‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 67 sur 264 · NÉCESSITÉ DE FAIRE DES FAUTES · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE FAIRE DES FAUTES

Il ne faut pas être timide de peur de faire des fautes; la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience. Soyons très-persuadés qu'il n'y a que les gens faibles qui aient cette crainte excessive de tomber et de laisser voir leurs défauts; ils évitent les occasions où ils pourraient broncher et être humiliés; ils rasent timidement la terre, n'osent rien donner au hasard , et meurent avec toutes leurs faiblesses qu'ils n'ont pu cacher '.Qui voudra se former au grand doit risquer de faire des fautes, et ne pas s'y laisser abattre, ni craindre de se découvrir ; ceux qui pénétreront ses faibles tâcheront de s'en prévaloir; mais ils le pourront rarement. Le cardinal de Retz disait à ses principaux domestiques : u Vous êtes deux ou trois à qui (( je n'ai pu me dérober; mais j'ai si bien établi ma répu- (( tation, et par vous-mêmes, qu'il vous serait impossible (( de me nuire quand vous le voudriez *. » Il ne mentait pas : son historien rapporte qu'il s'était battu avec un de ses écuyers, qui l'avait accablé de coups, sans qu'une aventure si humiliante pour un homme de ce caractère et de ce

1 [Beau. — V.]

"^ Guy Joly, conseiller au Ghâtelet, rapporte en effet dans ses Mémoires, que lorsqu'il reprochait au cardinal sa vie licencieuse, ce prélat lui faisait cette réponse.— F. — [Cet exemple ne prouve pas qu'il faut risquer des fautes, mais qu'il faut se faire valoir. — V.]

rang ait pu lui abattre le cœur, ou faire aucun tort à sa gloire : mais cela n'est pas surprenant; combien d'hommes déshonorés soutiennent par leur seule audace la conviction publique de leur infamie, et font face à toute la terre ! Si l'effronterie peut autant, que ne fera pas la constance? Le courage surmonte tout.

' Un homme très-jeune peut se reprocher comme une vanité onéreuse et inutile la secrète complaisance qu'il y a à donner. J'ai eu cette crainte moi-même avant de connaître le monde : quand j'ai vu l'étroite indigence où vivent la plupart des hommes, et l'énorme pouvoir de l'intérêt sur tous les cœurs, j'ai changé d'avis, et j'ai dit : Voulez-vous que tout ce qui vous environne vous montre un visage content, vos enfants, vos domestiques, votre femme, vos amis et vos ennemis? soyez libéral; voulez-vous conserver impunément beaucoup de vices'; avez-vous besoin qu'on vous pardonne des mœurs singulières ou des ridicules ; voulezvous rendre vos plaisirs faciles, et faire que les hommes vous abandonnent leur conscience, leur honneur, leurs préjugés, ceux même dont ils font le plus de bruit ? tout cela dépendra de vous; quelque affaire que vous ayez, et quels que puissent être les hommes avec qui vous voulez traiter, vous ne trouverez rien de difficile si vous savez donner à propos. L'économe, qui a des vues courtes, n'est pas seulement en garde contre ceux qui peuvent le tromper, il

» [Bon. — V.]

- Dans cet article, Vauvenargues scnnblerait mettre au nombre des avantages de la libéralité le droit de conserve!^ impunément beaucoup de vices; ce qui n'est ni ne peut ûtrc son projet, comme on peut s'en convaincre par la pureté du reste de sa morale. Mais ayant à démontrer les avantages que procure la libéralité, il a voulu commencer par démontrer le pouvoir qu'elle a de tout obtenir des hommes, et n'a pas assez distingué ce qui sert de preuve de son pouvoir d'avec la démonstration de ses avantages. — S. — On peut ajouter que Vauvenargues, ici, constate simplement un fait, et qu'il n'est pas tenu d'en discuter la moralité. — G.

appréhende aussi d'être dupe de lui-même ; s'il achète quelque plaisir qu'il lui eût été impossible de se procurer autrement, il s'en accuse aussitôt comme d'une faiblesse ; lorsqu'il voit un homme qui se plaît à faire louer sa générosité et à surpayer les services, il le plaint de cette illusion : Croyez-vous de bonne foi, lui dit-il, qu'on vous en ait plus d'obligation? Un misérable se présente à lui, qu'il pourrait soulager et combler de joie à peu de frais; il en a d'abord compassion, et puis il se reprend et pense : C'est un homme que je ne verrai plus. Un autre malheureux s'offre encore à lui , et il fait le même raisonnement. Ainsi toute sa vie se passe sans qu'il trouve l'occasion d'obliger pervsonne, de se faire aimer, d'acquérir une considération utile et légitime : il est défiant et inquiet, sévère à soi-même et aux siens, père et maître dur et fâcheux ; les détails frivoles de son domestique' le travaillent comme les affaires les plus importantes, parce qu'il les traite avec la même exactitude : il ne pense pas que ses soins puissent être mieux employés, incapable de concevoir le prix du temps, la réalité du mérite et l'utilité des plaisirs.

Il faut avouer ce qui est vrai : il est difficile, surtout aux ambitieux, de conduire une fortune médiocre avec sagesse, et de satisfaire en même temps des inclinations libérales, des besoins présents, etc.^*; mais ceux qui ont l'esprit véritablement élevé se déterminent selon l'occurrence, par des sentiments où la prudence ordinaire ne saurait atteindre ^ : je vais m'expliquer. Un homme né vain et paresseux, qui vit sans dessein et sans principes, cède indifféremment à toutes ses fantaisies, achète un cheval trois cents pistoles,

* Est-il besoin de noter que ce mot est ici synonyme de maison ou d'intérieur ? — G.

2 On peut dire que Vauven argues en avait fait lui-même l'expérience ; sa correspondance avec Saint-Vincens ne laissera pas de doute sur ce point (voir plus loin). — Rapprochons aussi de ce passage ce mot, qui n'est qu'un retour de Vauvcnargues sur lui-même : « Qu'importe à un homme ambitieux qui a « manqué sa fortune sans retour, de mourir plus pauvre !» — G.

5 Vauvenargues dira de même, dans une de ses plus belles Maximes : « La « magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs. » — G.

qu'il laisse pour cinquante quelques mois après ; donne dix louis à un joueur de gobelets qui lui a montré quelques tours, et se fait appeler en justice par un domestique qu'il a renvoyé injustement, et auquel il refuse de payer des avances faites à son service, etc. Quiconque a naturellement beaucoup de fantaisies, a peu de jugement, et l'âme probablement faible. Je méprise autant que personne des hommes de ce caractère; mais je dis hardiment aux autres: apprenons à subordonner les petits intérêts aux grands, môme éloignés, et faisons généreusement et sans compter tout le bien qui tente ' nos cœurs : on ne peut être dupe d'aucune vertu".

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