Oeuvres de Vergniaud, Gensonné, Guadet
Pierre-Victurnien Vergniaud naquit le 31 mai 1753 à Limoges. Il fit ses premières études au collège des Jésuites de cette ville. Turgot, qui était alors intendant de la province de Limoges, remarqua ses heureuses dispositions, et obtint pour lui une bourse au collège du Plessis, à Paris. Resté orphelin en bas âge, sans fortune, — son père, qui était négociant, s'était ruiné dans des entreprises malheureuses, — il connut de bonne heure les difficultés de la vie. Il fut attiré à Bordeaux par la protection du président Dupaty, et il se fit inscrire comme avocat au parlement de cette ville en 1781. Dupaty écrivait dès cette époque à M. Alluaud, beau-frère de son jeune ami : « J'ai payé de mes deniers et je continuerai à payer pour d'autres année's la pension de votre beau-frère. Je lui procurerai moi-même des causes de choix pour ses débuts, il ne lui faut que du temps; un jour il fera une grande gloire à son nom. Aidezmoi à pourvoir à ses nécessités les plus urgentes ; il n'a pas
de palais; j'écraa à son oncle pour toucher sa géQêfositë; j'espère que nous en obtiendrons un habit. Reposez-vous sur moi du reste, et fiez-vous à l'intérêt que m'inspirent ses infortunes et ses talents. »
Des fragments de la correspondance inédite du jeune Vergniaud, publiée par M. L. deVerdière1, nous le montrent luttant contre la pauvreté et contre les difficultés d'un premier début. Mais il s'éleva rapidement, et eu 1783 il était déjà classé parmi les premiers avocats du barreau bordelais. Mais, naturellement indolent et paresseux, il ne se chargeait d'affaires que lorsque les honoraires lui devenaient nécessaires pour vivre. On a souvent raconté le trait suivant qui peint bien son caractère. Un matin, un négociant de la Réole entre dans son cabinet, et lui annonce qu'il vient le charger d'une affaire très-importante pour laquelle il met en lui toute sa confiance. En même temps le plaideur dépose devant l'avocat un dossier très-volumineux. Ver-' gniaud effrayé de sa grosseur et prévoyant une myriade de pièces à consulter, se lève en silence, ouvre son secrétaire, évalue de l'œil l'argent qu'il contient, et déclare à son client qu'il ne se charge pas de sa cause.
Vergniaud accueillit avec enthousiasme le mouvement, régénérateur de 1789. Il fut élu, ainsi que Guadet, au conseil général du département. A cette époque il plaida une affaire qui eut un grand retentissement. Des troubles s'étaient produits dans le département de la Corrèze. Vergniaud fut appelé à présenter la défense de Durieux, membre de la garde nationale de Brives, lequel était accusé d'avoir été le provocateur de ces désordres. Son éloquence s'éleva jusqu'à des hauteurs qu'elle n'avait point encore atteintes, et, malgré le Tespect dû au prétoire, des applaudissements
1. Biographie de Vergniaud. — Discours prononcé à l'ouverture de la conférence des avocats de Paris, le 16 décembre 1865, par L. do Verdière, suivi de Lettres inédites de Vergniaud. Paris, 1864. I: -
éclatèrent au moment où, parlant de malheureux paysans lombes sous une décharge meurtrière, l'orateur s'écria : « Victimes infortunées d'un attroupement qui n'eut pour principe que l'imprudence et l'orgueil de ceux qui vous calomnient, vous avez terminé votre déplorable existence sans qu'aucune main généreuse ait tâché de soulager vos douleurs, sans, que l'humanité vous ait offert la moindre insolation. Quelques-uns de vous ont été expirer sur le seuil de l'église, comme pour se rapprocher de la divinité, au moment où les hommes les abandonnaient; d'autres se sont traînés dans les écuries où, pour lit de mort, ils ont eu la moitié du fumier sur lequel reposaient de vils animaux. Accablés pendant votre vie par la misère et la tyrannie, même à l'instant où vous avez cessé d'être, une fatalité cruelle a paru vous poursuivre. Je ne dirai point qu'on n'a pas daigné recueillir vos noms. Eh! qu'importe que vous viviez dans la mémoire des hommes dont vous avez tant à vous plaindre! mais vos cadavres sont restés pendant tout un jour exposés au mépris et à l'insulte de vos meurtriers. Il semble que ce soit moins par humanité qu'on ait rendu votre dépouille à la terre, que pour faire cesser un spectacle dont on ne pouvait plus supporter l'horreur. Victimes infortunées, vous pouvez avoir encouru quelques reproches ; mais j'ose croire que je n'en mérite aucun pour verser sur votre tombe solitaire quelques larmes de pitié! »
En 1790 fut formée à Bordeaux une Société des amis de la Constitution destinée à populariser dans la Gironde les actes de l'Assemblée et à éclairer le peuple sur ses intérêts. La Société chargea Gensonné de la rédaction de ses statuts; Gaadet dut préparer une adresse pour informer l'Assemblée nationale de l'existence et du but de la Constitution, et Vergniaud composa une circulaire pour être adressée aux municipalités des départements. On a souvent cité la profession de foi royaliste, qui est contenue dans ce document : « Bénissons le ciel de nous avoir donné un chef qui, au lieu de
se tromper et de nous tromper, comme avaient fait ses prédécesseurs, eu nous promettant des réformes qui ne s'effectuaient jamais, s'est mis lui-même dans l'heureuse impuissance de faire le mal. Bénissons Louis XVI d'avoir reconnu que le pouvoir des rois émane de la volonté des peuples, et que vingt-quatre millions d'hommes ne doivent pas être soumis aux caprices d'un seul. Bénissons-le d'avoir reconnu que son plus beau titre est celui de roi-citoyen ; que comme tel il est le premier soumis à la loi, et que tout Français ne doit reconnaître aucun pouvoir qui n'émane d'elle et ne lui soit subordonné. La loi et le roi, tel sera désormais le cri de ralliement de tous les bons citoyens. » — Mais un tel langage n'a rien de surprenant à cette époque : Bobespierre lui-même n'en tenait pas un autre '. La fuite du roi, le 24 juin 1791, vint promptement faire évanouir ces illusions; et le 9 juillet Yergniaud soumit aux Amis de la Constitution une adresse à l'Assemblée pour lui témoigner qu'on avait la plus grande confiance en elle, et qu'on ne doutait point qu'elle ne prendrait le parti le plus digne delà nation et le plus propre à manifester son amour pour la paix et son énergie en cas de guerre. « Gomme hommes libres, continuait l'adresse, nous osons présenter à l'Assemblée nationale l'expression de nos vœux avant qu'elle ait manifesté son opinion. Nous croyons que le grand procès qui va s'instruire doit être renvoyé à la haute Cour nationale ; si, par le résultat de la procédure, le roi est trouvé coupable, la nation doit être consultée sur la destitution, son avis doit être pris dans les assemblées primaires. Au surplus nous lui observerons qu'il parait y avoir encore une liaison trop intime entre les destinées de la nation et celles du pouvoir exécutif; qu'il conviendrait peut-être à la prospérité publique d'atténuer cette liaison par des décrets mo-
4. Voir Œuvres de Robespierre, p. ii, dans la même collection.
dificateurs de ceux sur l'inviolabilité, sur la sanction et sur la liste civile. »
Quelques jours plus tard, Vergniaud fut élu pour représenter le département de la Gironde à l'Assemblée législative, avec Guadet, Gensonné, Ducos. Ils partirent pour Paris, le cœur gros d'enthousiasme et d'espérances. « Un témoin fort respectable, » rapporte M. Michelet, « nullement enthousiaste, allemand de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a raconté qu'en septembre 1791, il était venu de Bordeaux à Paris, par une voiture publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet, les Gensonné, les Ducos, etc., la fameuse pléiade en qui se personnifia le génie de la nouvelle Assemblée. L'Allemand, fort cultivé, très-instruit des choses et des hommes, observait ses compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un dévouement sans borne aux idées. Le futur diplomate remarqua bien chez eux une grande inexpérience, de la légèreté, il les trouva trop dominés par les habitudes du barreau. Et toutefois, le charme était tel qu'il ne se sépara pas d'eux : Dès lors, disait-il, je pris la France pour patrie et j'y suis resté. »
L'Assemblée législative s'ouvrit le 1^ octobre. Le 6, il prit la parole pour appuyer la proposition de Grangeneuve et de Couthon, de supprimer dans le cérémonial à observer avec le roi, les anciennes formules de l'étiquette. « Je ne sais, dit-il, pourquoi on parait désirer le rétablissement de ces mots : Votre majesté, sire qui nous rappellent la féodalité. {Quelques membres de rassemblée et les tribunes applaudissent.) Vous l'appellerez roi constitutionnel; et certes, messieurs, je suis bien surpris que l'on craigne que le cœur du roi se trouve blessé de ce que vous lui donnerez un titre qui fera son honneur... {Applaudissements."] »
Séance du 13 octobre. — 11 fait un rapport sur l'état des archives, au nom de la commission qui avait été chargée de les vérifier.
Séance du 16 octobre. — A propos de la multiplicité des désertions des officiers, il demande que la question sur les èmigrants soit l'objet d'une discussion approfoodie.
Séance du 17 octobre. — 11 est nommé vice-président.
Séance du 19 octobre. — Une députation d'artistes de Paris, admise à la barre, demande que, par interprétation d'un décret de l'Assemblée nationale constituante relatif à la distribution des prix d'encouragement décernés aux artistes qui ont concouru à l'exposition publique des tableaux dans le salon du Louvre, il soit décrété que les commissaires de l'Académie, membres de la commission qui sera chargée de cette distribution, np. soient pas plus nombreux que les commissaires des artistes non académiciens- Vergniaud lui répond en qualité Je vice-président : — « La Grèce se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite ces deux passions répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui tous les hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des Catons, et admirer les chefsd'œuvre du génie. Le peuple français, chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles de gloire. Enfin il est devenu libre, ce peuple généreux, et sans doute que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des concepiions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la gloire, le cœur encore palpitant des mouvements qu'imprima la Révolution, l'artiste heureux avec un ciseau créateur, ou un pinceau magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable des événements, et les hommes
qui, parleur courage ou leur sagesse, l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain. Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie que de l'entraver par des règlements inutiles; et dans le décret que vous sollicitez elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance. »
Dans la môme séance, il répond à une députation des marchandes de la Halle : — « Mesdames, lorsque la nation était dans les fers, vous aviez su conserver une heureuse indépendance, et on vous vit souvent dans leurs palais faire entendre aux despotes le langage de la liberté. Pendant la Révolution vous avez développé la plus grande énergie, soit dans votre dévouement pour en accélérer les progrès, soie dans votre haine contre ses ennemis, soit dans votre résignation à supporter les pertes individuelles qu'elle a pu vous faire essuyer. Continuez à mériter la bienveillance de vos concitoyens par vos vertus civiques. Idolâtrez toujours la patrie et la liberté; confondez par l'exemple de ces passions sublimes, qui jusqu'à ce jour ont agité vos âmes, les insolents calomniateurs du peuple. Apprenez-leur que, si des préjugés barbares les ont élevés trop longtemps audessus de lui, la nature se venge enfin, et l'élève au-dessus d'eux, en lui donnant des sentiments dont leur cœur corrompu n'est plus susceptible, et qui seuls font la vraie noblesse et la solide gloire. Conservez avec soin la haine de la tyrannie; le peuple chez lequel ce sentiment commence à s'affaiblir est prêt à tomber dans la honteuse apathie qui mène à l'esclavage. Soyez aussi soumises à la loi. C'est dans un respect inviolable pour elle que consiste le vrai patrio-
tisme. C'est de ce respect que naissent dans un empire et l'ordre qui assure à chacun sa liberté, et le calme nécessaire au bonheur de tous. »
Séance du2h octobre.— 11 prononce un éloquent discours sur l'émigration.
Séance du 28 octobre. — On accuse le ministre de la guerre Duportail de laisser les troupes dans un état de dénuement déplorable : Vergniaud demande que le ministre soit invité à faire un rapport sur l'état des frontières et sur celui des gardes nationales, sur leur armement, leur équipement et tout ce qui concerne leur service, — et que le comité militaire fasse pareillement un rapport sur les plaintes énoncées ou à énoncer contre le ministre, et sur la série de questions qu'il convient de lui faire. Cette motion est adoptée.
Séance du 30 octobre. — Discussion sur le mode de requérir Monsieur de rentrer en France. Vergniaud propose que la proclamation par laquelle il sera invité à rentrer en France ait lieu dans la ville des séances de l'Assemblée, c'est-à-dire à Paris, et qu'un délai de deux mois lui soit accordé. Cette proposition est décrétée.
Dans la même séance, il est élu président. Séance du 17 novembre. — Discussion delà loi sur le serment civique des ecclésiastiques. Un débat très-vif s'engage sur l'article IV, portant que les ecclésiastiques qui auront refusé de prêter le serment civique, ne pourront désormais toucher, réclamer, ni obtenir de pension ou traitement sur le trésor public. Après avoir épuisé toutes les questions préalables et tous les moyens d'empêcher la délibération, les membres de la droite demandent l'appel nominal. Vergniaud s'élève contre les députés qui troublent l'ordre : « Jusqu'à quand délibérerons-nous dans le sein des orages; jusqu'à quand nous laisserons-nous troubler dans nos tra- .vaux par les petites passions de quelques hommes qui avilissent le caractère des représentants de la nation et s'effor-
cent de dégrader en eux la majesté du corps législatif? (Il s'élève des murmures à la droite du président.-- Le reste de l'Assemblée applaudit). 11 est inconcevable qu'une minorité qui improuve l'article qu'on discute ait osé soulever avec une affectation aussi marquée tant de misérables incidents, proposer tant d'amendements sur la motion de fermer la discussion, tant de questions préalables sur les propositions qu'eux-mêmes venaient de faire, et consumer, par cette perfide tactique, un temps infiniment précieux. Je le dis hautement, ceux qui entravent ainsi votre marche sont les plus grands ennemis de la chose publique. {Une grande partie de l'Assemblée et les tribunes applaudissent). Leurs étranges motions, leurs cris tumultueux sont plus dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de Coblentz. [Les applaudissements recommencent). Il importe enfin de les réprimer, et je proposerais à cet égard une motion d'ordre. Je demanderais que lorsque le président ne pourra, par les moyens ordinaires, faire cesser le tumulte, il invite les amis de l'ordre et de la patrie à se tenir en silence. Je demanderais que les noms de ceux qui ne céderont pas sur-le-champ à cette invitation soient inscrits sur le procès-verbal; et qu'en cas d'une nouvelle insistance ou d'une récidive dans la même séance, ils soient envoyés pour vingt-quatre heures à l'Abbaye. [On applaudit à diverses reprises). Je demanderais que, pour assurer l'exécution de ce règlement, le président nommât chaque jour deux commissaires qui dénonceront nominativement les perturbateurs de l'ordre Je me borne pour aujourd'hui à renonciation de ma motion d'ordre; je me réserve de la reproduire, et je demande qu'en méprisant la proposition de l'appel nominal qui ne peut avoir lieu que lorsque les épreuves seront douteuses, on mette aux voix l'article. [Applaudissements] n — L'article IV mis aux voix est décrété au bruit des applaudissements de la très-grande majorité de l'Assemblée et des acclamations réitérées des tribunes.