‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 78 sur 264 · sur la fermeté dans la conduite · texte numérisé non relu

sur la fermeté dans la conduite

[Lorsque Ton se propose un grand objet dans sa conduite, on peut suivre d'humbles chemins, pourvu qu'ils soient les plus courts ; le but ennoblit les moyens. Un homme vain et d'un petit esprit se cabre à la rencontre des moindres dégoûts, ne peut supporter la hauteur des gens en place et la fatuité des sots; il est toute sa vie comme celui qui n'aurait jamais vu le monde; tout l'étonné, tout le révolte, et, quoiqu'il fasse à peu près les mêmes choses pour sa fortune que les autres hommes, il ne les fait jamais ni à leur place, ni avec succès. Celui qui s'élève au-dessus de ces petites délicatesses sait fléchir à-propos sous la loi de la fortune, de la situation et des temps; ni les injustices des grands, ni l'élévation des méchants, ni les mauvais offices de ses ennemis, ni la vanité des gens riches, ne peuvent l'avilir à ses propres yeux; incapable de se laisser amuser par l'estime et la flatterie de quelques amis, il se jette parmi la foule, aborde ses adversaires et ses rivaux, ne craint pas d'approcher ceux qui pourraient le dominer par quelque endroit, mais cherche, au contraire, à lutter, à se familiariser avec leurs avantages, afin de trouver le point faible par lequel il pourra les entamer, ou du moins s'égaler à eux. Trop fier pour se croire flétri par les avantages que la fortune peut donner à ses concurrents, il sait soutenir le malheur; égal dans la prospérité et dans les disgrâces, il fait assez voir que le succès n'a jamais été que le second objet de ses efforts; le premier était d'obéir à son génie, et d'employer toute l'activité de son âme dans une carrière sans bornes '.]

* C'est dans ce morceau, et dans plusioms autres du même ton, qu'on reconnaît ce coup de pinceau si fier dont parle Voltaire dans une de ses lettres à Vauvenargues (mai 17^0). — G.

3ii. — LA RAISON n'est PAS JUGE DU SENTIMENT*.

On dit qu'il ne faut pas juger des ouvrages de goût par réflexion , mais par sentiment : pourquoi ne pas étendre cette règle sur toutes les choses qui ne sont pas du ressort de l'esprit, comme l'ambition, l'amour, et toutes les autres passions ? Je pratique ce que je dis : je porte rarement au tribunal de la raison la cause du sentiment ; je sais que le sang-froid et la passion ne pèsent pas les choses à la même balance, et que l'un et l'autre s'accusent avec trop de partialité. Ainsi, quand il m'arrive de me repentir de quelque chose que j'ai fait par sentiment, je tâche de me consoler en pensant que j'en juge mal par réflexion, que je ferais la même chose, en dépit du raisonnement, si la même passion me reprenait, et que peut-être je ferais bien; car on est souvent très-injuste pour soi-même, et l'on se condamne à tort^

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