‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 186 sur 264 · sÉ^ÈQUE, ou L'Orateur de la vertu · texte numérisé non relu

sÉ^ÈQUE, ou L'Orateur de la vertu

Celui qui n'est connu que par les lettres, n'est pas infatué de sa réputation, s'il est vraiment ambitieux ; bien loin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui-même une route plus noble, s'ils osent la suivre : « Le riche insolent, leur dit-il, méprise (( les écrivains les plus sublimes, et le vertueux ignorant (( ne les connaît pas. O mes amis ! pendant que des hom (( mes médiocres exécutent de grandes choses, ou par un (( instinct particulier, ou par la faveur des occasions, vou-

* Var. : [ « Différent de ceux qui estiment les grandes choses par réflexion, « et qui aiment les petites par incli^iation , il sépare peu son estime de ses « goûts; son âme, obsédée des images du sublime et de la vertu, ne peut <( faire cas des arts qui peignent de petits objets : le pinceau de Molière le « surprend sans le passionner, etc. » ] (Voir, pour la fin de cette variante, p. 238, la dernière note de Tariicle Molière.) — G.

- C'est une version plus complète de V Orateur cliagriiides éditions précédentes; notre titre est celui des manuscrits. — Rappelons, pour l'intelligence de ce morceau, que Vauvenargues emploie rarement le mot vertu dans son acception usuelle, et qu'il lui fait signifier tantôt force de caractère, tantôt action. C'est dans ce dernier sens qu'il faut ici le prendre. — G.

« lez-vous vous réduire à les écrire? Si vous faites attention (( aux hommages qu'on met aux pieds d'un homme que le a prince élève à un poste, croirez-vous qu'il y ait des (i louanges pour un écrivain , qui approchent de ces res- (( pects? Qui ne peut ni aider la vertu, ni punir le crime, « ni venger l'injure du mérite, ni confondre l'orgueil des (( riches, autrement qu'en paroles, se contentera-t-il d'un (( peu d'estime? 11 appartient à un artisan d'être enivré de (( régner au barreau, ou sur nos théâtres, ou dans les écoles (( des philosophes ; mais vous qui aspirez à la vraie gloire, (( pouvez-vous la mettre à ce prix? Regardez de près, mes (( amis : celui qui a gagné des batailles, qui a repoussé (( l'ennemi des frontières qu'il ravageait, et donné aux (( peuples, par ses victoires, l'espérance d'une paix glo- (( rieuse, s'il efface tout à coup la réputation des ministres a et le faste des favoris, qui daignera encore jeter les yeux « sur vos poètes et vos. philosophes? Mes amis, ce n'est (( point par des paroles qu'on peut s'élever sur les ruines (( de l'orgueil des grands, et forcer l'hommage du monde; (c c'est par l'activité et l'audace, c'est par le sacrifice de la (( santé et des plaisirs, c'est par le mépris du danger, et « par les grandes actions que ces vertus produisent. Celui (( qui compte sa vie pour quelque chose, ne doit pas préce tendre à la gloire; il n'est capable de rien de grand. »' Ainsi parle un esprit chagrin, que la réputation des lettres ne peut satisfaire; il paraît assez, par ses discours, qu'il lutte intérieurement avec violence contre les dégoûts et les liumiliations de son métier, et il semble quelquefois que la médiocrité de son état l'irrite contre les riches et les puissants : a Ce n'est rien encore, mes amis, reprend-il, de <r souffrir d'extrêmes besoins, et d'être privé des plaisirs; (( mais quel est celui qui, étant pauvre, a évité le mé- « pris, n'a pas été opprimé par les puissants, moqué par (( les faibles, fui et abandonné par tous les hommes? et (( quel est celui qui s'est sauvé, par les lettres, de ces hu- « miliations? A-t-on pris garde à ses talents? a-t-on fait

(( attention à sa vertu ? La nécessité l'a poussé, l'infortune (( l'a avili, et le sort s'est joué de sa prudence. Toutefois, (( ni l'adversité, ni la honte, ni la misère, ni ses fautes, (( s'il en a faites', ni l'injustice d'autrui, n'ont abattu son (( courage. Qui voudrait être riche mais avare, respecté (( mais faible, craint mais haï, servi mais méprisé ? et, au (( contraire, qui ne voudrait être pauvre avec de la vertu « et du courage' ? Celui qui peut vivre sans crime, et qui a sait oser et souffrir, sait aussi se passer de la fortune (( qu'il a méritée : les heureux et les insensés pourront in- « sulter sa misère; mais l'injure de la foHe ne saurait flé- « trir la vertu ; l'injure est l'opprobre du fort qui abuse {( des dons du hasard, et l'arme du lâche insolent. » Ces discours d'un homme éloquent et inquiet, qui s'est fait un nom par ses écrits , échauffent l'esprit des jeunes gens prompts à s'enflammer; ils ne songent plus à la stérile gloire des lettres; ils veulent sortir de pair par des actions, non par des livres ; mais la fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail ^*

1 Tel est le texte, non-seulement des éditions précédentes, mais aussi du manuscrit; il faudrait : s'il en a [ail. — G.

- Voir les deux premiers Caractères {Clawmène et Phérécide) ; tous ces portraits se rapportent à un môme original. — G.

5 Rapprochez des 52^ et 53e Uéflexions sur divers sujets. — Lorsque Vauvenargues quitta l'armée, sa famille, pour le retenir en Provence, lui refusa les moyens de vivre à Paris; il s'obstina à s'y fixer, et, malgré la résistance, les scrupules, les moqueries même de ses parents et de ses amis, il y prit le métier d'écrivain, non-seulement comme dernière chance de réputation, mais comme ressource. Ce ne fut pas, toutefois, sans regret, et l'on voit, par ce morceau, que ses illusions n'ont pas longtemps duré. Dans sa lettre à Saint-Vincens, du 1*' mars 17/i^, il lui dit à ce sujet : Je suis au désespoir d'être réduit à un parti qui me répufjue, dans le fond, autant qu'il déplaira à ma famille, et il ajoute : maisla nécessité n'a point de loi. Remarquons que, dans les lignes qui précèdent, Sénèque dit de même : La nécessité l'a poussé , et que le morceau se termine par cette réflexion transparente : La fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail. C'est le cas de rappeler ici l'excellente remarque de M. Saintc-Rcuve, que nous avons citée plus haut (voir la note de la page 110); il est clair que la réputation littéraire n'est pas celle (|ue Vauvenargues eût préférée: on sait, d'ailleurs, que cette dernière consolation lui a manqué, et que sa gloire est posthume. Ajoutons qu'après cette détermination prise contre l'avis de sa famille, il mourut dans la rue du Paon, à riiôtel de Tours, non-seulement dans la souffrance, mais dans un état de détresse dont ses amis de Paris, et Voltaire lui-même, n'eurent le secret

qu'après sa mort. Comme Cléon (voir le ^le Caractère)^ il ne voulait pns avouer sa défaite. Trop ferme aussi pour se plaindre en son nom, il se plaint seulement sous le nom de personnages que, par une préoccupation bien naturelle, il choisit, ou, plutôt, il place dans une situation analogue à la sienne; et c'est le 'douloureux intérêt de la plupart de ces Caractères, dont quelquesuns paraîtraient fort obscurs et fort étranges, si l'on n'était averti qu'il y a déposé la triste confidence des déceptions et des amertumes, en même temps que des aspirations et des rêves de sa vie. En somme, malgré quelques cris de douleur dont l'accent est fier encore, dissimulés, d'ailleurs, sous l'anonyme, cette âme stoïque et tendre, comme a dit Marmontel, ne s'est pas démentie; son courage a duré jusqu'au bout, et Voltaire savait qu'en penser, lorsqu'il écrivait, le 13 mars 176/4, à Lecîerc de Montmerci : // eit mort en. héros, sans (pie personne en ait rien su. — G.

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