‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 176 sur 264 · LE FLATTEUR INSIPIDE · texte numérisé non relu

LE FLATTEUR INSIPIDE

Un homme parfaitement insipide est celui qui loue indistinctement tout ce qu'il croit utile de louer, sans esprit, ni pudeur; qui, lorsqu'on lui lit un mauvais roman, mais protégé d'une socié^, le trouve digne de l'auteur du Sopha ', et feint de le croire de lui; qui demande à un grand seigneur qui lui montre une ode, pourquoi il ne fait pas une tragédie ou un poème épique ; qui, du même éloge qu'il donne à Voltaire, régale un auteur qui s'est fait siffler sur les trois théâtres ; qui, se trouvant à souper chez une femme qui a la migraine, lui dit tristement que la vivacité de son esprit la consume comme Pascal, et qu'il faut l'empêcher de se tuer \ S'il arrive à un homme de ce caractère de faire une plaisanterie sur quelqu'un qui n'est pas riche, mais dont un homme riche prend le parti, aussitôt le flatteur change de langage, et dit que les petits défauts qu'il reprenait servent d'ombre au mérite distingué. C'est l'homme dont Rousseau disait :

Quelquefois môme aux bons mots s'abandonne, Mais doucement, et sans blesser personne.

Cet homme, qui a loué toute sa vie jusqu'à ceux qu'il aimait le moins, n'a jamais obtenu des autres la moindre louange, et tout ce que ses amis ont osé dire de plus fort pour lui, c'est ce vieux discours : Eri vérité, cest un honnête garçon, ou cest un bon homme.

1 Roman de Crébillon le fils, alors fort à la mode. — G.

- Add. : « Un homme qui n'a point d'avis à soi, qui fait profession de sui- <( vre l'avis des autres, qui sait même, dans le besoin, associer les contraires, « pour ne contredire personne; enfin, un esprit subalterne, qui est né pour <( céder, pour fléchir, et pour porter le joug des autres hommes, par inclina- « tion et par choix. » — Var. : [Enfin, un panégyriste éternel des mœurs et « des vices du monde, un complaisant timide et servile, qui n'a d'autre « goût ni d'autre sentiment que celui du cercle qu'il fréquente, qui ne peut « résister en face à aucun homme, et qui est né pour fléchir, toute sa vie, « sous l'opinion et les préjugés des autres. » ]

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