PROJET D'ADRESSE AU PEUPLE FRANÇAIS
assemblée législative. — Séance du 27 décembre 1791
Français, l'appareil de la guerre se déploie sur vos frontières ; on parle de complots contre la liberté ; vos armées se rassemblent; de grands mouvements agitent l'empire. Dans ces conjectures, dont la malveillance pourrait ou dissimuler, ou exagérer les dangers, vos représentants von* vous dire avec confiance et franchise quels efforts la patrie attend de votre amour pour elle, et de votre courage.
Des prêtres séditieux préparaient dans le secret des consciences, et jusque dans la publicité de la chaire, un soulèvement contre la constitution; ils assaillaient des dernières torches du fanatisme, des lois qui détruisent sa puissance. D'audacieux satellites du despotisme, portant quinze siècles d'orgueil et de barbarie dans leurs âmes féodales, demandaient à toute la terre, à tous les trônes, de l'or et des soldats, pour lui reconquérir le sceptre de la France.
Deux lois martiales nous parurent nécessaires pour sauver la patrie de ces deux factions conjurées. Dès lors elles nous semblèrent justes : cependant nos efforts n'ont abouti qu'à faire briller un instant la foudre aux yeux de la rébellion; mais une main clémente eu a suspendu les coups : la sanction a été refusée à nos décrets.
Une autre mesure était commandée par la dignité nationale. Quelques princes du corps germanique, sous les dehors de l'hospitalité, ont fait de leur territoire un repaire de conspirateurs; ils ont accueilli les Français émigrés, et donné protection à leurs complots; ils leur ont fourni des
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secours d'hommes et de clievaux, ils leur ont permis de se former en corps d'armée : le droit des gens a été violé. Des préparatifs hostiles sont dirigés contre vous; on vous oblige à consumer en mesures défensives une riche portion de votre trésor national.
Pouviez-vous garder le silence sur tant d'injures, et affecter une impassibilité absolue dans une situation aussi pénible? Fallait-il, avec une patience suicide, vous laisser conduire à ce degré de faiblesse, où la victoire n'aurait pas môme coûté à vosennemis les hasards du combat?
Ah ! sans doute la gloire et le salut de la patrie vous sont toujours chers. Vous avez renoncé aux conquêtes, mais vous ne promites point d'endurer d'insolentes provocations. Vous avez secoué le joug de vos despotes; ce n'est pas pour fléchir ignominieusement les genoux devant quelques despotes étrangers. Amis de l'humanité, vous ne troublerez jamais, par les fureurs d'une déplorable ambition, le bonheur du monde. Amis de la liberté, vous en aurez toute l'énergie pour réprimer l'audace qui tenterait de troubler la vôtre.
Voilà les sentiments que nous avons trouvés dans nos cœurs; voilà ceux que nous avons crus vraiment dignes de vous. Nous avons prié le roi de les manifester à l'Europe. Déjà il nous a annoncé qu'il avait déféré à nos vœux; le reste sera confié à votre valeur; le succès est-il incertain?
Prenez garde cependant; vous avez été environnés de pièges ; on cherche à vous amener, par dégoût ou lassitude, à un état de langueur qui énerve votre courage : bientôt, peut-être, on tentera de l'égarer.
Ici, l'intrigue entrave la marche des corps administratifs dans le département de l'impôt; là, celle des tribunaux dans la répression des délits contre la constitution.
Surtout on suit avec une activité perfide un plan de calomnie formé contre l'Assemblée nationale, môme avant sa réunion. On sait que si l'on parvenait à lui ravir votre confiance, c'en serait fait de la liberté. Mais elle marchera sans
s'étonne^ à travers les tempêtes; elle entendra tranquillement, de la hauteur du poste où vous l'avez placée, les clameurs séditieuses de ses ennemis. Elle ne leur répondra 311'en déjouant leurs complots, et en s'uaissant à vous pour sauver la patrie.
D'une autre part, on lance le monstre de l'agiotage, nonseulement sur vos changes avec l'étranger, qui ont une si grande influence sur vos rapports commerciaux, mais encore sur vos assignats, d'où dépendent toutes les fortunes individuelles et la fortune publique. Des scélérats sont stipendiés dans les principales villes de commerce pour égarer l'opinion, répandre la terreur, et persuader, s'il était possible, que tout est désespéré parmi vous, constitution, finances, assignats, commerce, et jusqu'à la terre, dont la fécondité seule suffit pour faire échouer leurs manœuvres.
Serait-il à craindre qu'une aveugle crédulité vous rendît les victimes de si grossières impostures? Eh! dans quel temps laisseriez-vous donc atténuer votre confiance en vos assignats, dont le gage est sous vos yeux et en vos mains?
Lorsque 600 millions de créances déjà remboursées permettent d'entrevoir le terme où la royauté française aura généreusement expié toutes les dilapidations du gouvernement despotique ;
Lorsque votre zèle permet de regarder comme prochaine la rentrée de vos impôts arriérés ;
Lorsque cette terre fournira des fonds beaucoup au-dessus des nouvelles émissions d'assignats, que le retard passager et inévitable dans les perceptions a rendues nécessaires;
Lorsque les divisions de ces assignats en modiques fractions vont faciliter leur introduction dans la chaumière du pauvre, et le soustraire aux combinaisons dévorantes des agioteurs;
Lorsque la valeur des biens nationaux, fixée aujourd'hui dans l'opinion publique par des estimations éclairées, est évidemment double de celle des assignats.
• Ali! défendez-vous de ces terreurs paniques, qui font à l'empire une paix cruelle, et ne laisseraient dans vos âmes que l'inutile regret d'avoir été vous-mêmes les instruments de vos malheurs. Que vous importe le prix ridicule auquel on achète aujourd'hui votre or? L'expérience ne vous a-telle pas appris qu'il était possible de se passer de métaux; que vous pouviez même les mépriser tant que leur acquisition ne servirait qu'à vous appauvrir.
Que si les gouvernements étrangers et l'agiotage ont réuni leurs combinaisons pour faire tomber vos changes à un taux absurde; négociants, au lieu de vous décourager, rendez grâce au génie tutélaire de la patrie. C'est une occasion qu'il vous offre de donner un nouvel essor à l'industrie nationale, de faire fleurir vos manufactures, et de cultiver avec plus de soin les bienfaits que la nature libérale prodigue à notre sol. Saisissez-là avec une ardeur civique, et bientôt vous verrez le commerce des autres nations déplorer l'illusoire supériorité de son crédit; bientôt vous le verrez solliciter lui-même, sous la loi de l'égalité, la faveur de s'alimenter de vos richesses territoriales, et des fruits de votre travail.
Vous avez à vous préserver encore d'un dernier artifice grossier en apparence, et néanmoins dangereux. Vous rencontrerez dans vos départements des hommes qui ne prononcent qu'en frémissant le mot de constitution, mais qui se proclament, avec une affectation hypocrite, les amis de la monarchie; qui, dans leurs discours et leurs écrits, ne parlent que de la monarchie. Et si vous manifestez à leurs yeux un civisme ardent ; si vous vous montrez les amis de la liberté, surtout ceux de l'égalité, aussitôt ils vous dénonceront comme des factieux qui veulent bouleverser l'empire.
C'est ainsi qu'ils remplissent la France de soupçons, qu'ils fomentent des haines et sèment la discorde. Ah! repoussez avec indignation ces prédicants imposteurs. Dignes émisaires de Yvorms et de Coblentz, dignes alliés des prêtres
séditieux, dignes soutiens d'une conspiration infernale, ils veulent vous diviser pour vous affaiblir. La monarchie, pour eux, c'est la contre-révolution; la monarchie, pour eux, c'est la noblesse.
La contre-révolution ! c'est-à-dire, la dîme, la féodalité, la gabelle, des bastilles, des fers, des bourreaux pour punir les élans sublimes de la liberté, des armées étrangères dans l'intérieur de l'État, l'horrible banqueroute, engloutissant, avec vos assignats, vos fortunes particulières et les richesses nationales ; les fureurs du fanatisme, celles de la vengeance, les assassinats, le pillage, l'incendie, enfin le despotisme et la mort se disputant, dans des ruisseaux de sang et sur des monceaux de cadavres, l'empire de votre malheureuse patrie.
La noblesse! c'est-à-dire, deux classes d'hommes; l'une pour la grandeur, l'autre pour la bassesse; l'une pour la tyrannie, l'autre pour la servitude.
C'était elle, dit-on, qui faisait travailler le pauvre, et lui fournissait les moyens de subsistance. Mensonge audacieux! ce n'est point parce qu'ils étaient nobles que vos satrapes fugitifs salariaient l'indigence laborieuse ; mais parce qu'ils avaient de For, parce que leur avidité puisait à son gré dans le trésor national. Le prix des travaux commandés par leur luxe ou leurs caprices ne fut, le plus souvent, qu'une portion volée de la substance du peuple, qu'ils lui faisaient racheter à la sueur de son front. Cet or, coulant désormais par des canaux plus purs, portera une heureuse fécondité dans toutes les parties de l'empire, et des secours efficaces à tous les infortunés.
La noblesse! Ah! ce mot seul est une injure pour l'espèce humaine. Quel autre d'ailleurs rappellera désormais à la France des parjures plus réfléchis, des défections plus honteuses, des trahisons plus perlides, des conspirations plus atroces?
Et cependant c'est pour assurer le succès de ces conspi-
rations, pour préparer une couronne à ces perfidies, qu une partie du Midi s'agite, et que le Nord menace d'envoyer des armées contre nous. L'appareil de la force, et l'astuce des négociations sont tour-à-tour employés pour relever les faux dieux que nous avons abattus. Une absurde idolâtrie lit le malheur et l'opprobre des générations écoulées. On tente de mettre toute l'Européen mouvement, pour y l'aire condamner, sans retour, les générations futures : craignant qu'il ne lui échappe, le despotisme voudrait, d'avance, dévorer l'avenir !
Eh bien! il faut détruire ses coupables espérances par une déclaration solennelle. Oui, toute idée d'autres distinctions entre les citoyens, que celles des taleuts et des vertus, sera constamment rejetée avec horreur par la France libre. La France libre ne parlera plus de noblesse qu'avec le mépris qu'on doit aux préjugés, et la haine que méritent la tyrannie et la trahison. Oui, les représentants de la France libre, inébranlablement attachés à la constitution, seront ensevelis sous les ruines de son temple, avant qu'on ose vous présenter une capitulation indigne d'eux et de vous.
Français, vous touchez à l'époque de la révolution où votre sort va se décider pour jamais. Le livre des destins est ouvert, et vous allez y prendre une place que vous ne quitterez plus.
Des divisions, des méfiances sans fondement, des craintes ridicules, un relâchement funeste dans votre zèle, peuvent vous ravir le fruit de trois années de courageet de travaux, vous livrer à tous les maux de l'anarchie, aux angoisses de la misère, aux fureurs de la guerre civile, et vous rendre le mépris, et peut-être la proie des nations qui vous entourent.
Piappelez-vous, au contraire, la journée immortelle du 14 juillet. Que ce grand souvenir efface celui de vos dissensions particulières, et ranime votre énergie! c'est du salut de tous qu'il s'agit aujourd'hui . Hâtez-vous de relever le crédit national, et de vous assurer des moyens de défense
par votre empressement à payer les impositions. Si vous êtes fonctionnaires publics, redoublez d'activité pour accélérer la marche trop lente de notre nouvelle organisation politique; que l'œil de la justice soit toujours ouvert sur les intrigues du fanatisme religieux ou nobiliare. Suive? tranquillement, dans le choix de votre culte, et sans faire violence à personne sur le choix du sien, l'impulsion de vos consciences: laissez, laissez à l'Être suprême le soin déjuger vos erreurs. Si quelquefois vos opinions diffèrent, est-ce donc un motif pour vous diviser? il est un cri auquel se reconnaîtront aisément les- bons citoyens, la constitution.
Ralliez-vous tous à ce nom sacré, unis par une tendre fraternité, et par de périls communs, brûlants de l'amour de la patrie, et fidèles à la devise généreuse que vous avez choisie, vivre libres, ou mourir. Ainsi conduit par les passions les plus sublimes sous le drapeau tricolore que vous avez si heureusement arboré sur les ruines de la Bastille, quel ennemi osera vous attaquer, ou quels triomphes ne vous préparent pas des conspirateurs insensés? On tente de soulever des nations contre vous ; on ne soulèvera que des princes. La nature vous ménage dans le cœur des peuples des intelligences secrètes qui échappent à l'inquisition de la plus redoutable tyrannie.
C'est aussi leur cause que vous embrassez en défendant la vôtre; c'est aussi pour eux qu'est écrite la déclaration des droits. Respectez les gouvernements étrangers ; mais faites respecter le vôtre. Abhorrez la guerre ; elle est le plus grand crime des hommes et le plus terrible fléau de l'humanité. Mais enfin, s'y l'on vous y force, sans vous effrayer des revers, sans vous enorgueillir du succès, suivez le cours de vos grandes destinées. Eh! qui peut prévoir jusqu'où elles étendront la punition des tyrans qui vous auront mis les armes à la main? Tôt ou tard la justice éternelle désigna un terme aux victoires du despotisme ; elle n'en désigne aucun aux victoires de la liberté. Union et courage : la gloire vous
attend. Jadis les rois ambitionnaient le titre de citoyens romains; il dépend de vous de leur faire envier le titre de citoyens français.