‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 77 sur 264 · IL NE FAUT PAS TOUJOURS s'eN PRENDRE A LA FORTUNE · texte numérisé non relu

IL NE FAUT PAS TOUJOURS s'eN PRENDRE A LA FORTUNE

Ce qui fait que tant de gens de toutes les professions se plaignent amèrement de leur fortune, [c']est qu'ils ont quelquefois 1q mérite d'un autre métier que celui qu'ils font. Je ne sais combien d'officiers, qui ne sauraient mettre en bataille cinquante hommes, auraient excellé au barreau, ou dansles négociations, ou dans les finances. Ils sentent qu'ils ont un talent, et ils s'étonnent qu'on ne leur en tienne aucun compte; car ils ne font pas attention que c'est un mérite

' Tci, comme presque toujours, Vauvenargues prend le mot vertu dans le sens latin, c'est-à-dire dans le sens de courage ou de force d'âme. — G.

* Nous remettons dans les Réflexious ce morceau placé à tort dans les Maximes. — G.

inutile dans leur profession. 11 arrive aussi que ceux qui gouvernent négligent d'assez beaux génies, parce qu'ils ne seraient pas propres à remplir les petites places, et qu'on ne veut pas leur donner les grandes. Les talents médiocres font plutôt fortune, parce qu'on trouve partout à les employer.

Qf

oz.

[sur la. dureté des hommes.]

[C'est une grande simplicité d'entretenir les hommes de ses peines; ils n'écoutent point, ils n'entendent point, quand on leur parle d'autre chose que d'eux-mêmes. Qu'une grande province soit attaquée et ravagée par l'ennemi, que ses habitants soient ruinés par les désordres de la guerre, et menacés de plus grands malheurs ' ; c'est un événement dont le monde parle, comme on parle du nouvel opéra, de la mort d'un grand, d'un mariage, ou de telle intrigue rompue et découverte. Mais où sont ceux qu'on voie touchés, au fond, de ces misères où tant d'hommes sont intéressés? Le jeu, les rendez-vous, les bals, sont-ils interrompus pendant ces disgrâces publiques ? Voit-on moins de monde aux spectacles ? le luxe et le faste règnent-ils avec moins d'empire pendant ces désordres ? et si les calamités d'une nation font si peu d'impression sur le cœur des hommes, comment seraient-ils touchés de nos maux particuliers? — Tant mieux, dira quelque philosophe; la vie humaine est exposée à tant de maux, que si les hommes ressentaient les afflictions les uns des autres, ce ne serait sur la terre qu'un deuil éternel. Ainsi la nature a fait aux hommes un cœur dur, pour alléger les misères de leur condition. Mais s'il en est ainsi, il ne faut point compter sur la pitié des autres ; il faut mettre toute sa confiance en soi, et n'espérer que sur son propre courage'.]

• Vauvenargucs fait sans doute allusion à l'invasion de la Provence par les Impériaux et le duc de Savoie; car la mûme pensée se retrouve dans une lettre qu'il écrit à Saint- Vincens à ce sujet (27 novepibre 17/i6). Dans ce cas, ce morceau serait de la fin de 1746, ou du commencement de 17/47. — G.

2 Rapprocliez de la fin du G*" Conseil à un Jeune homme. — G.

Page 1