LYsiAS, ou LA Faiisse éloquence
Lysias sait orner une histoire de quelques couleurs, et de traits pleins d'esprit; il raconte agréablement, et il embellit ce qu'il touche\ 11 aime à parler; il écoute peu, se fait écouter longtemps, et s'étend sur des bagatelles, afin d'y placer toutes ses fleurs. Il a quelque goût pour l'intrigue, et quelque activité dans les affaires, mais sans dextérité et sans profondeur ; il ne pénètre point ceux à qui il parle; il ne cherche point à les pénétrer; il ne connaît ni leurs intérêts, ni leurs caractères, ni leurs desseins; il n'est occupé que de lui-même et de ses talents supérieurs. Bien loin de chercher à flatter ou les inclinations ou les espérances des autres hommes, il agit toujours avec eux comme s'ils n'avaient d'autre affaire que de l'écouter et de rire de ses contes et de ses saillies ^ Il n'a de l'esprit que pour lui; il ne laisse pas même aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de le contredire, Lysias continue à parler, ou, s'il est obligé de répondre, il affecte d'adresser la parole à tout
* Var. : « Il ne faut pas s'étonner que l'erreur et le mauvais goût aient eu « des progrès si rapides : il faut que la mode ait son cours ; c'est un vent « violent et impétueux qui agite les eaux et les plantes, et couvre, en un « moment, toute la terre d'épaisses ténèbres; mais la lumière, qu'il a obscur- « oie, reparaît bientôt plus brillante. Rien n'efface la vérité. »
2 Var. : « Lysias sait orner ce qu'il pense, et raconte mieux qu'il ne juge. »
5 Var. : « Bien loin d'aspirer à flatter leurs passions ou leurs espérances, « il paraît supposer que tous les hommes ne sont nés que pour l'admirer, et « pour recueillir les paroles qui daignent sortir de sa bouche. » — Autre var. : [ « Trop plein de ses propres idées et de la persuasion de son mérite supéc( rieur, il n'a ni égard à ceux qui peuvent s'apercevoir de ses défauts, ni « curiosité pour ceux qu'il ne connaît point, ni politesse pour ceux qui l'é- « coûtent, ni attention pour ceux qui lui parlent, et il prend en liaine ceux « qu'il ne croit pas dupes de sa loquacité. »]
autre qu'à celui qui pourrait le redresser. 11 prend pour juge de ce qu'il dit, quelque complaisant qui n'a garde de penser autrement que lui, ou quelque sot qui ne peut répliquer. 11 sort du sujet dont on parle, s'épuise en comparaisons, et se répand en vains discours. A propos d'une petite expérience physique, il parle de tous les systèmes de physique ; il croit les orner, les déduire, et personne ne les entend; il finit, en disant qu'un homme qui invente un fauteuil' plus commode, rend plus de services à l'Etat que celui qui a fait un nouveau système de philosophie ^ Lysias ne veut pas cependant qu'on croie qu'il ignore les sciences; il sait même beaucoup de choses que les habiles dédaignent de savoir; il a lu jusqu'aux voyageurs, et jusqu'aux relations des missionnaires; il raconte de point en point les coutumes du Mogol et les lois de l'empire de la Chine ; il dit ce qui fait la beauté en Ethiopie et en Abyssinie, et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selon les pays; sa conversation est le puéril et perpétuel étalage d'une érudition fastidieuse, et d'une éloquence aussi fausse que peu utile. Lysias , toujours présomptueux et confiant en lui, a été cependant plus modeste, plus traitable et plus complaisant, avant d'avoir fait sa fortune; il a môme cherché à plaire aux autres, et sa grande mémoire, ses connaissances , et sa facilité singulière ont fort bien servi son avancement dans sa jeunesse. Mais Tâge qui étabht les fortunes, et fixe les espérances des hommes, détruit en même temps leurs vertus ^ Lysias ne souffre plus aujourd'hui que des flatteurs et des complaisants; froid pour le mérite naissant et sans appui, il est jaloux de celui qui réussit et s'élève; il loue rarement, et, plus volontiers, ne
* Var. : [«Une chaise percée. »]
- Add. : [« Ainsi, il affecte de mépriser lui-môme les choses qu'il se pique « cependant d'avoir apprises. » ]
"♦ Var. : « Ses années et ses dignités lui ont inspiré cet orgueil qui lui fait « dédaigner l'esprit des autres; moins bien établi dans le monde, il parlait '< quelquefois pour plaire et se faire mieux écouter; mais l'âge, en fixant la « fortune et les espérances des hommes, détruit leurs vertus. »
loue point, si ce n'est lui-même. Ceux qui le voient aujourd'hui sont assez persuadés de son esprit, et peuvent être assez contents de lui; mais aucun n'est content de soi; aucun ne se souvient des discours de Lysias, nul n'en est îouclié, nul n'a envie de s'attacher à lui ; il n'a autour de lui que quelques sots qui l'admirent et lui font la cour; et il est d'une vanité si petite, qu'il s'amuse et se contente d'un semblable cortège; il a, d'ailleurs, des équipages magnifiques, une table très-délicate, pour les gens de basse extraction qui l'applaudissent; il habite dans un palais; et ce sont les seuls avantages qu'il retire de beaucoup d'esprit et d'une plus grande fortune '.