HISTOIHK D’UNE GALETTE AU LEVAIN DE MAÏS
vomis ; et vinf>l ans, c'est la vieillesse pour les femmes amoureuses. La folie commençait à ne pas uii rapporter plus (jue la cloreloterie autrefois; pour une ride qui venait, un écu s en allait ; l'hiver lui redevenait dur, le bois se faisait derechef rare dans son cendrier et le pain dans sa huche. Elle ne pouvait plus travailler, parce qu’en devenant voluptueuse elle était devenue paresseuse, et elle souffrait beaucoup plus, parce (ju'en devenant paresseu.se elle était devenue voIuih tueuse. — C'est du moins comme cela que M. le curé ue Saint-Remy explique pourquoi ces femmes-là ont |dus froid et plus faim ipie d’autres pauvresses quand elles sont vieilles.
— Oui, observa Cervaise, mais les ('gypliens?
— I n moment donc, Cervaise! dit Oudarde dont l’attenlion était moins impatiente, tju'est-ce i(u’il y aurait à la tin si tout était au commencement'.^ Conlinnez, Mahietle, je vous prie. Cette pauvre Chantelleurie!
Mahiette poursuivit.
— Elle était donc bien triste, bien misérable, et creusait ses joues avec .ses larmes. Mais dans sa honte, dans sa folie et dans son abandon, il lui .semblait qu elle serait moins honteuse, moins folle et moins abandonnée, s'il v avait quelque chose an monde on ((uelqu’nn t|n’elle pût aimer et (|ni put l'aimer. Il fallait que ce fût un enfant, parce qu’un enfant seul |Mmvait être assez iniKM'cnl pour cela. — Elle avait reconnu ceci après avoir essayé d'aimer un voleur, le seul homme (|ui pût vouloir d’elle; mais au bout de pim de temps elle s’étail aperçue ijuc le voleur la méprisait. — \ ces femmes d'amour il faut un amant ou un enfant puni’ leur remplir le cœur. .Vutrement elles sont bien malhenreuses. - - Ne pouvant avoir d'amant, elle sc tourna toute au désir d’un enfant, et comme elle n'avait pas cessé d’être pieuse, elle en lit son éternelle prière au bon Dieu. Le bon l)ieu eut donc pitié d’elle, et lui donna une petite lille. Sa joie, je ne vous en parle pas. Ce fut une furie de larmes, de caresses et de baisers. Elle allaita elle-même son enfant, lui fit des lan;;es avec sa couverture, la seule qu’elle eût sur son lit, et ne sentit pins ni le froid ni la faim. Elle en redevint belle. Vieille lille fait jeune mère. La galanterie reprit, on revint voir la Chantelleurie, elle retrouva chalands pour sa marchandise, et de toutes ces horreurs elle lit des layettes, béguins et baverolles, des brassières de dentelle et des petits bonnets de satin, sans même songer à se racheter mie
NOTRE-DAME DE PARIS
couverture. — Monsieur Euslaehc, je vous ai déjà dit de ne pas manger la galette. — Il est sûr que la petite Agnès — c’était le nom de l’enfant, nom de haptème, car de nom de famille, il y a longtemps <jue la Chantelleurie n’en avait plus, — il est certain que cette petite était pins emmaillottée de rubans et de broderies qu’une dauphine du Daupbint- ! Elle avait entre antres une paire de petits souliers! que le roi Louis XI n’en a certainement pas eu de pareils! Sa mère les lui avait cousus et brodés elb'-mèine, elle y avait mis toutes ses tines.ses de dorelotière et toutes les passequilles d’une robe de bonne Vierge. C’étaient bien les deux plus mignons souliers roses qu’on put voir. Ils étaient longs tout au plus comme mon pouce, et il fallait en voir sortir les petits pieds de l’enfant pour croire i|u’ils avaient pu y entrer. Il est vrai que ces petits pieds étaient si petits, si jolis, si roses! plus roses (jue le satin des souliers! — Quand vous aurez des enfants, (Judarde, vous saurez ipie rien n’est plus joli que ces petits pieds et ces petites mains-là.
— Je ne demande pas mieux, dit Oudarde, en soupirant, mais j’attends que ce soit le bon plaisir de .Monsieur .\ndrv Mnsnier.
— Au reste, reprit Mabielle, l’enfant de Caquette n’avait pas (pie les jiii’ds de joli. Je l’ai vue quand elle n’avait (iiie quatre mois. C’était un amour! Elle avait les veux plus grands ipie la bouche. Et les pliis charmants fins cheveux noirs, ipii frisaient de'jà. Cela aurait fait une lière brune, à seize ans! Sa mère en devenait de plus en plus folle tous les jours. Elle la caressait, la baisait, la cbatouillait, la lavait, l’attifait, la mangeait! Elle en perdait la tète, elle en remerciait Dieu. Ses jolis pieds roses surtout, c’était un ébahissement sans fin, c’était un délire de joie! elle y avait tüiijonrs les lèvres colhVs et ne jiouvail revenir de leur petitesse. Elle les mettait dans les petits souliers, les rt'tirail, les admirait, s’en émerveillait, regardait le jour au travers, s’apitoyait de les essayer à la marche sur son lit, et eut volontiers passé sa vie à genoux, à chausser et à dc-chausser CCS pieds-là comme ceux d’un enfanf-Jt'sus.
— Le conte est bel et bon, dit à demi-voix la Gervaise, mais où est l'Egypte dans tout cela’?
— Voici, répliqua .Mahiette. Il arriva un jour à Heinis des espèces de cavaliers fort singuliers. C’étaient des gueux et (les truands qui cbi'ininaient dans le pays, conduits par leur
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duc cl par leurs coniles. Ils étaient basaiiés, avaient les cheveux tout frises, et des anneaux d’arj^c^nt aux oreilles. Les feninies étaient encore plus laides que les lioiiiines. Elles avaient le visage, plus noir et toujours découvert, un niéchani roquet sur le l orps, un vieux drap tissu de cordes lié sur réj)aule, et la che\elure en ipieue de cheval. Les (>nfanls (iiii se vautraient dans leurs jainhes aiiraietit fait peur à des singes. Une hande d’exconnnunics. Tout cela ^ellait en droite ligne de la basse Egypte à Heinis |iar la Hologne. Le pape les avait confessés, à ce ipi’on disait, et leur avait donné |)onr pénitence d'aller sept ans de suite par le inonde, sans coucher dans des lits, .\iissi ils s’appelaient IVnanciers et puaient. Il parait qu’ils avaient été autrefois sarrasins, ce qui fait qu’ils croyaient à Jupiter, et (pi’ils réclamaient dix livres tournois de tous archevèipies, évéïpies et ahhés crossés et niitrés. C’est une huile du pape ipii leur valait cela. Ils venaient à Heinis dire la hoime aventure au nom du roi d’Alger et de l’empereur d’Allemagne. Vous |)ensez hieii (jji’il n’en fallut pas davantage [lour qu'on leur interdit I entrée de la ville. .Mors toute la hande campa de honne grâce près delà Porte de Braine, sur cette hutte où il y a un moulin, à côté des trous des anciennes crayères. Et ce fut dans Heims à ipii les irait voir. Ils vous regardaient dans la main et vous disaient des |irophéties merveilleu.<es. Ils étaient de force à |)rédire à Judas qu’il serait jiajie. Il courait cependant sur eux de méchants hruits d’enfants volés et de bourses coupées et de chair humaine mangée. Les gens sages disaient aux fous : A’y allez pas, et y allaient de leur coté en cachette. C'était donc un emportement. Le fait est qu'ils disaient des choses à étonner un cardinal. Les mères faisaient grand triomphe de. hoirs enfants depuis que les égyptiennes leur avaient lu dans la main tontes sorti-s de miracles écrits en p.aïen et en turc. L’une avait un empereur, l’autre un ]iape, l’autre un capitaine. La pauvre (diantelleiirie fut prise de curiosité. Elle voulut savoir ce ijii'elle avait, et si sa jolie petite .Vgnès ne serait pas un jour impératrice d’.Vrménie ou d’autre chose. Elle la porta donc aux Eg\|>tieiis; et les égyptiennes d’admirer l’enfant, de la caresser, de la baiser avec leurs bouches noires, et de s'émerveiller sur sa petite main. Hélas! à la grande joie de la mère. Elles tirent fête surtout aux jolis pieds et aux jolis souliers. L’enfant n’avait pas encore un an. Elle bégayait déjà, riait à sa