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PÉTITION DES HABITANTS DE BORDEAUX

En opposition à la pétition des trente-cinq sections de Paris, demandant la mise en accusation des Girondins, les habitants de Bordeaux présentèrent à la Convention la pétition suivante, qui fut apportée à sa barre le 14 mai par Duvigueau:

i « Législateurs, organes des cent vingt mille citoyens de Bordeaux, et de tous les corps administratifs de cette cité, nous nous présentons pour transmettre à la Convention nationale les vives alarmes que vient d'éprouver cette grande portion du peuple français.

» Législateurs, les regards des Bordelais sont constamment attachés sur vous; vous remplissez toute leur âme; 'nous nous enivrons de vos triomphes : vos dangers nous plongent dans les plus douloureuses agitations. Vos dangers! Combien ils se sont multipliés dans un court intervalle ! La République entière en a retenti. 11 y a peu de jours qu'une conspiration, publiquement formée, s'avançait aussi publiquement vers son exécution; les victimes étaient comptées; les poignards, plus acérés, brillaient sur la tête des législateurs ! Bientôt après l'audacieuse calomnie, abusant de la bonne foi, qu'elle égare, et du patriotisme, qu'elle pervertit, s'érige en autorité, et vient vous proscrire devant vous-mêmes! Dans le même temps une correspon-

dance criminelle infectait les départements; elle appelait de toute part les couteaux qui devaient vous égorger; et vos décrets nous ont appris qu'à l'instant môme où vous vous occupiez de punir ces horribles complots, ces voûtes retentissaient d'applaudissements, comme à la jouissance anticipée d'un massacre !

$» Tout récemment les mêmes conspirateurs s'agitent avec plus de violence; ils annoncent, ils préparent une force armée qui doit venir exiger ici que trois cents d'entre vous soient chassés, et que vingt-deux autres soient immolés à leur fureur ! A ces dernières nouvelles la ville de Bordeaux est frappée de consternation ; mais aussitôt tous les citoyens se lèvent à la fois; ils s'indignent, accourent, et se précipitent simultanément dans leurs sections... La représentation populaire est menacée! Ils se pressent autour d'elle; ils l'environnent de leur énergie et de leur iidélité : dans quelques heures ils rédigent, adoptent, communiquent aux corps administratifs une adresse à la Convention nationale, et nous ordonnent de venir vous faire entendre > paro'

Les citoyens de Bordeaux à la convention nàHortale

» Législateurs, quel horrible cri vient de retentir jusqu'aux extrémités de la République ! Trois cents représentants du peuple voués aux proscriptions! vingt-deux à la hache liberticide des centumvirs !

» Législateurs, lorsque nous choisîmes des députés, d@os .es mimes sous la sauvegarde des lois, de la vertu, et àé tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre: nous crûmes tes envoyer parmi des hommes; ils sont environnés de tigrfss altérés de sang! Ces courageux citoyens sont en ce monn :i ' sous le ; poignard, des assassins ! Que disons-nous, héks !

peut-être ils ne sont plus! Si ce crime atroce se consomme, frémissez, législateurs ! frémissez de l'excès de notre indignation et de notre désespoir ! Si la soif du sang nous a ravi nos frères, nos représentants, l'horreur du crime dirigera notre vengeance, et les cannibales qui, auront violé toutes les lois de la justice et de l'humanité ne périront que sous nos coups!

>> Conventioa nationale, Parisiens, jadis si fiers et si grands, sauvez les députés du peuple ! Sauvez-nous de notre désespoir! Sauvez-nous, sauvez-vous de la guerre civile ! Oui, nous organisons sur-le-champ la moitié de notre garde nationale, nous nous élançons sur Paris si un décret vengeur ne nous arrête, et nous jurons de sauver nos représentants, ou de périr sur leur tombeau !

» Voilà, législateurs, les sentiments douloureux auxquels ont été en proie les fidèles Bordelais; voilà les traits qui caractérisent tous les citoyens de la Gironde, de ce département qui a donné vingt-cinq mille soldats à la patrie; qui dans ce moment même, à l'exemple de l'Hérault, lève encore six mille sept centshommes; dece département où le pauvre mange le pain à dix sous la livre, et souffre en homme libre ; et cependant ces courageux républicains ont aussi été calomniés! Des scélérats, qui vivent de mensonge comme les vautours vivent de cadavres, ont eu l'audace de dire que Bordeaux était en contre-révolution ouverte, parce que nous avons constamment voulu que l'ordre et les lois accompagnassent la liberté, et que nous ne vo nions pas d'une révolution qui imprimerait constamment à la république un mouvement convulsionnaire et désorganisateur; parce que, sous le titre imposteur de révolution, nous ne voulons pas Sriger l'assassinat en principe, et constituer le crime en une sorte d'autorité légale; parce que, sous le titre derévolution, aous ne voulons pas le fédéralisme et l'anarchie ; parce que, •:ousle titre de révolution, nous ne voulons pas d'un ordre de choses où l'effronterie supplée au courase, la violence au

pouvoir, l'amour-propre en délire au talent, et les convulsions de l'esprit au génie; parce que, sous le titre de révo lUtion, nous ne voulons pas lutter audacieusement avec la Convention, qu'elle est pour nous l'arche nationale, et que nos mains sécheront plutôt que d'y porter uns atteinte sacrilège; parce que, sous le titre de révolution, nous ne voulons pas de cette licence éhontée qui provoque chaque jour l'avilissement du Corps législatif, la désorganisation du gouvernement, que nous voulons tous périr avant le règne des brigands et des assassins!

» Oui", législateurs, tels sont les Bordelais ! Recevez ici leur profession de foi solennelle : ils ont juré, et nous jurons en présence de tous les départements, en face de l'univers, fidélité inviolable à la République une et indivisible!

» Ils ont juré, et nous jurons que les armées de la République dirigées contre la tyrannie se grossiront sans cesse de nos soldats; que nos fortunes s'épuiseront pour consommer la révolution, et que notre génération actuelle est prête à s'anéantir pour assurer la liberté et l'égalité à la génération future!

» Enfin, législateurs, les Bordelais vous en conjurent, au nom de cette patrie qui vous honore du titre de Français et d'hommes libres, au nom de la paix des consciences et de l'enfer des remords, donnez une Constitution à la République française.

Le président Boyer-Fondrède répondit en ces termes :

« Citoyens, si la liste de proscription proclamée insolemment à la barre de la Convention nationale a dû alarmer les courageux habitans des rives de la Gironde, le mépris profond dans lequel les bons citoyens ont plongé les prescripteurs, au sein même de la ville qui les renferme, a déjà »-engé la République de cet attentat ! Allez donc, citoyens, >llez rassurer vos compatriotes ; dites-leur une Paris ren-

lerme un grand nombre de patriotes courageux qui veii-; lent sur les scélérats que Pitt soudoie, et qui sont prêts à! périr en défendant la représentation nationale! Depuis quatre ans, Bordelais, vous combattez partout pour la' liberté; les satellites des rois ainsi que les rebelles de la Vendée savent déjà ce que peut votre courage ! Ce ne sera pas en vain que vous aurez vu périr vos enfans : si de nouvelles conspirations menaçaient la représentation nationale, si de nouveaux tyrans voulaient aujourd'hui s'élever sur les débris de la République, vous vous saisiriez à votre tour de Yiîiitiaiive de l'insurrection, et la France, indignée, suivrait votre exemple! La Convention applauditau dévouement que vous montrez pour la représentation nationale, et elle vous invite aux honneurs de la séance. »

L'adresse des citoyens de Bordeaux fut reçue par les acclamations reconnaissantes de la majorité; l'extrême gauche l'accueillit avec le sourire du dédain; les citoyens des tribunes gardèrent un sombre silence. Quant à la réponse du président, la montagne crut encore y voir un appel au fédéralisme. Rabaut Saint-É tienne prend le premier la parole; Il loue et remercie la ville de Bordeaux et de son patriotisme Bt de sa sollicitude pour la représentation nationale; il demande l'impression et la publication de l'adresse, la mention honorable, etc.

Legendre déclare que cette adresse n'est point l'œuvre des citoyens de Bordeaux, maii d'intrigants, qui emploient à ces manœuvres les deniers de la République.

Guadet répond à Legendre :

« C'est nous, dit-on, qui avons sollicité cette adresse, et par là nous voulons proclamer la guerre civilp. » EU ! citoyens, si nous avions, en la proclamant pour notre défense, ait autant d'efforts qu'on en a employés pour nous faire assassiner, elle régnerait actuellement sur toute la surface le la France ! Mais à notre courage, à notre dévoûment pour a tranquillité publique, que rien ne pourra altérer, vous

devez peut-être la ferme contenance du département de la Gironde!

On dit qu'il y a un système formé pour établir une scission entre les départemens et Paris... Ah! certes, et Paris le reconnaîtra bientôt, car il est impossible que cela dure longtemps, c'est vous qui conspirez sans cesse contre la représentation ! C'est vous qui voulez la scission de la République! {Dillaud-Varennes : Et la lettre de Salles! ( Oui,) c'est vous qui appelez sans cesse la guerre civile! {Billaud: C'est vous qui l'avez réalisée dans la Vendée! ) Croyez-vous que les départemens soient si peu jaloux de la portion de souveraineté qu'ils ont droit d'exercer pour voir tomber sous ies poignards leurs repréàentaus? ( Vive agitation. ) Mais non, nous vous défendrons contre vous-mêmes, Parisiens égarés ! Nous renverserons cette barrière qu'une faction avide de sang et de domination cherche a élever entre Paris et les départemens, et avec le même bras qui renversa la tyrannie [plusieurs voix : Vous avez voulu sauver le tyran ! ) nous abattrons l'anarchie, et la faction qui en a besoin pour régner! On nous accuse de vous calomnier, habitans de Paris!... Ah! notre existence fait votre éloge : vivrions-nous encore s'il n'y avait dans votre ville une masse d'excellens citoyens dont l'inaction même effraie les scélérats?

» Il ne me reste plus qu'un vœu à former. Si nous devons tomber sous le fer de nos proscripteurs, puissent les départemens qui nous ont envoyés venger la représentation nationale outragée, non par une insurrection contre Paris, mais en affermissant pour eux la liberté, cet objet de tous leurs vœux !

» Mais, nous dit-on, vous qui parlez sans cesse d'assassinats, montrez au moins une seule blessure... Citoyens, c'est ainsi qu 3 Catilina répondait à Cicéron; il lui disait en plein sénat : ^us dites que de grands dangers menacent votre vie et celle des sénateurs, et vous resDirez tous !... Hé bien, la

nuit même Cicéron et les sénateurs devaient être victimes des fureurs de celui qui leur tenait un pareil langage !

» Je conclus à ce que la convention décrète l'impression de l'adresse, son envoi aux départemens, afin qu'elle serve de contre-poison aux libelles dont on les inonde. Je demande en outre que la Convention décrète qu'elle applaudit aux sentimens affectueux que lui témoignent les habitans de Bordeaux. [Robespierre jeune : Tous les Français ! ) Oui, tous les Français! Je demande que le comité de sûreté générale, réuni au comité de législation, fasse sous huit jours un rapport sur la situation de la Convention à Paris, sur les moyens de déjouer les complots qui tous les jours se trament contre elle, et qu'elle s'occupe enfin des mesures à prendre pour satisfaire tous les Français, qui demandent la punition de tous les auteurs de conspiration. J'appuie la demande de l'affiche de la pétition de Bordeaux dans Paris afin que ses habitans, détrompés, reconnaissent ceux qui veulent jouir en commun avec eux des bienfaits d'une bonne et populaire Constitution. »

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