‹ Œuvres de Vergniaud, Gensonné, GuadetChapitre 21 sur 26 · RÉPONSE A ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

RÉPONSE A ROBESPIERRE

CONVENTION. — Séance du 12 avril 1793.

Citoyens, si en dénonçant devant le sénat de Rome celui qui avait conspiré contre la liberté de son pays, si en dénonçant Catilina Cicéron avait fondé son accusation sur

1. Cette déclaration, mise sur le champ aux voix, est décrétée à l'unanimité, et saluée par de nouvelles acclamations qui se prolongent pendant plusieurs minutes. Ainsi qu'elle l'avait déjà fait en faveur de MM. Vaublanc et Condorcet, l'Assemblée décide que l'auteur de la motion décrétée présidera la députation au roi. — Louis XVI, en recevant la déclaration des mains de M. Guadet, lui dit : • Vous connaissez mon attachement à la Constitution : assurez » l'Assemblée nationale que je ne négligerai jamais rien de ce qui » pourra concourir à son affermissement. » La déclaration du 14 janvier 1792 fut sanctionnée le môme jour par le roi.

2. Voy. OEuvres de Robespierre, p. 97. — Voir encore le même ouvrage, p. 64 et 70, pour les autres démêlés de Guadet avec RobesDierre.

des preuves de la nature que celles que Robespierre ù. produites contre moi, Cicéron n'eût inspire" dans l'âme de ceux qui l'eussent entendu que de l'indignation et du mépris; mais si, après avoir annoncé qu'il venait remplir un ministère douloureux et pénible, qu'il y était forcé par l'amour du sa patrie, Cicéron eût terminé son discours par une ironie ou une plaisanterie, Cicéron eût été honteusement chassé du sénat; car chez ce peuple on détestait la calomnie, et l'on savait punir les calomniateurs. Mais Cicéron était un homme de bien; il n'accusait pas sans preuves : Cicéron n'eût pas spéculé sur l'ignorance du peuple; Cicéron n'aurait pas accaparé une réputation populaire pour accaparer la République... Je m'arrête; aussi bien que peut-il y avoir de commun entre Cicéron et Robespierre, entre Catilina et moi?

Je divise en trois époques la calomnieuse histoire que Robespierre vous a débitée : ce que j'ai fait à l'Assemblée législative depuis sa formation jusqu'au reversement du trône; ce que j'ai fait à l'Assemblée législative depuis le renversement du trône jusqu'à l'époque du rassemblement delà Convention nationale; ce que j'ai fait depuis que la Convention nationale est formée.

Sur la première époque que je suis forcé de diviser encore, car il faut bien essayer de suivre cette accusation dans le dédale où on l'a jetée : influence sur la nomination des ministres; influence sur leur administration; influence sur la déclaration de guerre à l'Autriche; intelligence avec les traîtres, notamment avec Lafayette; enfin intelligence avec la cour.

Je passerai rapidement sur la plupart de ces faits, dont Vergniaud a déjà démontré avec beaucoup d'esprit l'absurdité, et je ne prétends pas convaincre ceux que Vergniaud «fa pas convaincus.

J'ai fait nommer les ministres!... Mais de quels minisres veut-on parler? C'est sans doute de ceux que la voix

publique a désignés comme bons patriotes; et je ne \ : pas quel crime on pourrait faire à un citoyen qui, au milieu des divisions et des trahisons, eût rendu à sa patrie le service de porter au ministère des bommes lidiMemen: attachés à la liberté; mais ce service, je n'ai pas eu le bonheur de le rendre à ma patrie.

Le ministère désigné sous le nom de ministère patriote a été d'abord composé de quatre hommes; j'entends parler de Dumouriez, Servan, Clavières et Roland. Quant à Dumouriez, je n'avais jamais entendu parler de lui avant l'époque où il a été fait ministre, si ce n'est par Gensonné, que l'Assemblée constituante avait chargé d'aller porter la paix dans le département de la Vendée, et qui dans son rapport avait rendu justice aux talents militaires, à la prudence et au zèle de ce général; du reste je ne connaissais, je le répète, en aucune manière Dumouriez. 11 arriva au ministère, et je crois que dans le recueil des pièces appartenant à la liste civile, et qui ont été imprimées, il est facilf de reconnaître qu'il y était parvenu par l'influence df Sainte-Foix, que je ne crois pas avoir jamais vu, Dumouriez parvint au ministère, et passait pour un zélé patriote : il est naturel que dans un moment de danger les bons citoyent se serrent, et peut-être ne serions-nous pas dans l'état où nous sommes si nous nous étions serrés nous-mêmes.

Cependant, je dois encore en convenir, je n'ai jamaiE formé avec Dumouriez de liaison : je n'ai pas tardé à m'aper cevoir que cet homme n'avait pas de principes de morale, et les hommes qui n'ont pas de morale ne m'appartiendronf jamais. Je fis plus; au moment ou je fus convaincu de cette vérité je déposai mes soupçons dans le sein de quelques amis particuliers, membres de l'Assemblée législative, et entre autres dans le cœur de celui qui vous préside en ce moment, de Delmas. Au moment où je fus convaincu des petits manèges de Dumouriez, c'est moi qui de cette tribune, il était à la barre, lui reprochai ses trahisons envftrs la chose

publique, et demandai contre lui le décret d'accusation Ceux ou la plupart de ceux qui m'accusent aujourd'hui d'à voir eu des liaisons avec Dumouriez, et de les avoir conser vées jusqu'au moment de sa conspiration, ne me seconde rent pas dans tous mes efforts, qui, j'ose le dire, s'ils eus-seutété, eussent peut-être sauvé la République. Quoiqu'i en soit, Dumouriez quitta le ministère, Dumouriez devin général. C'est en parlant de cette seconde époque, à laquelle je passerai tout à l'heure, que je répondrai aux accusations de liaison avec lui.

Au reste, citoyens, ce que je dis ici je n'ai pas attendu pour le dire que la conjuration de Dumouriez fut dévoilée, car tous les journaux d'alors déposent de la vérité des faits que j'articule. Je dois dire que le comité de défense générale, ou plutôt la réunion d'un grand nombre de membres de cette Assemblée dans le local du comité de défense générale, ont pu m'entendre quand on ne connaissait encore que h lettre du 12 mars; je prononçai mon opinion à son égard comme je la prononcerais aujourd'hui;. et il est un fait que le ne dois pas passer sous silence. Dumouriez pendant son ministère obtint du comité diplomatique et de la commission extraordinaire l'abandon de six millions pour dépenses secrètes de son ministère des affaires étrangères : on a prétendu, car il est facile d'accuser, surtout lorsqu'on s'embarrasse peu de mettre les preuves à côté de l'accusation, on a prétendu que mon éloignement de Dumouriez ne venait que le ce qu'il avait refusé de partager cette somme avec moi.

Citoyens, il est impossible de pousser plus loin la scélératesse, l'atrocité! D'abord, si l'on avait voulu prendre la peine d'examiner, on aurait su que sur cette somme de six millions, Dumouriez n'avait dépensé pendant son ministère que 700, 000 liv; son compte est au comité des finances : on aurait su surtout que si Dumouriez a rendu ce compte, lont aux termes du décret il était dispensé, c'est sur ma motion; car je connaissais aussi le placard infâme qu'on est

venu tirer de dessus quelque pilier de la Halle ou de quelque errrefour pour venir nous l'opposer.

Je savais que dans ce placard on prétendait que ce re-. fus de Dumouiïez avait été la cause de notre éloignement. Je n'élais pas embarrassé de savoir aussi dans quel arsenal avait été fabriqué ce libelle infûme et dégoûtant, et peutêtre Robespierre ne serait-il pas content si je lui rappelais ce que les Durosoy et les Gautier de ce temps ont pu dire sur sa conduite; et peut-être aurais-je le droit de dire que celui-là est l'auteur du placard qui a la bassesse de me le reprocher aujourd'hui! Quoi qu'il en soit, c'est sur ma motion que Dumouriez fut obligé, par décret de l'Assemblée législative, de rendre compte.

Voilà pour Dumouriez. je passe à Servan. Je dois dire encore sur lui que je ne connaissais son nom que par l'excellent ouvrage intitulé le Soldat citoyen, qu'il avait composé avant son ministère; ouvrage qui m'avait quelquefois fait espérer que la liberté se piaulerait en France. Servan entra au ministère sans que je l'eusse jamais vu, et pendant son ministère je n'ai jamais eu avec lui que des liaisons que deux bonnêtes gens peuvent avoir ensemble. Qu»at à Clavières, mes liaisons avec Brissot, liaison dont je m'honore.... {Quelques murmures.) Brissot combattait pour la liberté, il souffrait pour elle, il écrivait pour elle, alors que Robespierre disait qu'il ne savait pas-- ce que c'était qu'une République!

Ces liaisons, dont je m'honore d'autant plus que c'est en lui que j'ai trouvé cette véritable philosophie, non pas celte philosophie de paroles, mais de pratique, qui n'allie point le vice avec la prédication de la vertu, qui fait qu'on ge contente de la médiocrité dans laquelle on est né, qui fait qu'on n'avance jamais sa fortune par des moyens illégitimes, liaison dont je m'honore d'autant plus que j'ai trouvé en lui un ami fidèle, un ami éclairé; mes liaisons avec Brissot m'ont mis à même de connaître- Clavièrej, dont

la réputation clans la science des finances était faite a\ant que je l'eusse connu. J'atteste sur ce qu'il y a de plus sacré dans la liberté que je n'ai eu aucune influence sur cet homme; j'atteste que je n'ai jamais eu besoin de lui; j'atteste que je ne me suis jamais servi de l'amitié qu'il m'a témoignée. Quant à Roland, le lendemain de son élévation au ministère je l'ai vu chezPétion; je l'ai constamment estimé depuis : j'ai admiré son inflexibilité, la sévérité de son caractère au milieu d'une cour corrompue; j'admirai le courage avec lequel il a su lutter contre les trahisons de cette cour; j'admirai le courage bien plus grand encore avec lequel il a su lutter contre une faction plus puissante, armée de calomnies, de diffamations, d'insultes, d'outrages et de poignards; je l'ai admiré surtout par la constance qu'il a eue d'être toujours grand au milieu de ses persécuteurs, modeste avec des talens ; mais mes relations avec lui se sont bornées, comme avec les autres ministres, à ces relations de pure estime et d'amitié.

Je puis même citer à cet égard un fait remarquable. La ville de Bordeaux a un hôpital qui était ruiné; il renfermait près de quatre cents malades. Deux ou trois capitalistes de Bordeaux, négocians patriotes, qui avaient prêté des fonds, demandèrent à en être remboursés; de son côté l'hôpital demandait des fonds : l'Assemblée nationale en avait mis entre les mains du ministre de l'intérieur pour les dépenses de cette nature. Bordeaux avait ici deux députés; Fonfrède en était un; ils restèrent ici trois mois ou a peu près pour obtenir du ministre de l'intérieur une somme de 300,000 livres pour l'hôpital de Bordeaux. Je les accompagnai une fois chez lui ; et quoique la ville de Bordeaux eût évidemment des droits légitimes à l'obtention de cette somme, le ministre de l'intérieur n'accorda que 60,000 livres. Voilà la grande influence que j'avais sur le ministre de l'intérieur, qui, je le répète, a toujours été pour moi un objet d'estime et de respect.

Je passe à l'influence qu'on suppose que j'ai eue dans les comités de l'Assemblée nationale législative. Certes il me serait difficile de répondre à une accusation de cette nature; je n'ai appartenu dans l'Assemblée législative, du moins jusqu'à l'époque dont je parle, qu'au comité de législation : j'y avais préparé quelques travaux que la séparation de l'Assemblée législative a rendus inutiles, du moins pour elle. Le comité diplomatique de l'Assemblée législative, qui est celui qu'on a particulièrement dénoncé et décrié, je n'y suis point entré pendant tout le cours de l'Assemblée nationale législative : je n'en étais pas membre et je ne suis devenu membre du comité de défense générale et de la commission des vingt-un que dans les moments de crises qui se préparaient, lorsque l'Assemblée législative crut devoir les former; et certes j'ai connu beaucoup d'bommes qui auraient été bien aises de m'éloigner de ce comité; et ces hommes n'étaient pas des patriotes très-ardens : si j'y fus porté ce fut par les patriotes. Comment se fait-il donc que Robespierre, se transportant dans les Fcuillans d'alors, trouve mauvais avec eux que je fusse membre de ce comité? Mais enfin qu'y ai-je fait? Je peux répondre ici d'une manière générale. Vous accusez toute ma carrière politique dans l'Assemblée législative; vous

soupçonnez toute ma conduite Hé bien, j'ai attaché mon

nom à quelques décrets de cette Assemblée ; prenez-les; voyez s'il y en a un seul que l'on puisse appeler liberticide : alors accusez-moi. Mais on ne peut jamais accuser un membre de l'Assemblée nationale pour des opinions erronées; mais s'il est vrai que ces décrets puissent être avoués par le patriotisme le plus pur, comment se fait-il que vous fassiez à mon égard ce que les journaux aristocratiques faisaient alors, que vous vous attachiez à mon nom pour le diffamer? Citoyens, je vous laisse à tirer la conséquence.

Dans la commission des vingt-un il a été question de la déchéance du roi. Je suis obligé de répéter ici ce que j'ai

dit; mais comme le disait encore Pélion ce matin dans cette tribune, la calomnie déjà repoussée se répète toujours; on espère que bientôt la blessure sera si profonde qu'il faudra bien que la cicatrice paraisse... Il a été question de la déchéance du roi ; je me suis opposé à cette mesure parce que je croyais que la déchéance du roi ne pourrait conduire qu'à de grands maux , j ai vu dans la déchéance du roi son fils montant sur le trône, et d'Orléans régent. J'ai pensé, et cette opinion a été partagée par un grand nombre de mes collègues, que ce n'était point à la mesure de la déchéance qu'il fallait s'attacher, mais à la suspension, et à la convocation d'une Convention nationale. Par là toutes les passions devaient à la fois se taire, car il fallait bien qu'elles courbassent toutes la tête devant la volonté générale : nous étions alors dans un temps plus heureux; nous n'y sommes plus ! La déchéance du roi ne fut donc pas accueillie par la commission des vingt- un; et si quelque chose m'étonne, d'après la mesure adoptée, par ce comité, c'est qu'on ait pu la transformer en crime.

On nous a reproché, et c'est un fait qui probablement est échappé à Vergniaud dans l'embarras où l'avait jeté le roman incohérent et absurde de notre accusateur, on nous a reproché d'avoir voulu à cette époque transiger avec la cour... Calomniateur impudent! transiger avec la cour! Où sont tes preuves? Tu parles, tu eutends parler du mémoire qu'à l'époque du mois de juillet nous avons remis à un patriote estimable qui devait le faire passer sous les yeux de Louis XVI. Mais l'as- tu lu ce mémoire? Hé bien, qu'y as-tu vu? Tu y as vu trois bons citoyens tremblant pour la liberté de leur pays, évidemment compromise, disant à un roi, qu'ils avaient le courage d'appeler perfide : « La guerre que nous éprouvons, c'est pour vous qu'on nous » la fait; c'est en votre nom que les émigrés sont armés; » c'est pour vous que les cabinets de Berlin et de Vienne » sont réunis. lié bien, faites cesser cette coalition ; faites

» déposer les armes aux émigrés : alors on pourra croire » que vous voulez sincèrement la Constitution. Un général » perfide est à la tête de nos armées; il nous trahit évi- » déminent : ôtez-lui le commandement; par la Constitution » ce droit appartient à vous seul. »

El dans quelles circonstances ce discours était-il tenu? vous ne pouvez pas l'oublier, vous, Robespierre, qui dans un journal public vous étiez proclamé le défenseur de la Constitution, vous qui jusqu'à l'époque du 10 août vous en déclarâtes le champion, vous ne pouvez l'ignorer. Les efforts des patriotes avaient échoué le 20 juin devant la coalition de la cour ; un nouvel échec semblable pouvait à jamais renverser la liberté ; voilà ce que des hommes qui n'ont peut-être pas vu si étroitement que vous ont aperçu; voilà ce que tous les bons citoyens on dû apercevoir alors. Il était de leur devoir de prendre la seule mesure capable de nous sauver, en supposant que les efforts renouvelés du patriotisme et de la liberté succombassent encore. Mais en même temps que nous employions ce moyen, moyen qui n'en était pas un, car ce n'était pas une transaction avec la cour, c'était un mémoire remis en mains tierces, des conseils à un ami ; oui, en môme temps que nous employions ces moyens, avons-nous négligé ceux par lesquels les efforts des patriotes devaient être secondés, en supposant qu'ils se réitérassent? Si vous ne nous croyez pas demandez-le, ou plutôt souvenez-vous de ce que vous ont dit des membres de 1'A.ssemblée /égislative composant la commission extraordinaire; ils vous diront que les mesures par lesquelles le trône a été renversé le 10 août, c'est nous, nous vos accusés, qui les avons proposées : ils vous diront que c'est l'opinion fortement prononcée de Gensonné dans ce comité qui a fait pencher celle delà commission extraordinaire des vingt-un; ils vous diront, ou plutôt ils vous répéteront que le décret de suspension, c'est Vergniaud qui l'a proposé, rédigé, et lu à cette tribune; ils vous diront que le décret de la convo-

cation des assemblées primaires, le décret d'abolition du droit de citoyen actif, le décret de convocation de l'Assemblée conventionnelle, c'est moi qui les ai conçus, rédigés, e* lus à cette tribune.

Mais plutôt, si tout le monde vous est suspect, interrogez des témoins qui ne mentent pas; ce sont les journaux d'alors. Ah! certes, si le prince de Cobourg arrivait dans Paris, c'est alors que je m'attendrais à voir faire mon procès, précisément sur les mêmes faits que vous avez l'imprudence d'articuler contre moi ! Il me dirait : c'est toi qui as constamment lutté dans l'Assemblée législative contre les trahisons de la cour; c'est toi qui le 9 août disais à cette tribune : oui, nous sauverons la patrie malgré les efforts de l'aristocratie et de la trahison réunies ! Il me dirait : c'est toi qui as proposé la formation des assemblées primaires et la convocation d'une Convention nationale, par laquelle la royauté devait être abolie, et le trône anéanti! Tu aurais bien mieux servi nos intérêts si du moins tu avais adopté cette mesure de déchéance, qui, prononcée en vertu de la Constitution, aurait fait disparaître un homme, et qui nous aurait laissé un roi ! Voilà sur quels faits, sur quelles preuves je m'attendrais avoir fuire mon procès, à perdre la tête ! Ainsi donc, lorsque Robespierre articule contre moi los mêmes faits, j'ai le droit de dire : le complice de Cobourg c'est toi ! {Applaudissements à droite,)

Je passe, citoyens, à la troisième époque, c'est à dire à mes travaux dans la Convention nationale; et c'est ici où je suis forcé de m'avouer coupable : oui, je le suis ! Mais de quoi ! D'avoir cru qu'il fallait ménager des scélérats et des traîtres pour ne pas perdre la chose publique; d'avoir cru que lorsque d'infâmes libelles, que lorsqu'une faction scélérate m'avait signalé comme le chef d'un parti quelconque je devais laisser passer la tempête, m'écarter en quelque, sorte moi-même.

^Toilà de quoi je m'accuse, voilà de quoi mes commettants

auront peut-être droit de mlaccuser; mais j'aurai de quoi me juFtilier par l'intention qui m'a dirigé, et qui m'a fait croire que le bien s'opérerait plus facilement par mou silence qu'au son de ma voix. Voilà mes crimes! Ce sont les seuls, et je défie l'accusateur le plus audacieux d'articuler ici un seul fait prouvé qui soit à ma charge. Citoyens, jepourrais peut-être vous en laisser juges vous-mêmes ; mais au milieu de ces conjectures, de ces soupçons à la faveur desquels on a fasciné les yeux de quelques citoyens, il faut bien que je me condamne à me traîner encore dans cette l'ange où l'on a eu i'iii tmiion de m'ensevelir.

Je reprends à la troisième époque, mes prétendues liaisons avec Dumouriez, et je répète que je n'en ai eu aucune, d'aucune espèce. Un de mes collègues m'a prié d'écrire à Dumouriez pour un de ses fils dont la santé est faible, et qui était dans l'armée de Dumouriez : je lui répondis que je n'avais pas de liaisons avec Dumouriez, que cependant je hasarderais une lettre. Je l'écrivis; mais je me bornai dans cette lettre à la recommandation qui m'était demandée pour ce jeune homme. Dumouriez ne me répondit point par écrit; je reçus sa réponse par un officier de son armée qui venait à Paris, et qui me remit en même temps un mémoire, écrit tout entier de la main de Dumouriez, par lequel ce général demandait au ministre de la guerre un de mes frères, attacbé à l'armée de Custine, et dont il avait entendu parler avec distinction. Ce mémoire, je l'ai gardé, et je ne l'ai point remis au ministre de la guerre : j'ai cru que dans un gouvernement républicain nul ne devait s'élever à la place d'un autre que par ses talents. Le mémoire doit encore être chez moi.

Dumouriez est venu à Paris : il était précédé de la réputation de grand général ; il était environné de tout l'éclat de ses victoires. Je ne ne l'ai point recherché; je l'ai vu quelquefois au comité dont j'étais membre; je l'ai vu une autre fois dans une maison tierce où on lui donnait une fêle.

à laquelle je fus invité, et à laquelle j'allais par amitié pour celui qui la donnait. J'y restai une demi-heure seulement, et je n'y étais plus lorsque Marat et ses suppôts vinrent lui faire subir l'interrogatoire dont on a tant parlé. Il est resté plusieurs jours à Paris; je n'ai pas su où il logeait. Je ne l'ai pas vu davantage: je parle de son premier voyage. Mais ceux qu'on a vus assidûment à côté de Dumouriez, je le tiens de la voix publique, ce n'est pas moi, ce ne sont pas ceux qu'on accuse; ce sont précisément les hommes qui accusent Dumouriez, et cette démarche ne m'a pas donné une opinion meilleure de son civisme. Dans tous les spectacles de Paris qui était sans cesse à ses côtés? Votre Danton...

Danton. « Ah! tu m'accuses, moi! Tune connais pas ma orce... »

Guadet. Votre Danton... Si toutefois on peut appeler ûôtre celui qui dans le nombre de ses agens vous place au roisième rang.

Danton. « Je te répondrai; je prouverai tes crimes. A .'Opéra j'étais dans une loge à côté de lui, et non dans la sienne. Tu y étais aussi!... »

Guadet. J'aurais pu vous citer des témoins oculaires : l'homme dont j'ai parlé, Fabre d'Eglantine, le général Santerre formaient la cour du général Dumouriez; et je n'en étais pas étonné... 11 en a été de même dans tous les spectacles; « remarquez que je n'en veux faire de crime à personne : je n'ai jamais prétendu tirer de l'association d'un homme avec un autre devenu coupable la conséquence qu'il l'est aussi ; je veux prouver seulement que ceux-là sont bien insensés de supposer des crimes à ceux qu'ils voient liés en apparence avec tel ou tel personnage lorsque je les surprends liés eux-mêmes avec lui. Si j'avais voulu suivre ta doctrine, Piobespierre, je t'aurais dit : Tu accuses Pétion de trahir la chose publique : je pense différemment;

i .••• je le repartie comme cligne de l'estime de tout homme de Lien, et son amitié me console souvent des amertumes que toi et les liens répandez sur ma vie.

Mais enfin, tu le dis, c'est un traitre... lié bien, puisque tu as eu des liaisons avec lui, voudrais-tu qu'on en conclût que tu es un traître aussi? Pourquoi donc commencestu d'abord par me supposer des liaisons avec Dumouriez quand le fait est faux? ensuite pourquoi me supposes-tu irai tn.' parce que cet homme Test devenu? Certes cette doctrine-là ne fut jamais celle du peuple même le plus barbare: elle est tout entière à toi, Robespierre! [Applaudissements à droite).

En deux mots, je n'ai jamais eu de liaisons avec Dumouriez : ce ne sont pas là des imaginations ; ce sont des faits. Je l'ai accusé; je me suis expliqué sur son compte, dans un temps où sa conspiration n'éclatait pas encore, comme je le iais aujourd'hui. Mais j'en aurais eu qu'il ne s'en suivrait pas que j'aurais partagé ses intrigues criminelles. Conquérant, victorieux, je l'admirai; conspirateur, je saurai le condamner! Etcrois-tuque Brutus n'aimait pas ses enfants? Brutus avait des liaisons naturelles avec eux; cependant Lrutus les condamna, et personne ne le supposa complice des crimes de son fils. Ainsi de même si Gensonnéa eu des iaisons avec Dumouriez, s'il l'a admiré, estimé pendant qu'il a cru qu'il rendait de grands services à sa patrie, pendant que vous-mêmes vous l'admiriez, pendant que vousmêmes vous le proclamiez le sauveur de la République, pendant que vous condamniez ceux qui venaient ici demander un décret d'accusation contre lui, pendant que vous appeliez un crime d'oser même le soupçonner, hé bien, Gensonné saura aussi vous répondre, et, comme moi, il saura condamner Dumouriez comme il a pu l'admirer. Je le répète, quant à moi, aucune liaison d'aucun genre ne m'a attaché à cet homme. Sur tout le reste il me serait facile de répondre d'une manière encore plus générale, et de dire

à Robespierre, qui m'impute d'avoir formé une faction dans la Convention nationale, où sont tes preuves?

Si j'entends bien les termes, une faction est un concert d'hommes qui travaillent à renverser Pautoriê légitime, à usurper la puissance. Hé bien, Robespierre, qui de toi ou de moi a travaillé ainsi? Réponds-moi! Depuis longtemps, et vous devez vous en être aperçus, citoyens, leur tactique c'est d'imputer aux autres ce qu'ils ont fait eux-mêmes. Ont-ils ordonné des pillages dans Paris, c'estvous, c'est moi qui les avons provoqués; ont-ils porté le peuple à des excès plus criminels encore, c'est encore vous, c'est encore moi; quelques brigands répandus dans les sections de Paris prennentils des arrêtés subversifs des autorités nationales, c'est encore une manœuvre des factieux de la Gironde!... Je n'ai pas besoin de les nommer ceux qui se permettent cette tactique infâme; vous les connaissez, citoyens, c'est là ma plus forte preuve contre eux !

Nous composons une faction! Si ce n'était là le comble ae l'atrocité, ce serait le comble de la dérision. Quoi! nous vos victimes, contre lesquels vous avez ouvertement, publiquement conjuré dans la nuit du 9 au 10 mars, nous sommes une faction ! Mais dans qu'elle tribune nous voit-on donc tâcher de propager nos principes factieux et liberticides? Abordons-nous les tribunes de vos sociétés populaires, devenues l'arsenal de la calomnie, du pillage, du meurtre, de l'assassinat? Oui, vos sociétés, prenez garde que je parle des vôtres, devenues, dis -je, l'arsenal de prédications, d'attentats contre la représentation nationale! Nous voit-on dans les sections de Paris augmenter le nombre de ceux que vous-mêmes, lorsqu'ils vous ont rendu quelques services indiscrets, vous appelez des contre-révolutionnaires? Non; on ne nous voit nulle part; nous vivons seuls avec nos amis. Voudriez-vous aussi nous interdire de pareilles liaisons? Voudriez-vous jeter dans une députation liée, ou à peu prés, par les mômes sentiments, par les mêmes prin-

cipes, la division que vous jetez tous les jours dans la Convention nationale? Non, vous n'y parviendrez pas; la liberté nous réunit; nous sommes inséparables! Je termine par une accusation qui devait naturellement se détacher de toutes les autres, celle sur la guerre et sur les maux qu'elle peut avoir entraînés.

Citoyens, permettez-moi de vous faire une réflexion; elle s'échappe de mon âme. Lorsque nous avons voulu la guerre, la France tout entière la voulait avec nous : Robespierre seul et son orgueil ne la voulait pas, parce qu'il ne veut jamais ce que les autres veulent. 11 n'était même pas question de savoir si on la voudrait, si on ne la voudrait pas, car il était question de se détendre : les armées ennemies s'étaient déjà réunies; elles marchaient sur le territoire français; un traité de coalition entre deux puissances qui n'avaient d'autre objet que d'anéantir la liberté française était formé, les émigrés étaient aussi réunis alors. Fallait-il se laisser subjuguer? Ah! les Deîessart de ce temps-là vous le disaient; les Durosoy vous le disaient aussi ! Deîessart disait qu'il fallait temporiser encore parce

que les ennemis n'étaient pas prêts Ainsi c'est encore

un nouveau trait de ressemblance que je trouve entre Robespierre et nos amis communs. On voulait donc la guerre; il fallait la vouloir; elle était forcée pour nous, à peine d'être subjugués ; on la voulait, la nation la voulait, comme elle a voulu la République. Comment arrive-t-il donc à présent que pour des revers, qu'eux-mêmes peut-être ils ont préparés, on calomnie une mesure à laquelle je déclare, au surplus n'avoir pris d'autre part que celle de mon opinion dans l'Assemblée législative; opinion que j;avais écrite, et que je ne pus prononcer, car l'Assemblée adopta cette mesure d'enthousiasme et sans discussion. Comment arrive- til donc qu'on nous reproche la déclaration de guerre? Citoyens, ils nous la reprochent après qu'ils ont attiré les revers sur nous, à peu près comme si, suivant leurs esné-

rances, qui ne se réaliseront jamais, je l'espère, la République venait à périr, ils nous signaleraient comme ayant voulu cette République ! Mais la guerre, Lafayette la désirait pour être général; nous avons eu des intelligences avec lui... Nous, citoyens! Permettez-nous de dévoiler ici un fait que Robespierre connaît parfaitement bien, car il lui est attesté par des hommes que Robespierre ne soupçonnera certainement pas, si toutefois il est quelqu'un que Robespierre puisse ne pas soupçonner.

La source de la plus grande partie des calomnies répanaues contre nous ce sont nos prétendues intelligences avec Lafayette. On a bâti dans le temps je ne sais quelle histoire d'un dîner fait avec Lafayette, et là dessus, de conséquence en conséquence, on est allé jnsqu'à la trahison. Hé bien, citoyens, voici ce que c'est. Un de nos collègues dans l'Assemblée législative, qui souffre maintenant pour la liberté, je ne dirai rien qui soit à sa charge, mais comme je suis loin de le soupçonner en aucune manière, et que je ne pense pas qu'il puisse l'être à moins d'une malveillance diabolique, je dirai le fait tout simplement; un de nos collègues dans l'Assemblée législative, c'est Lamarque, nous invita un jour, Ducos, Grangeneuve et moi, à dîner chez lui; nous y allâmes : plusieurs autres députés s'y trouvèrent. Après le dîner on nous fit passer dans l'appartement d'un ami de notre hôte, qui demeurait sur le même palier que lui. A peine fûmes-nous chez ce voisin qu'on nous annonça Lafayette : comme par instinct, sans nous être rien communiqué, car Lafayette était jugé pour nous depuis longtemps, Grangeneuve, Ducos et moi, sans saluer personne, nous prenons nos cannes et nos chapeaux, et nous sortons.

Cette entrevue fortuite, où j'avais vu Lafayette, fut transformée aux Jacobins en une véritable intelligence avec lui, et comme nous dédaignâmes de répondre à ce bruit, il prit bientôt beaucoup de consistance. J'abandonne ici plusieurs circonstances, et je passe à des preuves,

Tu nous accuses cV avoir eu des intelligences avec Lafayette... Mais où t'es-tu donc caché le jour où on le vit <!ans tout l'éclat de sa pnissance porter du château des Tuileries jusqu'à cette barre, au milieu des acclamations qui se firent entendre sur cette terrasse comme pour en imposer aux représentants du peuple? Moi, moi tout seul, je me présentai à la tribune : je l'accusai, non pas ténêbreusement comme tu le fais, Robespierre, mais publiquement. II était là : je l'accusai; la motion que je lis fut soumise à un appel nominal dans lequel les patriotes n'eurent pas la victoire. Yoilà des faits; et cepeudant, éternel calomniateur! que m'as-tu opposé si ce ne sont tes rêveries habituelles et tes conjectures insultantes?

Citoyens, c'est assez sans doute; j'ai mis devant vous toute ma carrière politique : ce n'est point dans les ténèbres, ce n'est point dans les caves qu'on m'a vu travailler pour la liberté ! Il était donc bien simple de m'accuser par des preuves si l'on avait pu en avoir, et de l'impuissance où l'on a été d'en trouver on doit conclure, après avoir longtemps médité sur cette grande trahison, qu'il n'en a pas existé. Cependant avec quelle audace ne nous a-t-on pas dit : c'est une chaîne dont le premier anneau est à Londres, et le dernier à Paris, et cet anneau est d'or!... Ainsi donc vous nous accusez d'être corrompus, d'être vendus à l'Angleterre, d'avoir reçu l'or de Pitt pour trahir notre patrie ! Hé bien, où sont-ils donc ces trésors? Venez, vous qui m'accusez, venez dans ma maison, venez-y voir ma femme et mes enfants se nourrissant du pain des pauvres; venez-y voir l'honorable médiocrité au milieu de laquelle nous vivons; allez dans mon département : voyez si mes minces domaines sont accrus : voyez-moi arriver à l'Assemblée; y suis-je trainé par des coursiers superbes?

Infâme calomniateur 1 Je suis corrompu! Où sont donc mes trésors? Informez-vous auprès de ceux qui m'ont connu; demandez-leur si je fa? jamais accessible à la cor-

ruption; demandez quel est le faible que j'ai opprimé, quel est l'homme puissant que je n'ai pas attaqué, quel est l'ami que j'ai trahi ! Ah ! citoyens, pourquoi chacun de nous ne peut-il pas dérouler, si je puis m'exprimer ainsi, sa vie entière ! C'est alors que nous connaîtrions quels sont ceux qu'il faut estimer, quels sont ceux qu'il faut exécrer; car celui qui fut toujours bon père, bon époux, bon ami, sera toujours à coup sûr bon citoyen. Les vertus publiques se composent des vertus privées, et je sens combien il faut ss défier de ceux qui parlent de sans-culotterie au peuple en même temps qu'ils affectent un faste insolent; je sens qu'il faut se défier de ces hommes qui se disent patriotes par excellence, et qui ne pourraient pas souffrir qu'on les interrogeât sur aucune, aucune de leurs actions privées!

C'est peut-être assez longtemps jouer un rôle auquel ma conscience ne m'a point accoutumé; il est temps de passer à celui que mon devoir m'oblige de prendre.

Une chaîne, dites-vous, s'étend de Londres à Paris!... Ah ! je le crois bien. C'est la chaîne de la corruption... Je le crois encore, et sans elle aurions-nous ici, ici tous les mêmes individus applaudissant à vos mouvements, se réglant sur vos volontés? Oui, je le comprends; Pitt ou toute autre coalition criminelle nous travaille par l'intrigue. Mais je suppose que quelqu'un de nous soit ici pour parvenir à ses fins, à la destruction de la République et de la liberté, qu'aurait-il fait? Il aurait d'abord commencé par dépraver la morale publique, afin que les citoyens fussent dans ses mains ce qu'ils étaient autrefois, ce qu'ils sont encore en quelques endroits entre les mains des prêtres ; il aurait jeté sur l'Assemblée nationale de la déconsidération et du dérespect; il aurait essayé de lui enlever la confiance; il aurait semé dans la République, et surtout dans la ville que la Convention habite, l'amour du pillage, l'amour du meurtre, il aurait fait entendre la voix du sang.

» Si un homme en exécration à toute la France s'était

trouvé sous sa main il s'en serait servi, cî l'aurait poussé à la Convention nationale : il aurait bien pris ses moyen? pour que la Convention nationale ne pût pas le vomir de son sein. Il aurait fait dicter au corps électoral de Paris de? lois afin de porterencore dans la Convention nationale un homme qui pût servir les espérances des rois, et si la Convention se lût trouvée divisée dans une grande discussion, s'il s'était formé deux opinions, il aurait armé les partisans de l'une de ces d3ux opinions de calomnies contre l'autre : il aurait espéré par là dissoudre la Convention. S'il n'avait pu réussir par elle-même il aurait travaillé dans les sociétés prétendues patriotes, dans les sections, où il aurait eu soin de répandre de fidèles amis, à assurer le succès de cette dissolution de la représentation nationale. Il aurait surtout fortifié ce système atroce de calomnies par lequel il aurait attaqué le plus homme de bien, et qui aurait montré quelque courage. Voilà ce que Pitt aurait fait. Est-ce moi qui l'ai fait? Est-ce nous qui l'avons fait?

Citoyens, chacun de vous peut appliquer non pas l'hypothèse que je viens de faire, mais les faits que je viens de mettre sous vos yeux. Ceci m'amène tout naturellement à vous entretenir d'intérêts bien autrement majeurs que ceux dont la pénible situation où l'on m'a réduit m'a forcé de vous entretenir jusqu'à ce moment. Cette conjuration, que j'ai supposé devoir être fomentée parles agents secrets des puissances étrangères pour renverser la Convention nationale, cette conspiration, elle a eu lieu; cette conspiration, personne n'en peut douter, a des liaisons intimes avec la trahison de Dumounez; car, je le répète avec Vergniaud, il est évident pour tout homme de bonne foi queDumouriez travaillait pour Égalité. [Murmures).

• Dumouriez n'était que l'instrument d'une infâme conspiration dont d'Orléans était l'âme et le chef; car je vous ramènerai sans cesse à ce raisonnement inexpugnable : à qui devait profiter la trahison de Dumouriez? A d'Orléans.

Il est donc évident que j'est lui qui en était le chef; et comment en douter? Je ne parcourrai pas toutes les époques de sa vie entière; mais je sais bien que celui qui aurait voulu asservir son pays ne se serait pas conduit autrement que d'Orléans père ne l'a fait depuis la révolution. Or maintenant il n'est peut-être plus permis de demander quels étaient ceux qui favorisaient les projets de d'Orléans, quels étaient ceux qui vivaient dans l'intimité avec lui, quels étaient ceux qui ont ordonné au corps électoral de Paris de le nommer, lui vingt-quatrième, afin qu'on sût bien que c'était leur volonté, et non celle du corps électoral, qui opérait cette nomination. Quels sont-ils! Je n'ai encore pas besoin de les indiquer. Cependant par l'effet de cette tactique dont je parlais tout à l'heure... {Murmures, mouvement dans les tribunes publiques. David demande à faire àGuadetune interpellation.)

Président, je vous prie d'apprendre à David que je ne suis point ici sur la sellette, pour répondre à ses interpellations.

Et remarquez, citoyens, que lorsque je parle d'un parti favorable aux projets ambitieux de d'Orléans je n'en» tends pas tirer une preuve de la demande faite du rapport d'un décret par lequel sa famille avait été bannie du territoire de la République : loin de moi l'idée que jamais l'opinion d'un représentant du peuple puisse être transformée en crime; je donnerai le premier l'exemple du respect pour la liberté pleine et entière des opinions; mais je ne puis pas avoir oublié les circonstances qui ont accompagné et le décret d'expulsion et le rapport de ce décret. Je ne les retracerai point, pour ne pas scandaliser par ce récit la République française autant qu'elle a pu l'être par l'acte même ; je vous prie seulement de vous souvenir que la violence bien plus que la raison arracha le décret par lequel celui qui avait banni la famille des Courbons fut rapporté ; d'ailleurs je ne puis avoir que l'idée au^ D'Orléans a été

porté dans la Convention naiionale, où l'on avait besoin qu'il fût, par les mêmes hommes qui vous accusent aujourd'hui d'être ses partisans. Ce n'est pas d'aujourd'hui, ce n'est pas en confidence que j'ai dit sur d'Orléans ce que je pensais de lui; c'est à lui-même, et Danton me l'a reproché. Je m'explique. Je fis un jour à la tribune de la Convention une motion, et dans le discours qui la précéda je supposai que des ennemis de la liberté pouvaient avoir l'intention de rétablir la royauté en France; je dis qu'il était facile d'apercevoir ceux qui aspiraient à ce grade éminent.

Le lendemain à sept heures du matin je vis entrer chez moi M. d'Orléans : ma surprise fut grande. Il me demanda, en protestant que sa renonciation absolue à la royauté était bien sincère, si j'avais entendu le désigner, si j'avais des craintes sur lui; il me priait de m'expliquer franchement. Je lui dis: vous me priez de m'expliquer franchement: vous n'aviez pas besoin de m' en prier pour que je le fisse. Je connais votre nullité, et s'il n'y avait que vous je ne vous redouterais pas ; mais je vois derrière vous des hommes qui ont besoin de vous, et mes craintes sont grandes. 3'ajoutai : vous avez un moyen bien simple de les faire cesser ; demandez vous-même à la Convention nationale le décret qui vous bannisse de la République, vous et votre famille, et qui vous en bannisse au moins d'une manière plus honorable. D'Orléans me répondit que déjà Rabaut Saint-Etienne lui avait donné ce conseil ; il me dit qu'il allait consulter, je ne me rappelle plus qui. Le lendemain ou le surlendemain je dis à Sillery dans l'Assemblée même : oui, d'Orléans n'a que ce parti à prendre. Il me repondit : oui, je le sens bien, et en conséquence je vais lui faire un bout de discours après lequel il demandera le décret d'expulsion; car il ne sait rien faire de lui-même. I Voilà les propres expressions dont il se servit. Je n'ai plus [parlé à Sillery ni à d'Orléans de ce projet; mais j'avoue 'que ce n'est pas sans surprise que, dans la séance où le rap-

port du décret qui bannissait la famille des Capets fut demandé, j'entendis Sillery dire au président : je vous demande la parole afin de vous montrer, et de montrer à la Convention nationale le piège qu'on lui a tendu en lui faisant rendre le décret qui bannit la famille d'Orléans. Ces expressions, surtout d'après ce que Sillery m'avait dit luimême qu'il sentait la nécessité de ce décret, me donnèrent quelques soupçons non pas sur Sillery, mais augmentèrent ceux que j'avais sur d'Orléans.

» Maintenant, je le demande, quels sont donc ceux qui peuvent avoir favorisé les projets de cette famille ambitieuse, de ceux qui pour éviter dans la Convention nationale une lutte qui pouvait être scandaleuse, et elle l'a été, lui conseillaient de se bannir lui-même, ou de ceux qui s'y sont constamment et avec fureur opposés? ou de ceux qui le lendemain ont lutté avec force pour empêcher le rapport de ce décret, et ont prononcé È^ cette tribune les opinions les plus vigoureuses et les plus libres, ou bien de ceux qui ont avec fureur demandé le rapport de ce décret, et rendu impuissants dans cette occasion tous les élans, tous les efforts de la liberté? ou bien de ceux qui allaient gémissant de ce rapport tout en s'y soumettant, ou de ceux qui s'en allaient déclamant qu'ils avaient remporté une grande victoire, ou bien de ceux qui s'en sont allés s'enorgueillissant de ce que des citoyens, sans doute égarés, avaient braqué des canons devant la maison d'une des femmes de cette famille?

Certes, citoyens, si jamais il y a eu quelque chose d'étonnant et pour la nation, et pour l'histoire, et pour la postérité, ce sera sans doute qu'une pareille question ait pu souffrir des difficultés au milieu de la Convention nationale! Mais non, elle n'en souffrira pas; le jugement des hommes de bien est porté. {Applaudissements).

Ainsi, citoyens, cela est démontré : les deux conjurations se lient parce que toutes deux elles devaient tourner au pro-

fit du même homme, de la même famille. Hé bien, qui a ourdi celle 10 mars? Qui l'a ourdie, citoyens? J'aurai le courage de dire la vérité tout entière, car Vergniaud dans cette tribune, lorsqu'il vous parla de celle conjuration, usa d'un ménagement que l'amour de la patrie et la nécessité d'être entendu le forcèrent d'employer; mais aujourd'hui toute dissimulation serait un crime, et c'en sera toujours un pour moi.

Celle-ci l'a été publiquement; elle a été consignée sur des registres, proclamée en présence même des magistrats du peuple, des officiers municipaux; le foyer en a été aux Jacobins de Paris ; et si l'onr peufcBUppûser que celui qui nous a dénoncés, car son rôle est d'être un dénonciateur éternel, la nature l'y a condamné; si l'on peut supposer qu'il n'y ait eu aucune part active, du moins il y a eu sa part non moins criminelle de l'avoir connue, d'en avoir été témoin sans la révéler. Mais il la préparait sans doute le jour où il s'écriait après les scènes du pillage des épiciers : on a bien raison de s'étonner que lepeupte se soit levé pour du sucre et du café ; quand le peuple se lève il doit être terrible dans ses vengeances tant qu'il a des ennemis à exterminer... Tandis que ce nouveau Mahomet, aux talents près, enveloppait ainsi dans une mystérieuse désignation les victimes qu'il fallait frapper, son Omar les nommait dans ses feuilles et d'autres chargeaient du soin de les désigner : c'était la Convention nationale qu'il fallait frapper : là étaient les victimes !

Mais, citoyens, ce danger auquel vous avez échappé, croyez-vous qu'on ne vous le prépare pas encore? Détrompez-vous; écoutez!

I. Guadct termine son discours par la lecture d'une Adresse des amis de la liberté à leurs Frères des départements : — « Amis, nous sommes trahis, aux armes! aux armes! Voici l'heure terrible où les défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les de'-

combres de la république. Français, jamais votre liberté ne .ut en plus grand péril ; nos ennemis ont enfin mis le sceau à leurs noires perfidies, et, pour les consommer, Dumouriez, leur complice, marche sur PanV Les trahisons manifestes des généraux coalisés avec lui ne laissent pas douter que ce plan de rébellion et cette insolente audace ne soient dirigés par la criminelle faction qui l'a m aintenn, déifié, ainsi que Lafayette, et qui nous a trompés jusqu'au moment décisif sur sa conduite. Les menées, les défaites et les attentats de ce traître, de cet impie, qui vient enfin de faire mettre en état d'arrestation les quatre commissaires de la Convention, et qui prétend la dissoudre, sont enfin connus. Trois membres de notre Société, commissaires du consei' exécutif, les avaient précédés. Ce sont eux qui, en risquant leur existence, ont déchiré le voile, et fait décider l'infâme Dumouriez. Mais, frères et amis, ce ne sont pas là tous vos dangers; il faut vous convaincre d'une vérité bien plus douloureuse : vos plus grands ennemis sont au milieu de vous, ils dirigent vos opérations, vos vengeances; ils conduisent vos moyens de défense! Oui, frères et amis, c'est dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles! Oui, la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention nationale; c'est là, c'est au centre de votre sûreté et de vos espérances, que de criminels délégués tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde des despotes qui viennent nous égorger! C'est là qu'une cabale, dirigée par la cour

d'Angleterre et autres Mais déjà l'indignation enflamme votre

courageux civisme. Allons, républicains, armons-nous! » • A ces mots qui effraient et indignent la majorité, Marat s'écrie : — C'est vrai! — Une grande rumeur s'élève dans l'Assemblée : on demande la mise en accusation de Marat. On sait à<juel acquittement triomphal aboutit cet. incident.

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