‹ Œuvres de Vergniaud, Gensonné, GuadetChapitre 25 sur 26 · DERNIERS MOIS DE GUADET · texte numérisé non relu

DERNIERS MOIS DE GUADET

Guadet fit des efforts énergiques pour sauver lui et ses amis, et prévenir la catastrophe du 31 mai. Nous l'avons vu, dans la note précédente, appuyant courageusemen l'adresse des citoyens de Bordeaux; le 20 avril, il avait pris l'occasion des interruptions violentes des tribunes pour demander que la Convention transportÉt le siège de ses séances à Versailles !

« Citoyens, une représentation nationale avilie n'existe » déjà plus ! Tout palliatif pour sauver sa dignité est une » lâcheté: la réoetition des invitations des ordres du nré-

» sident, en prouve assez l'inutilité, les autorités de Paris » ne veulent pas que vous soyez respectés! Il est temps, » citoyens, de faire cesser cette lutte entre la nation en- » tière et une poignée de contre-révolutionnaires déguisés » sous le nom de patriotes! J'appelle, et j'ai raison d'appe- » 1er contre-révolutionnaires déguisés ceux qui ont ou- » tragé, avil; menacé la Convention nationale; car quo » peuvent désirer rien tous les rois et les tyrans coalisés » contre nous, que de nous voir menacés, avilis, outragés ! » Ils savent bien qu'alors vous ne pourrez donner une » constitution au peuple, ou que celle que vous lui donne- » rez se ressentira nécessairement de l'avilissement où Ton » veut vous plonger ! Je vais faire une proposition qui révol- » tera sans doute tous ceux qui n'ont pas dans le cœur » l'amour de la République et de la liberté; je demande » que la Convention nationale décrète que lundi la séance » sera tenue à Versailles. »

Le 18 mai, Gaudet provoqua un autre incident. Les autorités révolutionnaires avaient arrêté plusieurs citoyens; l'Assemblée leur fit rendre la liberté par un décret. Cette délibération est suivi d'un long tumulte : la gauebe veut l'appel nominal; la majorité s'y oppose par la raison qu'elle n'est point douteuse. La gauche prétend réformer le règlement, et faire décider que Ion passera désormais à rappel nominal, en matière constitutionnelle, quand cent membres le demanderont, et cent cinquante dans toute autre question. Guadet s'oppose à ce que l'on discute cette proposition :

«Citoyens, lorsqu'en Angleterre on voulut dissoudre la » long parlement, on prit les mêmes moyens. Quand la majorité, animée de l'amour ( e la liberté, eut vainement lutté » contre le projet anarchique et sanguinaire d'une minorité u factieuse, et qu'elle voulut faire un dernier effort pourrais mener le règne des principes et de l'ordre, la minorité ■ »> cria a l'opp'ression. Savez-vous ce qui en arriva? Ces ;

» qu'en eiïet la minorité trouva le moyen de mettre la » majorité sous l'oppression.

» Elle appela à son secours des patriotes par excellence : » c'est ainsi que se qualifiait une multitude égarée, à la- » quelle on promettait le pillage et le partage des terres.

» Ces cris, incessamment répétés dans les séances du parlement; cet anpel, motivé sur la prétendue oppression où. » se trouvait la minorité, et sur l'impuissance où elle était » d'y résister, amenèrent l'attentat que l'histoire nous a » transmis sous le nom de la pur galion du parlement; » attentat dont Pride, qui de boucher était devenu colonel, » fut l'auteur et le chef : cent cinquante membres furent » chassés du parlement, et la minorité, composée de cin- » quante ou soixante membres, resta maîtresse du gouver- » nement.

« Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instru- »ments de Gromwell, et auxquelsil fit faire folies sur folies, » furent chassés à leur tour; leurs propres crimes servirent » de prétexte à l'usurpateur. Il entra un jour au parlement, » et, s'adressant à ces mômes membres, qui seuls, à les en- » tendre, étaient capables de sauver la patrie, il les en chassa » en disant à l'un : tu es un voleur; à l'autre : tu es un » ivrogne; àcelui-ci : toi, tu t'es gorgé des deniers publics; à » celui-là : toi tu es un coureur de filles et de mauvais » lieux. — Fuyez donc! dit-il à tous; cédez la place à des » hommes de bien. — Ils la cédèrent, et Cromwell la prit.

» Citoyens, je livre ces faits à la méditation de tous les » amis de la liberté; et quel est celui qui, ayant suivi la » marche des événements, ne s'aperçoive que c'est le der- 9 nier acte de l'histoire d'Angleterre qu'on cherche à jouer » ici? Quel est celui qui, ayant vu la séance d'hier, ne porte - au fond de son cœur cette douloureuse conviction?

» VA pour éviter un tel danger que vous propose-t-on? » De donner à cent ou cent cinquante membres le droit de » réclamer un appel nominal sur toutes les épreuves où la

il)

» majorité aura prononcé; c'est à dire qu'on vous propose i en d'autres termes d'augmenter le mal au lieu de le gué- « rir! En effet, admettre un tel projet ne serait-ce pas jus- » tifier ces' plaintes d'oppression que depuis quelque temps » on renouvelle avec tant d'indécence, d'affectation et d'a- » trocité! Ne serait-ce pas mettre la minorité en état de ré- » volte habituelle contre la majorité, et mettre ainsi vous- » mêmes dans la main de vos ennemis le moyen de réaliser » leurs liberticides complots? Ne serait-ce pas enfin provo- » quer cette purgation pridienne, après laquelle on soupire » avec tant d'ardeur?

» Une autre considération, qui frappera sans doute vos » esprits, citoyens, c'est que, dans le moment où l'on cons- » pire ouvertement contre la constitution que la France » réclame, dans un moment où les Jacobins arrêtent qu'il >> faut à tout prix entraver votre marche, permettre à cent » cinquante membres de réclamer l'appel universel sur » toutes les questions déjà décrétées par la majorité, c'est » s'exposer à n'avoir pas de Constitution de plusieurs an- » nées; et cependant il faut promptement une Constitution » à la France, ou elle est perdue! »

L'Assemblée, suivant la proposition de Guadet, passe à l'ordre du jour sur la motion de modifier le règlement Mais un incident qui suivit presque immédiatement renouvela le tumulte. Dans les tribunes, une femme veut en arracher un homme, le président donne des ordres pour qu'on réprime ce scandale : toutes les tribunes se croient insultées, et se révoltent contre la garde. Un désordre complet s'élève dans toutes les parties de la salle : le président se couvre ilarat veut justifier cette scène : i) nomme l'individu attaqué par une citoyenne : — C'est un aristocrate,

dit-il; ainsi » — Un mouvement d'horreur se manifeste

contre Marat; on lui reproche avec indignation de désigner un homme au couteau des assassins. Murât répond qu'il ne peut y avoir de tranquillité. r\--r le peuple ne sera satisfait

que lorsqu'il aura fait justice des aristocrates, des hommes d'Etat, des complices de Dumouriez : les tribunes applaudissent aux paroles de Marat. Isnard dénonce le projet d'égorger plusieurs membres de la Convention nationale pour la dissoudre, pendant que les Anglais feront une descente en France. — L'Assemblée en liera se lève et décrète par acclamations : « les dangers qui menacent la Convention » sont déclarés communs à tous les députés : tous jurent de » mourir ensemble à leur poste. » — Le tumulte ne tarde pas à s'élever de nouveau. Marat demande de nouveau que l'on en finisse avec le , parti des hommes d'État. Guadet tente un effort vigoureux [tour provoquer une mesure décisive.

guadet. « Citoyens, pendant que les hommes vertueux se «bornent à gémir sur les malheurs de leur patrie, c'est «alors que les conspirateurs s'agitent pour la perdre; «comme César, ils disent : laissons-les dire, et agissons! » Hé bien, agissez aussi! Quoi! votre police intérieure est » faite par des femmes forcenées, salariées sans doute par » les agens de Pitt, et vous gardez le silence!... (Murmures » des tribunes.) Si vous eussiez pum'écouter, je vous aurais » annoncé qu'il existe un complot pour dissoudre, pour « égorger la Convention nationale! [Mûmes murmures.) Je •> vous aurais appris qu'avant hier, dans une assemblée de » prétendus membres de comités révolutionnaires, il a été » arrêtéde mettre en état d'arrestation tous leshommessus- » pects, c'est-à-dire tous ceux qui n'ont pas de patentes des «honorables journées des 2 septembre et 10 mars; et à la » suite de ces arrestations on devait vous livrer à cette » multitude égarée à qui l'on est parvenu à faire aimer le » sang ! {Agitation dans toutes les parties de la salle.) Je » vous aurais appris qu'eu présence du conseil général de » la commune de Paris, le commandant de la force armée » de la section des Sans-Culottes, Henriot, a dit : » Songez, citoyens, qu'en partant pour la Vendée vous

» Laissez ici dos rolandins, des brissotins, des girondins, des

» crapauds du marais ', dont... »

Les citoyens des tribnnesapplaudissent; onenténd répéter

à gauche et dans le public : Oui ! Oui ! C'est vrai! il faut

que tous les conspirateurs périssent!...

doulcet-pôntécoulanî. « Je prends acte de ce que les

complices de ce scélérat viennent de se faire connaître ! » GUADEr. « Enfin je vous aurais dit que le tumulte que

» vous voyez n'a d'autre objetque d'amener ce mouvement...

» (Murmures, cris d'impatience à gauche et dans les tribunes. Guadet continue dans le bruit.)

» Jusquesà quand, citoyens... Jusquesàquand dormirez- » vous... Jusquos à quand, citoyens, dormirez-vous ainsi » sur le bord de l'abîme? Jusques à quand remettrez-vous au » hasard le sort de la liberté? Si jusqu'à présent la fortune » a fait tout pour vous, sans doute vous devez être contons » d'elle; mais si vous ne faites rien pour la liberté, je vous » le demande, serez-vous contons de vous ! C'est donc des » mesures vigoureuses que je vous engage à prendre, afin » de déjouer les complots qui vous environnent de toute » part.

» Jusqu'à présent les conjurés du 10 mars sont restés im- » punis : il faut avoir le courage de sonder la profondeur de » la plaie ! Le mal est dans l'anarchie, dans celte sorte » d'insurrection des autorités contre la Convention; il est » dans les autorités de Paris, autorités qui ont dépassé les » limites que leur imposaient les lois, autorités anarchiques, » qu'il faut... {Violent mouvement dHmprobation à gauch. et dans les tribunes.)

» Oui, je le répète, le mal est dans l'existence des auto- » rites de Paris, autorités avides à la fois d'argent et de » domination ! Même mouvement.)

1. Les membres de la Convention qui siégeaient dans le bas de la salle, ou au centre nommi plus ordinairement la plaine.

» Citoyens, il on est temps encore; prenez de grandes » mesures, et vous pouvez sauver la République et votre "gloire compromise!

" Je propose à la Convention les trois mesures suivantes : » 1° Les autorités de Paris sont cassées. [Applaudi ssemens » de la majorité; murmures à gauche; menaces dans les » tribunes.) La municipalité sera provisoirement, et dans » les vingt-quatre heures, remplacée par les présidents des » sections.

» 2° Les suppléans des membres de la Convention se » réuniront à Bourges dans le plus court délai; néanmoins » ils ne pourront délibérer que d'après un décret précis » qui les y autorise, ou sur la nouvelle certaine de la dis- » solution de la Convention.

» 3o Ce décret sera envoyé aux départements par des » courriers extraordinaires.

» Quand ces mesures seront adoptées, nous travaillerons » avec énergie et tranquillité d'âme, sûrs d'avoir mis en » sûreté le dépôt de la liberté. »

La proposition de Guadet aboutit à la nomination de cette commission des Douze, qui devint le prétexte de l'insurrection du 31 mai.

Guadet prit encore la parole dans la séance du 31 mai, et tâcha de faire face à l'insurrection décharnée :

« Citoyens, je ne crois pas qu'il soit dans votre intention » de laisser avilir l'autorité que le peuple français à mise » dans vos mains. Je ne crains pas de le dire, ce sont les » mesures de tempérament employées jusqu'ici qui vous ont » amenés sur le bord de l'abîme : il est temps de renoncer à » cet esprit de pusillanimité ! il ne faut pas composer avec » les principes : Phocion et Socrate n'auraient pas avalé ra » ciguë si l'un eût voulu embrasser Anytus, et l'autre se » réconcilier avec!... Vous êtes tous capables par votre » énergie républicaine de vous dévouer au même genre de

» mort : [Un grand nombre de membi s : Oui! Oui! nous » mourrons tous, s'il le faut!)

« Je propose que la Convention décrète... (à gauche: la » suppression de la commission des Douze!) que laGonven- » tion décrète qu'ellenc délibérerasur aucun autre objet que » surceluide la liberté... [Couthon : Guadet s'est trompé; il » a voulu dire : composer avec sa liberté.) La preuve que la » Convention n'est pas libre, c'est qu'ell a lutté pendant trois » heures pour faire accorder la parole à Rabaut... [Couthon: » C'est qu'il n'est pas libre à qui que ce soit de perdre la » patrie!)

>» Jedemandeque la Convention décrète qu'elle s'occupera «avant tout d'assurer la liberté de ses délibérations. Je » demande que vous ajourniez toute discussion jusqu'à ce » que vous sachiez par quel ordre les barrières ont été » fermées, la circulation des portes a été interrompue; » jusqu'à ce que les autorités légitimes soient réintégrées, » et les autres anéanties.

» Je propose enfin de charger la commission des Douze, » si elle est maintenue, de rechercher ceux qui ont sonné »le tocsin, arrêté la circulation des portes, fait tirer le canon >. d'alarme, et je demande que la commission fesse son » rapport sous trois jours. »

Vergniaud unit vainement ses efforts à ceux de Guadet. On sait quel fut le dénouement.

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