorait, demeure persuadé de son innocence '.
' ]'i//'. ; •< Turnus ne cultive les hommes que pour satisfaire son génie bien- «' faisant et accessible, pour les dominer par l'esprit, pour les surpasser en " vertu, pourjouir de cet ascendant que la nature donne à la bonté sur les cœurs. <■ Il est amoureux de l'empire que l'on peut acciuérir par la raison et par les '• séductions de l'éloquence; ses paroles sont plus aimables que ses bienfaits « même, et sa haute naissance moins considérée (|ue ses qualités personnelles. >-
- Il est remarquablf^ que ce morceau, celui de I.entulu» qui piécède, et
SLH QUELQUES CAUACÏÈRES. ' 339
/|0. — [nERMAs, OU L\ Sottc ambitioH.]
[Hermas, peu considéré dans sa province où la vertu est traversée par l'envie, et, d'ailleurs, ne trouve guère d'emploi, est venu demander justice à Paris, la patrie commune des talents. Sa secrète ambition était de se produire dans le monde, et dans ce qu'on appelle bonne compagnie; il n'a rien négligé dans ce dessein, et, s'il connaissait un hoipme de qualité pour l'avoir rencontré à l'armée ou en voyage, il le priait à souper avec un cortège d'amis, et allait régulièrement se faire refuser à sa porte deux fois par semaine. Hermas voulait aussi qu'on lui crût de l'esprit, et faisait des avances aux gens de lettres; il les abordait au spectacle, et entrait en conversation avec eux, sans les connaître; il faisait, d'ailleurs, des romans copiés de l'abbé Prévost, et, dès qu'il paraissait un nouveau poème dans le monde, on avait aussitôt d'Hermas une longue critique en prose, qu'on vendait au bout du Pont-Neuf ou à la porte du Palais-Royal. Hermas jouait aussi un jeu considérable, sachant que, de tout temps, le jeu a donné une entrée gracieuse dans le monde; mais il était si malheureux qu'il perdait son argent en mauvaise compagnie, sans que per-
ccux (1c Cléon ot de Clodius (|ui suivent, commonccnt, comme tous les autres, par la description morale, mais finissent par le roman. Presque toujours, quand il traite des affections ambitieuses, Vauvenargues emploie ce procédé, qui donne à penser, non-seulement sur la part d'imagination qu'il mêlait à l'observation dos cai-actères, mais aussi sur les sourdes aspirations et les secrètes blessures de son cnnur. Toui-menfé lui-môme, pendant toute sa vie, d'une ambition ([uc le temps et les occasions ont trompée, et (pii souvent, d'ailleurs, allait au-delà du possible, il aime à parler de cette passion malheureuse et toujours comprimée, comme on aime h parler des affections déçues; il se console de la réalité par la fiction ; il idéalise ses espérances, ou plutôt, ses regrets dans de grandes scénos ir'aginaires, où, au milieu de traits évidemment impersonnels et grossis à dessein, son propre personnage se retrouve encore. Qu'on rapproche de ces Caractères plusieurs tléflexions que nous avons désignées à leur place, et quelques D'ia\o(jues, entr'autrcs celui de lirutiis et le jeune lioinain; tous ces morceaux se tiennent, répondent h une môme pensée, et trahissent dans Vauvenargues une agitation intérieure, que, conmie (Uenn il a dissimulée au-dehors, et (pii, jus(|u'à présent, n'avait pas été soupçonnée. Vauvenargues est d'autant mieux reconnaissable peut-être, qu'il se croit mieux déguisé sous le costume i-omain,i;t ne >'inqui{'te plus du lecteui, (]u'il rioit avoir >Mllisamni<Mit déiouté. — (i.
sonne lui en sût gré. Bien des gens acceptaient ses soupers, dont aucun ne voulait se charger de le présenter; il attendait toujours du temps ce qu'on refusait à son mérite; mais, tandis qu'il attendait, la pauvreté et la vieillesse s'étant inopinément offertes à lui, son cœur s'est serré de douleur, et, voyant que les mêmes hommes auxquels il avait tout sacrifié ne faisaient aucune attention à sa ruine, il s'est retiré à la campagne, sous un toit détruit, d'où il n'aurait jamais dû sortir; il y vit dans l'obscurité et dans la misère, aussi oublié parmi les hommes que s'il n'avait jamais tenté de se pousser auprès d'eux.]
/11. — CLÉON, ou LA Folle ambition.
Cléon, dévoré d'ambition, et plus passionné que prudent, a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connaître, et plein de projets chimériques dès l'enfance, il se repaissait de ces songes dans un âge mûr; son naturel ardent et mélancolique ne lui permettait pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenait à peine que les autres hommes pussent être touchés par d'autres biens; et, s'il voyait des gens qui allaient à la campagne dans l'automne pour jouir des présents de la nature, il ne leur enviait ni leur gaîté, ni leur bonne chère, ni leur liberté, ni leurs plai-' sirs. Pour lui, il ne se promenait point, il ne chassait point, il ne faisait nulle attention au changement des saisons, et le printemps n'avait à ses yeux aucune grâce. S'il allait quelquefois à la campagne, c'était pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il était triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies; peu de chose abattait son esprit violent, et les moindres succès le relevaient. Si quelque lueur de fortune le flattait de loin, alors il devenait plus solitaire, plus distrait et plus taciturne ; il ne dormait plus, il ne mangeait point; la joie consumait
SUR QUEl.QUi-S CARACTÈRES. 34i
ses entrailles, comme un feu ardent qu'il portait au fond de lui-même. 11 avait cette fierté tendre d'une âme timide, qui ne veut avouer ni sa défaite, ni ses espérances, ni la vanité de ses vœux; qui dissimule dans un long silence les injures et les faveurs de la fortune, trop faible également pour vaincre et pour produire les agitations de son cœur, et les témérités de son courage'. A cette ambition effrénée il joignait quelque humanité et quelque bonté naturelle. Ayant rencontré à Venise un Français^ autrefois très-riche, alors misérable et proscrit, le cœur de Cléon fut ému ; et, comme il venait de gagner deux cents ducats à un sénateur, il dit en lui-même : // n'y a qu'une heure que je n'avais pas besoin de cet argent, et il le donna aussitôt à ce réfugié, avec des paroles plus touchantes que le bienfait lui-même. Celui-ci, pénétré d'un procédé si généreux, ne pouvait retenir quelques larmes, et il racontait sans déguisement à son bienfaiteur les fautes etleserreurs de sa jeunesse ; mais Cléon, qui écoutait en silence, comme quelqu'un qui cherche une ressource à une fortune si déplorable, s'écrie tout à coup, d'un air inspiré : a Auriez- vous le courage de tuer (( un homme, dont la mort importe à l'État et pourrait finir (( vos misères?» L'étranger pâlit, et Cléon, qui observait alors son visage : « Je vois bien, mon ami, que la seule (( pensée du crime vous effraie; je vous estime plus de (( cette délicatesse dans une si grande adversité, que je (( n'estime toutes les vertus d'un homme heureux. Vous (( êtes humain dans la pauvreté, et vous préférez l'inno- (I cence à la fortune ''; allez, vous n'êtes pas si malheureux (( qu'on peut le croire. » En achevant ces mots, il le quitta brusquement, et partit de Venise, sans l'avoir revu, laissant
• Add. : « Ainsi, les soucis et les espérances le tenaient également aliéné; « sa cruelle et triste ambition dévorait la fleur de ses jours; et, dans sa plus « grande jeunesse, si quelqu'un, trompé par son âge, essayait de le divertir « et d'ouvrir son âme à la joie, il sentait aussitôt en lui je ne sais quelle * humeur chagrine et hautaine, qui inspirait de la retenue, et qui repoussait M le plaisir. »
- Vur. : « Un Suédois. »
5 Add. : « Puissiez-vous flécliir sa rie leurl »
312 KSSAI
cet étranger dans une grande incertitude de ses sentiments, qui n'étaient pas même connus de ses plus intimes amis '; car la médiocrité desafortunel'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition et la violence de ses désirs, son sérieux ardent et austère passait pour sagesse, son inquiétude pour curiosité, et sa rêverie opiniâtre pour indifférence, tant les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres M Tels étaient l'esprit et les sentiments de Cléon. On raconte qu'étant attaqué dans la force de son âge d'une maladie de langueur, et sentant la mort approcher, il se repentit de n'avoir point assez aimé la vertu, qui l'aurait consolé de ses disgrâces, et l'aurait rendu supérieur à sa fortune ; il avoua que l'ambition avait fait de lui, non-seulement le plus malheureux, mais le plus insensé de tous les hommes ; qu'il ne regrettait point l'autorité et les richesses que l'aveugle fortune dispense au hasard, qui coûtent des soins, des soucis et des remords; mais qu'il regrettait la bonté, la sincérité, la sagesse, qu'il pouvait cultiver sans peine dans la pauvreté, et qui l'auraient suivi jusqu'au tombeau.
/i2. — cLODius, ou LE Sédîtieux.
Clodius assemble chez lui une troupe de libertins et de jeunes gens accablés de dettes. Le sénat a fait une loi pour réprimer le luxe de ces jeunes gens et l'énormité des emprunts. Clodius leur dit : a Mes amis, le sénat étend chaque « jour sa tyrannie; pendant qu'on vous impose un gouver- (( nement si dur et si austère, vous flatteriez-vous d'être « libres ? Marins a rempli Rome de carnage ; mais, au moins, a la liberté régnait dans son parti ; Sylla réprima la licence {( du bas peuple ; mais il mit les emplois dans les mains les » plus dignes, et il affranchit ses amis du joug des lois.
' Var. : « Ses amis ne pénétraient point le profond secret de son cœur. » * Dans une autre version de ce Caractère, Vauvenargues ajoute ici, au portrait de Cléon, toutes les qualités d'esprit qu'il a mises ensuite sous le nom d'Egée (voir plus loin) ; or, si dans la pensée première de Vauvenargues, Egée et Cléon n'étaient qu'un seul et même personnage, et si, comme on n'en peut douter d'ailleurs, Egée n'est autre que Vauvenargues lui-même, la conclusion est facile à tirer. — G.
(( Aujourd'hiii, Caton et Cicéroii croient rétablir la liberté (' en rétablissant les mêmes lois qui la détruisent; ou <^ plutôt, ils veulent régner à leur tour au nom de ces lois, (( et mettre dans la servitude les hommes courageux qu'ils (( appréhendent. On défend aux uns les plaisirs, on ferme (( aux autres les chemins de la fortune; on ôte à tous l'es- « pérance de la gloire, on étouffe enfin toute vigueur et « tout courage sous des chaînes pesantes'; et cette servi- «^ tude de chaque particulier, on ose la nonuner liberté <' publique! Mes amis, vous ne voulez pas que des hommes u soient vos maîtres; et qu'importe d'être l'esclave des M hommes ou des lois, quand les lois sont plus tyranniu ques que ceux qui les violent? Kst-ce à nous à subir le K joug de quelques \ieillards languissants? Croyez-vous u que la nature fasse les faibles pour l'autorité, et les forts (( pour l'obéissance? Les faibles ne sont point à plaindre « dans la dépendance ; mais les forts ne la peuvent subir u sans une insupportable violence. Donnons à ce peuple (( quelque exemple qui le réveille; donnons-lui, à notre (( tour, des lois douces, déposées dans des mains fermes. u i\e craignez pas de le remuer jusqu'au fond, et n'allez K pas penser que le bonheur des nations dépende de leur (( repos : les hommes ne haïssent point d'êti'e agités, et V l'action leur est aussi bonne que nécessaire. Le repos n'est (' que la langueur des corps politiques; les ambitieux, qui u donnent le mouvement à ces corps, sont au genre humain v< ce qu'est à chacun de nous la chaleur d u sang, qui distribue « et retient la vie dans nos membres'. Il n'y a pas d'état u qui dure sous des maîtres sans action et sans vigueur. » Ainsi s'explique Clodius avec ses amis. Quand il est avec des personnes qui l'obligent à plus de retenue, il leur dit
' Var. : i On !>"t'frorc.e d'anéantir le courage et l'esprit de tou?s. en tenant ■< sous des lois étroites leur génie captif. »
^ Vur. : " Les ambitieux sont l'àme des corps politiques. ■> — .l(/(/. ; « f L'ac- • tivité ne se trouve point dans les caractères modér<';s; le courage pour en- << treprendre n'est pas naturel aux esprits duiiv ; en un mot, il n'appartie.jl w ((uaux uiubiti(Mi\ de coiiunander. ■ ]
qu'on fait bien de réprimer le vice, mais qu'il faut avoir attention que le remède qu'on y apporte ne soit pas luinême un plus grand mal. « La vertu, dit-il, est aimable par elle-même ; que sert d'employer la force pour la persuader? Toute violence est odieuse, quelque juste qu'en soit le motif. 11 faut faire sentir aux hommes l'erreur des plaisirs, les dommages de l'oisiveté , et l'utilité de la vertu ; mais, au lieu de contenir le mérite dans des bornes étroites, il faut l'animer par l'espérance de la gloire, et ne point gêner son essor; car, pendant que la nature a u mis tant de diversité dans les esprits, dans les goûts, et dans les talents ; pendant que les moyens des hommes sont divers, et leurs forces inégales, vouloir les renfermer tous dans la même voie, et les ranger à la même règle, ce n'est ni savoir gouverner, ni se proportionner aux besoins et aux intérêts de la république'. Tous les citoyens ne peuvent être sages, et ceux même qui sont nés vertueux ne peuvent avoir toutes les vertus ; est-il juste de demander le courage à qui montre de l'équité; ou un esprit exempt de passion, à qui montre des talents sublimes? N'est-on pas trop heureux que les vertus se partagent et se balancent parmi les hommes, et faut-il prétendre qu'un seul les réunisse? Ce n'est pas être aussi bon qu'on le pense, de vouloir que tous les hommes soient bons au même degré ; ce n'est pas être sage, de vouloir réprimer toutes les folies, et ce n'est pas être humain, de rendre les vertus trop difficiles, ou de les établir par la force. On hait les tyrans qui exigent un culte extérieur pour leurs personnes, ou quelque soumission pour leurs faiblesses ; mais sont-ils moins tyrans, ceux qui veulent tenir toutes les passions en captivité, qui contraignent tous les plaisirs et tous les goûts; qui, non contents d'opprimer le dehors des hommes, veulent encore opprimer
' Var. : « Voyez la diversité que la nature a mise entre les hommes : est-il « juste d'assujettir à la même rt'gle tant de différents caractères? Peut-on « obliger tous les hommes à marcher dans la même voie ? »
(( l'intérieur, et dominer jusque dans les actions et les pence sées les plus secrètes? Y a-t-il, enfin , quelque humanité « à prosterner la nature humaine sous un joug si rude'? » Tels sont les discours les plus modérés de Clodius; mais s'il se forme un parti dans la république qui ne tend rien moins qu'à sa ruine', il excite les conjurés à l'avancer, et tâche d'étouffer leurs scrupules ou leurs remords. Il leur dit qu'il faut que tout change, que rien n'est stable, que le mouvement est une fatalité invincible ; que les opinions, et les mœurs qui dépendent des opinions, les hommes en place, et les lois qui dépendent des hommes en place, les bornes des États et leur puissance, l'intérêt des États voisins, tout varie nécessairement : a Or, ajoute-t-il, il est « impossible qu'un État où tout varie, et qui voit tout va- (( rier autour de lui, ne change pas à son tour de gouver- (( nement; et, de tous ces changements inévitables, il n'y u en a aucun qui ne se fasse par la force ; car la séduction (! et l'artifice ne méritent pas moins ce nom que la violence (( déclarée et manifeste. Mes amis, continue-t-il, que tar- « dez-vous ? que craignez-vous? Allez, l'éloquent l'em- (( porte sur le discoureur, le courageux sur le faible, et (; celui qui sait oser de grandes choses sur celui qui n'a ni la (( hardiesse de les concevoir, ni la force de les exécuter. (c N'appréhendez pas d'ailleurs que le peuple vous manque : (( je sais, comme vous, que la coutume est tout, que tout « peuple se fait à sa condition et supporte patiemment les (( choses qu'il trouve établies, comme nos esclaves, nés (( dans l'opprobre, portent leurs fers sans murmure; mais, " si vous abattez la tyrannie, doutez-vous que ce peuple, (( qui baise à présent sa chaîne, ne s'accoutume bientôt de « même à la liberté? Ce peuple est avili; mais, mes amis, « c'est le gouvernement qui forme le caractère des na- « tions; c'est le gouvernement qui a fait autrefois, à Car-
* Prosque toutes ces idées se retrouvent, au moins en substance, dans les Majcinies de Vauvenargues. — G.
^ Il fauchait : <( Qui ne tende à rien moiii^. — G.
.'M(i KSSAI
u thage tant de marchands, à Alhènes tant d'orateurs, à <( J.acédéiiioiie tant de guerriers ; changez avec moi le nôtre, (' et tout sera changé. Si vous osez me croire, nous formece rons sur les ruines de l'ancienne Rome un État nouveau, (( propre à faire de grands citoyens dans tous les genres, (( favorable à tous les plaisirs, secourable à toutes les ver- (( tus, et surtout indulgent à toutes les passions. Quelle (( vaine prudence pourrait donc arrêter vos desseins et vos (( courages? Craind riez-vous de troubler la paix de la patrie? <( Quelle paix, qui énerve les cœurs, et qui avilit les âmes (( dans un misérable esclavage ! Estimez-vous tant le repos? « et la guerre est-elle plus onéreuse que la servitude ' ? •> Ainsi Clodius met tout en feu par ses discours séditieux, et cause de si grands désordres dans la république, qu'on ne peut y remédier que par sa perte '.
A3. — I Li:S GRANDS \]
[f.es grands remarquent à peine la misère, les mœurs, les talents, les vertus et les vices des autres hommes ; ils
1 Vauvcnargues dit de même dans sa 21'" Maxime : « La 2;uerre n'est pas tt si onéreuse que la servitude. » — G.
■■* Voilà encore une de ces ckimères dont se repaissait Cléon {roii\plus haut, page 340j. Ce morceau, écrit vers 17Z|0, est plein de singuliers pressentiments; la voix de la Révolution, qui devait éclater cinquante ans après, et que rien n'annonçait encore,}' gronde déjà sourdement. M. Sainte-Beuve, devançant les années, et voulant, par hypothèse, marquer la place probable de Vanvenargues dans la Révolution, l'a mis î^i côté d'André Chénier; nous croyons que cette page, presque entièrement inédite, ajoutera à la pensée de l'éminent critique ; il y a ici tel mot qui dépasse de bien loin André Chénier, et qui va presque jusqu'à Saint-Just. Reconnaissons, d'ailleurs, (lue le discours de Clodius est plein de force et d'accent. Vauvcnargues ne pouvait lire Tite-Live et Salluste dans leur langue; je ne sais s'il les avait lus dans quelque traduction; mais on peut dire hardiment que, dans cette harangue, il n'est pas loin d'eux. — G.
3 Cette pièce et les trois qui suivent sont d"uue couleur plus générale, et montrent que Vauvcnargues avait la noble curiosité et le coup d'oeil étendu des esprits supérieurs. On remarquera avec quel détachement philosophique le marquis de Vauvenargues parle des gens de qualité, dans un temps où les nobles ne faisaient pas encore bon marché de leur noblesse. On remarquera aussi les nuances ditlerentes des trois premiers morceaux : Vauvenargues est sévère pour les grands, impitoyable pour les bourgeois; mais quand il arrive à la peinture de ces hommes déclassés, qui sont le rebut des sociétés, et dont, à ce moment-là, lui seul peut-être s'inquiétait, on sent que son cœur est ému d'une pitié profonde, en même temj)s que son esprit est saisi de tristesse et d'étonncmont. — G.
sriî QiKi.Qi i:s (;\UAr/n<:KKs. :m7
sont pour cela trop occupés d'eux-mêmes. Ils n'aperçoivent même pas ce qui est sous leurs yeux; ils ne voient pas audelà de leurs parents, des gens en place, de leurs familiers, de leurs flatteurs, et de leurs domestiques; le genre humain se renferme pour eux dans ce petit cercle de gens qui leur appartiennent par leur dépendance, ou qui hantent les cours; le reste leur échappe, et ne peut exciter ni leur estime, ni leur compassion, ni même leur curiosité. Surtout, ils détournent leur vue des misérables; comme ils n'ont jamais senti la pauvreté, ni la douleur, ou ils n"y réfléchissent point, où ils craignent d'être obligés d'y réfléchir. Ainsi, ils ont rarement assez d'esprit pour jouir de leur fortune, en la comparant à celle des autres hommes, et ils paraissent eux-mêmes se donner des bornes à plaisir. Ils sont aussi plus sujets à se corrompre, et on en voit peu qui soutiennent les espérances qu'ils avaient pu donner d'abord. Quelquesuns, pendant leur jeunesse, ont daigné descendre jusqu'au simple peuple ; la vivacité de leur âme et la chaleur de leuinaturel leur faisaient alors surmonter les fiers et injustes préjugés de leur condition ; ils étaient accessibles et populaires; comme on les considérait moins dans le monde, à cause de leur jeune âge, ils recherchaient plus vivement tous les suflrages, et ne regardaient pas encore la bonté et l'amour des hommes comme inutiles, ou au-dessous d'eux. iMais, à la fin, ils n'ont pu soutenir leur cœur aussi haut que leur rang; ils se sont laissés prendre, à leur tou.r, par la flatterie et par l'éclat de leur fortune ; à force de voir le mérite, dénué de biens et d'appui, réduit à rechercher leur protection, et à subir le joug pesant de leurs caprices, ils l'ont méprisé jusqu'au point de méconnaître ce qu'ils lui devaient, et les avantages solides qu'ils auraient pu retirer de son commerce; enfin, dès qu'ils ont connu les privilèges de leur condition, ils ont dédaigné la vertu, et ils ont oublié jusqu'aux anciens services de leurs amis malheureux.!
hh. — [l.A BOURGEOISIE.]
[Il faut vivre avec tous les hommes dont on a besoin, mais c'est une erreur de chercher de la raison dans un état plutôt que dans un autre. La fatuité est chez les nobles, la grossièreté dans le peuple, et la bourgeoisie emprunte des deux. Quoi que j'aie pu dire ailleurs des gens du monde, je suis fort éloigné de leur préférer le tiers-état; j'aime mieux une impudence naïve et une légèreté sans bornes, qu'une maladroite et impertinente imitation de ces deux vices. Si j'entre dans une maison bourgeoise, j'y trouve une vanité plus grossière, un ridicule plus affecté, une ignorance plus profonde, et une conversation plus ennuyeuse; les femmes y sont ou précieuses, ou sottes, ou caillettes, ou folles; les hommes y sont impolis, grands parleurs, pesants, et copistes. S'il hante quelque homire de lettres dans une telle maison, on peut s'assurer que c'est un pédant travesti en petit-maîti'e ; mais si les véritables gens de lettres n'y sont pas reçus, ou plutôt, s'ils dédaignent de s'y présenter, vous verrez avec quel mépris on parle d'eux. Quelqu'un conte qu'un bel-esprit a été mené à Vincennes; aussitôt, plusieurs femmes disent à la fois que c'est à Bicôtre. On parle d'un poète qui honore son siècle, qui, d'ailleurs, est un homme riche, et qui ne vit point avec la bourgeoisie'; le fils d'un notaire royal dit froidement que c'est un homme qu'il faudrait chasser de Paris, et faire sortir d'une bonne maison par les fenêtres. Là, revivent le vicomte de Jodelet, le marquis de Mascarille, et la comtesse d'Escarbagnas'; le fort delà conversation chez ces bourgeois, c'est de louer des sottises, de répéter de fausses nouvelles, de citer des hommes en place, et surtout de parler des gens de qualité et d'énumérer leurs titres. On fait adroitement entrer dans le discoui^s le nom de tous les grands seigneurs que l'on connaît de vue, et les femmes n'ont
* Il s'agit de Voltaire; l'allusion est évidente. — G. 2 Personnages de Molière. — G.
point de honte de nommer quelques jeunes gens de la cour qu elles n'ont jamais aperçus que dans la rue, ou à la promenade. Quelquefois, à propos d'un mariage ou d'un convoi funèbre, on fait la généalogie des grandes maisons; on demande quelle est la sœur du duc de Biron, et, comme les uns prétendent que c'est madame de Bonnac , les autres madame de Bonneval, on s'évertue et l'on s'échauffe làdessus, jusqu'à ce qu'il entre un homme de qualité qui, venant solliciter son rapporteur pour une affaire, met fin à la dispute ; chacun fait un grand salut, personne n'ose plus parler de condition, et les plus glorieux ne disent mot.]
llb. — [rJS BAS-FONDS.]
[11 se trouve des hommes qui ont pris le crime comme un métier; qui, cachés au fond des grandes villes, y composent comme un peuple à part, vivant sans règle, sans frein, sans crainte des Dieux; sur qui l'honneur ne peut plus rien , en qui ne reste aucun sentiment de honte ou d'humanité; malheureux que l'attrait du mal a entièrement abrutis, que la misère et le goût du plaisir ont voués dès leur enfance à l'infamie, et qui ne semblent être sur la terre que pour la perte ou pour l'effroi des autres hommes. Qui pourrait croire- que ces misérables soient attachés aux obscures pratiques de leur vie, et à leur ténébreuse dépravation ? On leur dirait : Voulez-vous être bons, sortir de votre misère, et mener une vie moins troublée? ils abuseraient de ce support et de cette compassion, mais ils ne changeraient point. Nés dans la pauvreté, l'habitude les a dès longtemps endurcis contre tous les traits du malheur, et ils supportent sans peine les extrémités les plus dures. On soupçonne à peine les excès où peuvent venir ces misérables, que les gens de bien redoutent, et qu'ils ne connaissent pas, quoiqu'ils vivent à côté d'eux; mais ceux que la curiosité ou la pitié ont mis dans ces tristes secrets, ne peuvent voir sans étonnement de si étranges désordres, de si profondes misères, et de si funestes courages.]
KSSAf
/|6. — [inconstance des hommes. ]
[Qui pourrait dire les changements que la réflexion, l'expérience, la prospérité ou les disgrâces apportent d'ordinaire dans l'esprit et dans les mœurs des hommes? Si vous avez passé quelques années loin de ceux que vous connaissiez , n'espérez pas de les retrouver les mêmes : celui qui vous aimait, vous a oublié et ne vous estime plus peut-être ; celui que vous aimiez et que vous estimiez vousmême, ne mérite plus ni amitié ni estime. 11 est vrai qu'il y a un petit nombre d'hommes (jui ne varient point, qui, tels on les a vus dans leur jeunesse, vains, dissipés, dissolus, emportés, sans pudeur et sans gravité, tels on les retrouve dans la force ou dans le déclin de l'âge; mais la plupart changent, les uns pour le bien, les autres pour le mal. Celui-ci, que vous aviez cru de peu de sens et de conduite, est devenu raisonnable et sage, et la prospérité l'a rendu meilleur; j'en ai vu à qui l'intérêt avait enseigné la prudence, la justice et l'honnêteté qui n'étaient point dans leur fonds; ils étaient revenus des fautes de leur premier âge; ils s'étaient presque persuadé à eux-mêmes que les vertus qu'ils pratiquaient par ostentation leur étaient naturelles. D'autres, au contraire, étaient nés bons et droits, qui ont quitté, depuis, les sentiers et les engagements de leurs beaux jours; une fausse philosophie les a séduits, la mauvaise fortune les a aigris, et l'injustice et la dureté du monde les a achevés ; ils ont trompé ceux qui se fiaient à la bonne réputation de leur jeunesse ; ils se sont lassés de la vertu dans l'infortune, et le temps a emporté leur courage avec leurs espérances. Le changement est la loi des hommes, comme le mouvement est la loi de la terre. J
/l7. — [ANSELME*.]
TAnselme est outré que son fils témoigne du goût pour
' Ici conirnoiicent les pol■|^uit^ qui so rappoi'tfnt phis particulièrement à la pf'-riodo littrrairc de la vie do VamiMiaiaurs. — G.
SIK OLELULi:S CAKACTKKKS XA
les sciences ; il lui brûle ses papiers et ses livres, et comme il a su que ce jeune homme avait fait un souper avec des gens de lettres, il l'a menacé de l'envoyer à la campagne, s'il continuait à voir mauvaise compagnie. (( Que ne lisez- (( vous, lui dit-il, puisque vous aimez la lecture, l'histoire (. de votre maison? Vous ne trouverez pas là des savants, u mais des hommes de la bonne sorte; c'est vous qui serez « le ])remier pédant de votre racel )>]
/jS. — MM)\s. OL i.E Sot qui est glorieux.
Le sot qui a de la vanité est l' ennemi-né des talents. S'il entre dans une maison où il se trouve un homme d'esprit, et si la maîtresse du logis lui fait l'honneur de le lui présenter, Midas le salue légèrement, et ne répond point. Si l'on ose louer en sa présence le méiite qui n'est pas riche ', il s'assied auprès d'une table, et compte des jetons ou mêle des cartes, sans rien dire. Lorsqu'il paraît un livre dans le monde qui fait quelque bruit, Midas jette d'abord les yeux sur la fin, puis sur le milieu du livre; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre, et qu'il n'a jamais eu hi Jorce de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord ' a remportée sur ses ennemis ; et, sur ce qu'on raconte des prodiges de sa capacité et de sa valeur, Midas assure positivement que la disposition de la bataille a été faite par M. de liottembourg, qui n'y était pas, et que le prince s'est tenu caché dans une cabane, jusqu'à ce que les ennemis fussent en déroute. Un homme, qui a été à cette action, l'assure qu'il a vu charger le roi à la tête de sa maison; mais Midas répond froidement qu'on ne peut rien attendre de bon, et qu'on ne verra jamais que des folies d'un prince qui fait des vers, et qui est l'ami de Voltaire \
• Vur. : « Si cet homme d'esprit ne s'en va pas, et (ju'il aitiiv! au contraire, l'attention à lui, >- Miihis s'assied, etc.
- \om que Voltaire a souvent emplojé pour désigner Frédéric-le-Grand. La bataille dont il s'agit ici est, sans doute, celle de Friedberg, gagnée par Fn'déric, le d juin 17/15, sur le prince Charles de Lorraine. — B.
"' Vnr. : •< Il ne pour ontrer dans sa trtc qu'un pi-incc (\u'\ aiii;p 1rs arts.
Zi9. — LAGON, OU LE Petit homme.
Je pourrais Dommer d'autres hommes qui ne méprisent pas les lettres comme celui-ci, mais qui leur font plus de tort : ce sont ceux qui les cultivent avec peu de goût et avec un esprit très-limité. Lacon ne refuse pas son estime à tous les auteurs; il y a même beaucoup d'ouvrages qu'il admire, et tels sont les vers de La Motte, V Histoire romaine de Rollin ', les Allégories de Dracon ^ , le traité du Vrai mérite, qu'il préfère, dit-il, à La Bruyère, et beaucoup d'autres ouvrages semblables, qui sont à peu près à sa portée. Adorateur superstitieux de tous les morts qui ont eu quelque réputation, il met dans la même classe Bossuet et Fléchier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout à fait chrétienne. C'est une licence effrénée, devant son petit tribunal , de trouver des défauts à Pellisson \ et de ne pas mettre Patru ^ ou Chapelle^ au rang des grands hommes^. On n'attaque
«( et qui honore de quelque bonté ceux qui les cultivent, soit capable de con- « cevoir de grandes choses et de les exécuter avec sagesse. »
1 Rollin (Charles), né à Paris le 30 janvier 1661, fut d'abord destiné à suivre la profession de son père qui était coutelier; un moine le fit placer au collège du Plessis, dont Gobinet était alors principal. RoUin devint professeur, puis recteur de l'Université, et mourut à Paris le lli septembre 17/il. — B.
2 Vauvenargues n'a pas prononcé le nom de J.-B. Rousseau, pour ne pasclioquer l'admiration générale dont ce poète était alors en possession ; mais il est évident que c'est lui qu'il désigne sous ce pseudonyme. (Voir dans les Réflexions critiques sur quelques poètes le morceau intitulé J.-B. Rousseau., page 260. i — G.
^ Pellisson-Fontanier {Paul) ., né à Béziers en 1624, mourut à Versailles le 7 février 1693. Écrivain élégant et facile, il a droit surtout à l'admiration de la postérité pour son généreux dévouement envers le malheureux Fouquet, dont il partagea la disgrâce. — B.
^ Patru (Olivier), surnommé le Quintilien Français, naquit à Paris en 1604, et mourut dans la même ville le 16 janvier 1681. Boileau, Racine, et les plus célèbres de ses contemporains le consultaient souvent, et le regardaient comme l'oracle du goût. — B.
^ Chapelle (Claude-Emmanuel Luillier) , surnommé Chapelle, parce qu'il était né, en 1616, dans le village de ce nom entre Paris et Saint-Denis, mourut à Paris en septembre 1686. Ses productions portent l'empreinte de son caractère, à la fois souple, fier, plaisant et malin. — B.
•^ A(Ul.: « Il soutient qu'après BayJe et Fontenelle, l'abbé Desfontaines est « le meilleur écrivain que nous ayons eu. »
SLU QIELQIES CAIIACTKKES. 353
point un auteur médiocre, que les gens de cette espèce ne se sentent atteints du même coup, et qu'ils ne demandent justice. Ils \antent, ils appuient, ils défendent tous ceux des auteurs contemporains que le public réprouve; ils se liguent avec eux, et protestent contre le petit nombre des habiles; ils ne peuvent comprendre les grands hommes, et beaucoup moins les aimer; des âmes si petites et si envieuses ne peuvent atteindre à sentir le grand, et elles ne se passionnent que pour les choses ou les personnes qui sont dans la sphère de leurs sentiments. Avons-nous un auteur célèbre qui soutient chez les étrangers l'honneur de nos lettres, à peine le connaissent-ils, quelques-uns ne l'ont jamais vu, et, cependant, ils le haïssent avec fureur. Le bruit se répand qu'il compose une tragédie ' ou une histoire ; ils annoncent au public que cet ouvrage sera ridicule; ils l'attendent avec impatience pour en relever les défauts : paraît-il, ils courent les rues pour le décrier dans le peuple ; ils ramassent toutes les critiques qu'on en vend au Pont- Neuf, à la porte des Tuileries, au Palais-Royal ; ils conservent précieusement tous les libelles qu'on a faits depuis trente ans contre cet auteur ; ils les trouvent remplis (le sel et de bonne plaisanterie ; il n'y a point de si vile brochure, oubliée en naissant des autres hommes, qu'ils n'achètent et qu'ils n'estiment beaucoup, dès qu'elle attaque et calomnie un homme trop illustre. C'est par un effet de la même humeur qu'ils frondent la musique de Piameau, et ({u'ils applaudissent toute autre : parlez-leur des Indes Ga~ lantes\ ils chantent un morceau de Tancrède, ou d'un opéra de Mouret; ils n'épargnent pas même les acteurs^ qui remplissent sur nos théâtres les premiers rôles ; et Poirier ne paraît jamais, qu'ils ne battent longtemps des mains, pour faire de la peine à Jelyotte : tant il est difficile de leur l)laire dès qu'on prime en quelque art que ce puisse être !
> I.'autcur veut ici parler de Voltaire et de la tragédie de Sémiramis. Voyez sa Ictire a Volfaiie, datée de Paris, lundi matin, mai 17^(0. — B. - Add. : c' Ou de l'opéia de Dordaiius. <) "> Add. : « Qui ont succédé à Murer, à Tlié\cnard, etc. h