isocRATE, ou LE Bel-esprit moderne
Le bel-esprit moderne' n'est ni philosophe, ni poète, ni historien, ni théologien; il a toutes ces qualités réunies et beaucoup d'autres. Avec un talent très-borné, il a une teinture de toutes les sciences, sans en posséder aucune ; il connaît les arts, la navigation, le commerce' ; et, parler de tout sans rien savoir, tel est son système. Aussi mettonsnous à la tête des philosophes son illustre auteur, et je veux avouer qu'il y a peu d'hommes d'un esprit si philosophique,
« Rcmond do Suiiit-Miird. Il a fait impiimcr, on 17/i3, trois volumes de, littérature, où l'on trouve de l'esprit, mais point do goût et un jugement souvent faux. C'était le. frère de lléniond le mathématicien, de qui on a recueilli quelques lettres qu'il écrivait à mademoiselle de Launay (madame de Staal ). — S. — Il est possible que Réniond de Saint-Mard soit Voccasion de ce portrait; mais nous croyons que Vauvenargues vise plus loin, et qu'il en a aux sceptiques, en général, et aux esprits dits universels. — G,
'^ Ici, les diverses éditions lépètent un passage qui appartient à la 12*-' 7}^- (lexion. (Voir page 100.) — G.
si fin, si facile, si net, et d'une si grande surface; mais nul n'est parfait; et je crois que les plus sublimes esprits ont eux-mêmes des endroits faibles. Ce sage et subtil philosophe n'a jamais compris que la vérité nue pût intéresser; la simplicité, la vé^îémence, le sublime ne le touchent point. // me semble, dit-il, quil ne faudrait donner dans le sublime qnà son corps défendant; il est si peu naturel! Isocrate veut qu'on traite toutes les choses du monde en badinant; aucune ne mérite, selon lui, un autre ton. Si on lui représente que les hommes aiment sérieusement jusqu'aux bagatelles, et ne badinent que des choses qui les touchent peu, il n'entend pas cela, dit-il; pour lui il n'estime que le naturel ; cependant son badinage ne l'est pas toujours, et ses réflexions sont plus fines que solides. Isocrate est le plus ingénieux de tous les hommes, et compte pour peu tout le reste. C'est un homme qui ne veut ni persuader, ni corriger, ni instruire personne ; le vrai et le faux, le frivole et le grand, tout ce qui lui est occasion de dire quelque chose d'agréable, lui est aussi propre. Si César vertueux peut lui fournir un trait, il peindra César vertueux ; sinon, il fera voir que toute sa fortune n'a été qu'un coup du hasard, et Brutus sera tour à tour un héros ou un scélérat, selon qu'il sera plus utile à Isocrate. Cet auteur n'a jamais écrit que" dans une seule pensée; il est parvenu à son but : les hommes ont enfin tiré de ses ouvrages ce plaisir solide de savoir qu'il a de l'esprit. Quel moyen après cela de condamner un genre d'écrire si intéressant et si utile?
On ne finirait point sur Isocrate et sur ses pareils, si on voulait tout dire. Ces esprits si fins ont paru api'ès les grands hommes du siècle passé '. il ne leur était pas facile de donner à la vérité la même autorité et la môme force que l'éloquence lui avait prêtées; et, pour se faire remarquer
* Add. : « Chaque siècle a son caractère : le génie du nôtre est peut-être un « esprit trop philosophique, ente sur un goût trop frivole, et dans un terrain «T très-léger. Ce génie nous rend susceptibles de toutes sortes d'impressions; « mais le pyrrhonisme nous plaît, parce qu'il nous met à notre aise, et il c est aujourd'îiui une de nos modes- »
SUU QUELQUES CARACTÈRES. ;]57
après de si grands hommes, il fallait avoir leur génie, ou marcher dans une autre voie. Isocrate, né sans passions, privé de sentiment pour la simplicité et l'éloquence, s'attacha bien plus à détruire qu'à rien établir. Ennemi des anciens systèmes, et savant à saisir le faible des choses humaines, il voulut paraître à son siècle comme un philosophe impartial, qui n'obéissait qu'aux lumières de la plus exacte raison, sans chaleur et sans préjugés. Les hommes sont faits de manière que si on leur parle avec autorité, leurs passions et leur pente à croire les persuadent facilement ; mais si, au contraire, on badine, et si on leur propose des doutes, ils écoutent également, ne se défiant pas qu'un homme qui raisonne de sang-froid puisse se tromper, car peu savent que le raisonnement n'est pas moins trompeur que le sentiment, et d'ailleurs l'intérêt des faibles, qui composent le plus grand nombre, est que tout soit cru équivoque. Isocrate n'a donc eu qu'à lever l'étendard de la révolte contre l'autorité et les dogmatiques, pour faire aussitotbeaucoupdeproselytes.il a comparé le génie et l'esprit ambitieux des héros de la Grèce à l'esprit de ses courtisanes ; il a méprisé les beaux-arts. L'éloquence, a-t-ildit, et la poésie sont peu de c/ws^; et ces paradoxes brillants, il a su les insinuer avec beaucoup d'art, en se jouant, et sans paraître s'y intéresser. Qui n'eût cru qu'un pareil système n'eût fait un progrès pernicieux, dans un siècle si amoureux du raisonnement et du vice? Cependant la mode a son cours, et l'erreur périt avec elle : on a bientôt senti le faible d'un auteur qui, paraissant mépriser les plus grandes choses, ne méprisait pas de dire des pointes, et n'avait point de répugnance à se contredire, pour ne pas perdre un trait d'esprit '. Il a plu par la nouveauté et par la petite har-
* Var. : « Peut-on estimer un auteur qui, affectant de mépriser les grann (les choses, ne dédaigne pas de dire des pointes; qui, pour conserver un « trait d'esprit, abandonne une vérité, et n'a aucune bonté de se contredire; « qui ne connaît que la faiblesse de l'esprit humain, et n'en peut comprendre la "■ lorce ; qui combat ridiculement l'éloquence par l'élégance, le génie par Tart, « et la sagesse par la raillerie? Parce qu'il publie qu'il n'estime aucune des <- choses du monde, pensp-t-il (\\\o nous lui devions plus do respect? »
diesse de ses opinions; mais sa réputation précipitée a déjà perdu tout son lustre; il a survécu à sa gloire, et il sert à son siècle de preuve qu'il n'y a que la simplicité, la vérité et l'éloquence, c'est-à-dire toutes les choses qu'il a méprisées, qui puissent durer '.