‹ Œuvres de Victor Hugo NotreDame de Paris 1482Chapitre 104 sur 114 · I,E PETIT SOULIER · texte numérisé non relu

I,E PETIT SOULIER

nlusit'urs souhrcsaiils (l':if;()nie et dt“ désespoir, mais l'autre la tenait avec une force inouïe. Les doigts osseux et maigres qui la meurtrissaient se crispaient sur sa chair et se rejoignaient à l’entour. On eût dit que cette main était rivée à son bras. C’était pins qu’une ehaîne, plus qu’un carcan, plus qu’un anneau de fer, c’était une tenaille intelligente et vivante qui sortait d’un mur.

Epuisée, elle retomba contre la muraille, et alors la crainte de la mort s’enqiara d’elle. Elle songea à la beauté de la vie, à la jeunesse, à la vue du ciel, aux aspects de la nature, à l’amour, à l*liœbus, à tout ce <|ui s’enfuyait et à tout ce qui s’approchait, au prêtre qui la dénonçait, au bourreau qui allait venir, au gibet qui était là. Alors elle sentit l’épouvante lui monter jusque dans les racines des eheveux, et elle entendit le rire lugubre de la reelus<“ (|ui lui disait tout bas ; — Hah! halil hah! tu vas être pendue!

Elle se tourna mourante vers la Incarne, et elli^ vit la (igure fauve de la saehette à travers les barreaux. ■ — Que vous ai-je fait’? dit-elle presque inanimée.

La recluse iK' répondit pas, elle se mit à marmotter avec une. intonation chantante, irritée et railleuse : — Fille d’Egypte! fille d’Egypte! fille d’Egypte!

La malhenreuse Esmeralda laissa retomber sa tète sous ses cheveux, comprenant qu’elle n’avait pas affaire à un être humain.

Tout à coup la recluse s’écria, comme si la question de l’égyptienne avait mis tout ce temps pour arrivj'r jus(|u’à sa lH*nsée : — Ce que tu m’as fait’? dis-tu! — Ah! ce que tu m’as fait, égvptienne! Eh bien! écoute. — J'avais un enfant, moi! vois-tn‘? j’avais un enfant! un enfant, te dis-je! — Luc* jolie |)ctite fille! — Mon Agnès, reprit-elle égarée et baisant quehjne chose dans les ténèbres. — Eh bien! vois-tu, fille d'Egypte’? on m'a pris mon enfant, on m’a volé mon enfant, on m’a mangé mon enfant. Voilà ce que tu m’as fait.

La jeune fille répondit comme l’agneau : — Hélas! je n’étais iM'iit-être pas née alors!

— Oli! si! repartit la reclu.se, tu devais être née. Tu en étais. Elle serait de ton âge! Ainsi! Voilà quinze ans ipie je suis ici, quinze ans que je souffre, quinzi; ans (jue je prie, quinze ans que je me cogne la tète aux quatre murs. — ,1e te dis que ce sont des égyptiennes qui me l’ont volée, entends-tu cela? et qui l’ont mangée avec leurs dents. —

NOTIIE-DAME IlE l'AUlS'.

\s-lu un tuMir? fiffuro-toi tr <|ue c'est qu'un enfant qui jon«‘, un enfant qui lette, un enfant qui dort. C’est si innocent !

— Eli bien! cela, c’est cela qu’on m’a pris, qu’on m’a tué!

bon Dieu le sait liien! — Aujourd’hui, c’est mon tour, je

vais maiifier de l’éfiyptienne. — Oh! (|ue je le mordrais bien si les barreaux ne m’empèehaienl. J’ai la tète trop fjrosse!

— La pauvre petite! ptMidant qu’elle dormait! Et si elles l'ont réveillée en la prenant, elle aura eu beau crier, je n’étais pas Là! — Ah! les mères éfjypliennes, vous avez man;.'é mon enfant ! Venez voir la vôtre.

.\lors elle se mit à rire ou à grincer des dents, les deux choses se ressemblaient sur cetlc^ figure furieuse*. Le jour commeneait à poindre. En rellet de cendre éclairait vagnemenl cette scène, et le gibet devenait de plus en plus distinct dans la place. De l’autn? côté, vers le l’ont Notre-Dame, la jiauvre condamneV croyait entendre se rapprocher le bruit de cavalerie.

— Madame ! cria-t-idle joignant les mains et tombée sur ses deux genoux, échevelée, éperdue, folle d’elînu, madame! ayez pitié. Ils viennent. Je ne vous ai rien fait. Voulez-vous iiK! voir mourir de celte horrible façon sons vos yeux ’? Vous avez de la pitié, j’en suis sûre. C’est trop affreux. Laissezmoi me sauver. Làehez-moi ! Grâce ! Je ne veux pas mourir comme cela !

— Dends-moi mon enfant ! dit la recluse.

— Grâce* ! grâce !

— Ut*nds-moi mon enfant !

— Lâchez-moi, an nom du ciel !

— Ilends-moi mon enfant !

(a'tle fois encore, la jeune fille retomba, épuisée, roiiqme. ayant déjà le regard vitré de ({uelqn’nn ejui est dans la fosse.

— Hélas! bégaya-t-elle, vous cherchez votre enfant.' Moi, je cherclu' mes parents.

— Hends-moi ma petite .\gnès ! poursuivit Gudule. — Tu ne sais pas où elle est’? .\lors, meurs ! — Je vais le dire. J'étais nue fille de joie, j’avais nn enfant, on m’a pris mon enfant. — Ce .sont les égyptiennes. Tu vois bien qn’il faut que tu meures. (J*iand ta mi re l’égyptienne viendra le réclamer, je lui dirai : La mère, regarde à ce gibet ! — Ou bien rends-moi mon enfant. — Sais-tu où elle est, ma petite fille ? Tiens, que je te montre. Voilà son soulier, tout ce qui m’en reste. Sais-tu où est le pareil? Si lu le sais, dis-le-moi, et si

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