I.K KF.TKAIT 01' ItIT SES IIErilES.... ill
« ilf Fer (le lii |K)rtf de la chainbre, et autres choses... »
— Voilà hieii du fer, dit le roi, pour eoiiloiiir la léfrèreté d'im esprit !
— « ... L(! tout revient à li’ois eeni tlix-sejit livres eiu(|
« sols sept deniers. »
— - [’as([U('-ltien ! s'écria 1(> roi.
,\ ce juron, (pii l'-tait le favori de Louis ,\I, il parni ipie (inehpi'nn se réveillait dans l'intérieur de la cafte, on entendit (les eliaînes (pii en ('•eoreliaient le planelin' avec hrnil, et il s’éleva une voix faillie ipii senililait .sortir d(‘ la tonilw ; -
Sire! sire! ftràce ! (In ne pouvait voir celui ipii parlait ainsi.
— Trois cent dix-sept livres ciii(| sols sept deniers! reprit Louis XL
La voix laiiK'ntalile ipii l'iail sortie de la cafte avait "lac(‘ tous les assistants, maître Olivier liii-iiu'iiie. Le roi seul avait l'air de ne |ias l'avoir eiitendiie. Sur son ordre, maître Olivier reprit sa h'cliire, et sa majesté conliniia froidement rins|veclion de la cafte.
— (( ... Outre cela, il a été payé à im mai-oii ipiia fait les « trous pour poser les ftrilles des fenêtres, et h* plancher di'
(( la chamhre où est la cafte, parce ipie le plancher n’eùt pu
(( [Mirler cette cafte à cause de sa |)esantenr, viiiftl-sept livres " (( (|ualorze sols parisis... »
I,a voix r('commen(;a à ftémir :
— Grâce! sire! Je vous jure ipii' c’est monsieur le cardinal d’Angers qui a fait la trahison, et non pas moi.
— Le ma(‘on est rude! dit le roi. Continue, Olivier.
Olivier continua :
— « ... .V un menuisier, |xiur fenêtres, couches, selh'
(( jKTcée et aiilri's chosi's, vingt livres deux sols parisis... »
l,a voix continuait aussi ;
— Hélas! sire! ne m’écoulerez-vous pas? Je vous proteste (pie ce n’est pas moi (pii ai (Vrit la chos(> à monseigneur de Giivenne, mais monsieur le cardinal I,a Haine!
— fjC menuisier est cher, observa le roi. — Est-ce tout?
— Non, sire. — (( ... A un vitrier, pour les vilri's de (( ladite chamhre, quarante-six sols huit deniers parisis. »
— Faites grâce, sire! X’esl-ce donc jias assez qu’on ail donné tous mes biens à mes juges, ma vaissidle à monsieur de Torcy, ma librairie à maître Pierre Doriolle, ma tapisserie au gouverneur du Roussillon? Je suis innocent. Voilà qiia-
NoTltE-DAMK IlE PAlUS.
Vl‘2
lorzo itiis «jiic je •ircloUe dans mit* caf{o de fer. Kaitt'S jjràct*, sire! vous roIroiiviTi'Z fcla dans le ciel.
— Maitii* ÜliviiT, dit If roi, li* total?
— 'l'rois font soi\antf-st*|)t livn*s huit sols trois deniers parisis.
- Notre-hame! eria Ii* roi. Voilà une, (a;;i“ oiitrafreuse !
Il arrai ha li* cahier des mains de maître (Ilixier, i*t se mit à compter lui-mème sur ses doigts. t‘u examinant tour à tour le papier et la ea^'i*. (à'|H*uilant ou entenilait sau^doter le prisonnier, delà était liifjnlire dans l’onihre, et les visajii-s SI* rejiardaieiil eu pâlissant.
— Ouatorzi* ans, sin*! voilà (juatorzi* ans! di'puis le mois d’avril 1 469. .\u nom de la sainte mèn* di*ltii*u, sire, écoutezmoi! Vous avez joui tout ce teiujis de la chaleur du soleil. Moi. chétif, ne verrai-ji* plus jamais It* jour? (iràci*, sirt*! .'soyez miséricordieux. La (■lémt*nce est uni* belle vertu royale ipii rompt les courantes de la colère. Croit-i*lle, votre majesli'*, ijue ce soit à riicure de la mort un grand contentement pour un roi de n'avoir laissé aucune offense impunie? D’ailleurs, sire, je n’ai point trahi votre ni.ajesté, c’est monsieur d’Angers. Kt j’ai au pied une hien lourde chaîne, et une grosse houle de fer au hont, heauconp plus jM*sante qu’il n’est de raison. Hé! sire! ayez |)itié de moi!
— Olivier, dit le roi en hochant la tète, je remarcjne qn’on me compte le muid de |ilàtre à vingt sols, qui n en vaut que douze. Vous referez ce mémoire.
Il tourna le dos à la cage, et se mit en devoir de sortir de la chamhre. Le misérable prisonnier, à l’éloignement des llamheanx et dn bruit, jugea que le roi s’en allait. — Sire! sire! cria-t-il avec déses|)oir. La porte se referma. Il ne vit plus rien, et n’entendit plus que la voix rauque du guichetier, qui lui chantait aux oreilles la chanson :
Maître Jean Italiie A perdu la vue De ses évêchés;
Mnnsieui' de Verdun N’en a plus pas un ;
Tous sont dépêchés.
Le roi remontait en silence à son retrait, et son cortège le suivait, terrifié des derniers gémissements dn condamné, fout à coup, sa majesté se tourna vers le gouverneur de la
LE UETRAIT OU lilT SES IIEUUES.... 415
Ilaslilli'. — A unipos, dil-flk', n'y avait-il pas qiitl(|ii'uii dans ccUo vagi';
— Pardieu, sire! répondit le gouverneur stupéfait de la (jucstion.
— Et qui donc?
— Monsieur l’évèque de Verdun.
Le roi savait eela mieux que. prsonne. Mais c’était une manie.
— Ah! dit-il avec l’air naïf d’y songer pour la première fois, Guillaume de Harancourt, l’ami de monsieur le cardinal La Ifalue. Lu hon diahie d’évèqiie!
Au l)out de quehjues instants, la porte du retrait s’était rouverte puis reclose sur les cinq |)ersoimages (pie le lecteur y a vus au comminicement de ce chapitre, et qui y avaient repris leurs jilaces, leurs causeries a demi-voix, et leurs attitudes.
Pendant rahsimce du roi, on avait déposé sur .sa tahie (Uiehpies dépi'ches, dont il rompit hii-mème le (achet. Puis il se mit à les lire promptement l’une apres l'aulre, lit signe à mailre Olivier, (pii |iaraissait avoir jirès de lui office de ministre, de prendre une plume, et, sans lui fain^ part du contenu des dépèu hes, commença à lui en dicter à voix liasse les réponses, que celni-d écrivait, assez inenmmodément agenouillé devant la tahie.
Guillaume Uym observait.
Le roi parlait si lias, que les llamands n'enlendaiiml rien de sa dictiie, si ce n’est (;à et là (|ii(d(pies laïuheaux isolés et [leu intelligibles comme : — ... Maintenir les lieux fertiles
Par le commerce, et les stériles par les manufactures... — aire voir aux seignimrs anglais nos quatre bombardes, la Londres, la Brabant, la Bourg-en-Bresse, la Saint-Omer... — L’artillerie est cause (pie la guerre se fait maintenaut plus judicieusement... — A M. de Bressiiire, notre ami...
— Les arméi's ne s’entretiennent sans les tributs Etc.
Lue fois il haussa la voix ; Pas([ue-l)ien ! monsieur le roi de Sicile scelle ses Ici Ires sur cire jaune, comme un roi de France. Nous avons |ieut-(!‘tre tort di; le lui [lermetlre. Mon beau cousin de Bourgogne ne donnait jias d’armoiries à i hamp de gueules. La grandeur des maisons s’assure en ! intégrité des prérogatives. Note ceci, compère Olivier.
Lue autre fois : — Oh! oh! dit-il, le gros message! Que nous réclame notre frère rempereur? — El jiarcourant des
NOTUE-ÜAME DE PARIS.
yeux la missive eu eoupaiil sa lecture d'inlerjetlions : — iierles ! les Alleinagiies sont si grandes et puissantes qu’il est à peine croyable. — Mais nous n’oublions pas le vieux proverbe : La plus Iwlle comté est Flandre ; la plus belle ducbé, •Milan; le plus beau royaume, France. — N est-ce pas, messieurs les flamands?
Cette fois, Coppenole s'inclina avec Guillaume Rym. Le patriotisme du cnaussetier était chatouillé.
Une dernière dépêche fit froncer le sourcil à Louis XI. — (Ju’est cela? s’écria-t-il. Des plaintes et quérimonies conire nos garnisons de Picardie ! Olivier, écrivez en diligence à .M. le maréchal de Rouault. — (Jue les disciplines se relâchent. — (Jue les gendarmes des ordonnâmes, les nobles de ban, les francs-archers, les suisses, font des maux infinis aux manants. — (Jue l’homme de guerre, ne se contentant pas des biens qu’il trouve en la maison des laboureurs, les contraint, à grands coups de bâton ou de voulge, à aller (|uerir du vin à la ville, du poisson, des épiceries, et autres choses excessives. — (Jue monsieur le roi sait cela. — (Jue nous entendons garder notre |)cuple des inconvénients, larcins et pilleries. — Que c’est notre volonté, par Notre-Dame! — (Ju’en outre, il ne nous agrée pas qu’aucun ménétrier, barbier, ou valet de guerre, soit vêtu comme prince, de velours, de drap de soie et d'anneaux d'or. — Que ces vanités sont haineuses à Dieu. — Que nous nous contentons, nous qui sommes gentilhomme, d'un |)our[)oint de drap à seize sols l'aime de Paris. — (Jue messieurs les goujats janivent bien se rabaisser jusque-là, eux aussi. — Mandez et ordonnez. — A monsieur de Rouault, notre ami. — Bien.
Il dicta cette lettre à liaiiti^ voix, d’un ton ferme et par saccades. ,\u moment on il achevait, la porte s’ouvrit et donna |>assage à un nouveau personnage, qui se précipila lout elTaré dans la chambre en criant : — Sire! sire! il y a une sédition de piqnilaire dans Paris!
La grave figure de Louis XI se contracta; mais ce qu’il y eut de visible dans son émotion passa comme un éclair. Il se contint, et dit avec une sévérité tranquille : — CompÎTe Jacques, vous entrez bien brusquement!
— Sire! sire! il y a une révolte! reprit le compère Jacques essoufflé.
Le roi, qui s’était levé, lui prit rudement le bras et lui dit à l'oreille, de façon à être entendu de lui seul, avec une
LE UETRAIT OU DIT SES IlELKES....
(Mtlère cuiu eiitrce et un roi;artl ohli(|iio sur les llaïuauds ; — Tais-tüi, ou parle bas!
Le nouveau venu conipril, et se mil à lui faire tout bas une narration très cllarouehée que le roi éeoulait avecealme, tandis que Guillaume Rym faisait remarquer à Coppenole le visage et l'habit du nouveau venu, sa capucc fourrée, capulia fourrald, son épitoge courte, epilogia curta, sa robe de velours noir, qui annonçait un président de la Cour des comptes.
A peine ce pi'rsonnage eut-il donné au roi quelques explications, (pie Louis XI s’écria en l'clalant de rire : — En vérité! parlez tout liant, compère Coicticr! (tu'avez-vous à parler lias ainsi? Xotre-Dame sait ipie nous n'avons rien de eaebé iiour nos bons amis tiamands.
— Mais, sire...
— Parlez tout haut !
Le « conqière Coicticr » demeurait muet de surprise.
- Donc, reprit le roi. — parlez, monsieur, — il y a une émotion de manants dans notre bonne ville de Paris?
— Oui. sire.
du
— ■ Et ipii se dirige, dites-vous.
Palais de .lustice?
contre monsieur le bailli
— - 11 y a apparence, répondit le compère, qui balbutiait, encore tout étourdi du briisipie et inexplicable changement (pii venait de s’opérer dans les pensées du roi.
Louis XI reprit : — Où le guet a-t-il rencontré la cohue? — - (iheminant de la Grandi'-Trnanderie vers le Pont-aiix-
(iliangeurs. .le l’ai rencontri’c nioi-m('nie comme je venais ici pour obéir aux ordres de votre majesté. J’en ai entendu ipiebpies-uns ipii criaient ; S. bas le bailli du Palais !
— Et quels griefs ont-ils contre le bailli?
— Ab! dit le compère .lacipies, ipi’il est leur seigneur.
— Vraiment !
— Oui, sire. Ce sont des marauds de la Cour des .Miracles. Voilà longtemps déjà ([u’ils se plaignent du bailli, dont ils sont vassaux. Ils ne veulent le reconnaître ni comme justi-
cier ni comme voyer.
— Oui-da ! repartit le roi avec un sourire de satisfaction (pi'il s’efforçait en vain de déguiser.
— Dans toutes leurs req^uêtes au parlement, reprit 1(> compère Jacques, ils prétendent n’avoir que deux maitivs, votre majesté et leur Dieu, ipii est, je crois, le diable.
H(i NuilîE-riAME l>E l’AI'.IS.
— Ilô! iu‘! (lil li; roi.
Il SI! frotlail lus mains, il riait du ue riru iiitûriuur «|iii fait rayomier lu visage. Il ne pouvait dissimuler sa joie, (juoiiju il essayât par instants de so coniMser. Personne n'y comprenait rien, pas même « maître Olivier ». 11 resta un moment silencieux, avec un air pensif, mais content.
— Sont-ils en force? demanda-t-il tout à coup.
— Oui certes, sire, réjmndit le compère Jacques.
— (Combien?
— Au moins six mille.
I.e roi ne put s’empêcher de dire : Itou! Il reprit : — Sont-ils armés?
— Des faulx, des piques, des hacquuhutes, des pioches. Toutes sortes d’armes fort violentes.
Le roi ne parut nullement inquiet de cet étalage. Le compère Jacques crut devoir ajouter : — Si votre majesté n’envüie pas promptement au secours du bailli, il est jx'rdu.
— Nous enverrons, dit le roi avec un faux air sérieux. C'est bon. Certainement miiis enverrons. .Monsieur le bailli est notre ami. Six mille! Ce sont de déterminés drôles. La hardiesse est merveilleuse, et nous en sommes fort courroucé. Mais nous avons iwu de monde cette nuit autour de nous. — 11 sera temps demain matin.
Le com|X‘re Jacques se récria. — Tout de suite, sire! Le bailliage aura vingt fois le temps d'être .saccagé, la seigneurie violée et le bailli pendu. Pour Dieu, sire! t'iivoyez avant demain matin.
Le roi le regarda en face. — Je vous ai dit demain matin.
C’était un de ces regards auxcjuels on ne réplique pas.
Après un silence, Louis XI éleva de nouveau la voix. — Mon compère Jacques, vous devez savoir cela? Quelle était... Il se reprit : Quelle est la juridiction féodale du bailli?
— Sire, It! bailli du Palais a la rue de la Calandre jusqu’à la rue de l’IIerburiu, la place Sainl-Micbel et les lieux vulgairement nommés les Mureaux assis près de l’église Notre-Dame des Champs (ici Louis XI souleva b; bord de son cbapeaii). Ies(piels hôtels sont au nombre de treize, plus la Cour des Miracles, plus la .Maladuric appelée la Üauliene, plus toute la chaussée qui commence à cette .Maladmûe et iinit à la Porte Saint-Jacques. De ces divers endroits il est voyer, haut, moyen et bas justicier, plein seigneur.
— Ouais! dit le roi en se grattant l'oreille gauche avec la
I,K UF.TItAIT OU IUT SES HEÜHES.... 417
main droite, eola fait iin lion liont de ma ville! Ah! monsieur le liailli elaif roi de tout eela!
Otie fois il iw se reprit point. Il continua, rêveur et comme se parlant à lui-mème : — Tout beau, monsieur le. bailli! vous aviez là entre les dents un gentil morceau de notre Paris.
Tool à coup il fil explosion : — Pascpie-Diim ! qu’est-ee (pie e’esi cpie ees gens ipii se pri'lencb'iil voyers, justiciers, seigneurs et maitri's chez nous? ipii ont leur p»Nige à tout bout de champ, leur justice et leur bonrrean à tout carn^fonr parmi notre penjiIeV de façon cpie, comme le gri'c se croyait autant de dieux qu’il avait de fontaines, et le persan autant qu’il voyait d’i-toiles, le français se compte autant de rois qu’il voit (le gibets! Pardieu! cette chose est mauvaise, et la confusion m’en di'plait. Je voudrais bien savoir si c’est la grâce de Dieu (ju’il y ail à Paris un autre voyer que le roi, une autre justice que. notre parlement, un antre empereur que nous dans cet empire! Par la foi de mon àmc! il faudra bien que le jour vienne oîi il ii’y aura en France (pi’iin roi, ([ii’iin seigneur, ipi’iin juge, qu’un eoiqie-lèle, comme il n’y a au paradis qu’un Dieu !
Il .souleva encore son bonnet, et continua, rêvant toujours, avec l’air et l’atTcnt d’un chasseur qui agace (‘t lanci* sa meute : — Bon! mon peuple! bravement! brise ces faux seigneurs! fais la besogne. Sus! sus! pille-les, jiends-les, .saccage-les ! . . . Ah! vous voulez être rois, messeigneurs? Va! peuple! va!
Ici il s’interrompit brusrpiement, se mordit la h'-vre, comme pour rattraper sa |M*nsée à demi (‘chappi’e, appuya tour à tour son œil pi'rçani sur chacun des cinq personnages qui l’entouraient, et tout à coup saisissant son cliaiiean à Jeux mains et le regardant en face, il lui dit : ~ Ob ! je te bn'ilerais si tu savais ce (ju'il y a dans ma tête!
Puis, promenant de nouvc^aii autour de lui le regard attentif et inquiet du renard qui rentre sournoisement à son terrier : — 11 n’imporle! nous sieourrons monsiimr le bailli. Par malheur nous n’avons (lue peu de trouja- ici lUi ce moment contre tant de populaire. Il faut attendre jusqu'à demain. On remettra l’orJn! en la Cit(’, et l’on pendra vertement tout ce qui sera pris.
— A propos, sire! dit le compi'rc Coictier, j’ai oublie eela dans le premier trouble, le giu't a saisi deux traînards
XOTHE-bAME ME PAlUS.
de la bande. Si votre majesté vent voir cos liorames, ils sont là.
— Si je veux les voir! cria le roi. (iominenl! l’as(|iie- Dieu! tu oublies chose pareille! — Cours vite. toi. Olivier! va les eherelier.
.Maître Olivier sortit et rentra un moment après avec les deux prisonniers, environnés d’areliers de roraonnanee. Le premier avait une "rosse face idiote, ivre et étonnée. Il était vêtu de fpienilles et marchait en pliant le genou et en traînant le |tii'd. Le sta-oiul était une ligure blême et souriante que le lecteur connaît déjà.
Le roi les examina un instant sans mot dire, puis s’adressant brus(juement au premier :
— Comment l’appelles-lu?
— Giefîroy Pincenourde.
— Ton métier?
— Truand.
— Qu’allais-tu faire dans cette damnable st*dition?
Le truand regarda le roi, en balançant ses bras d’un air hébété. C’était une de ces tètes mal conformées où l’intelligente est à j)eu près aussi à l'aise tpie la lumière sous l’éteignoir.
— Je ne sais pas, dit-il. On allait, j’allais.
— N’alliez-vous pas attatiuer outrageusement et piller votre seigneur le bailli du Palais?
— Je sais qu’on allait prendre quelque chose chez quelqu’un. Voilà tout.
Un soldat montra au roi une serpe qu’on avait saisie sur le truand.
— Reconnais-tu celte arme? demanda le roi.
— Oui, c’est ma serjie. Je suis vigneron.
— Et reconnais-tu cet homme pour ton compagnon ? ajouta Louis XI, en désignant l’autre prisonnit*r.
— Non. Jt! ne le connais point.
— Il suffit, dit le roi. Et faisant un signe du doigt au personnage silencieux, immobile près de la porte, que nous avons déjà fait remarquer au lecteur :
— Compère Tristan, voilà un homme pour vous.
Tristan rHermite s’inclina. 11 donna un ordre à voix basse
à deux archers qui emmenèrent le pauvre Iruand.
Cependant le roi s’élait approché du second prisonnier, qui suait à grosses gouttes. — Tou nom ?
LE RETJLUT 01’ DIT SES HErRES....
— Sire, Pierre Gringoire.
— Ton méti*-r?
— l’hilosophe, sire.
— Goiniiieiil te jM>rinels-tu, drôle, d'aller investir notre ami monsieur le bailli du Palais, et qu’as-tu à dire de celle émoi ion populaire?
— Sir(“, je n’en élais pas.
— Or çà ! paillard, n’as-tu pas été appréhendé par le guet dans cette mauvaise compagnie?
— Non, sire, il y a méprise. C’est une fatalité. Je fais des tragédies. Sire, je supplii^ votre majesté de m’entendre. Je suis poète. C’est la mélancolie des gens d(> ma profession d’aller la nuit par les rues. Je passais par là ce soir. C’est grand hasard. On m’a arreté à tort. Je suis innment de celle tempête civile. Votre majesté voit (jue le truand ne m’a pas reeonnu. Je conjure votre majesté —
— Tais-toi ! dit le roi entre deux gorgées de tisane. Tu nous romps la tête.
Tristan l’Hermite s’avança et désignant Gringoire du doigt : — Sire, peut-on pendre aussi celui-là ?
C’était la première parole ipi’il proférait.
— Penh! répondit négligemment le roi. Je n’j vois pas d’inconvénients.
— J’en vois heaucoup, moi ! dit Gring(tire.
Notre philosophe était en ce moment plus vert qu’une olive. 11 vit à la mine froide et indifférente du roi qu’il n’y .avait plus de ressource que dans quelque chose de très pathétique, et se précipita aux pieds de Louis XI en s’écriant avec une gesticulation désespérée :
— Sire ! votre majesté daignera m’entendre. Sire ! n’éclatez pas en tonnerre sur si |h‘u de chose que moi. La grande foudre de Dieu ne hoinharde pas une laitue. Sire, vous êtes un auguste monarque très puissant, ayez pitié d’nn pauvre homme honnête, et qui serait plus empêché d’attiser une révolte qu’un glaçon de donner une étincelle ! Très gracieux sire, la déhonnairelé est vertu de lion et de roi. Hélas ! la rigueur ne fait qu’ellaroucher les esprits, les houffées impétueuses de la hisc ne. sauraient faire quitter le manteau au passant, le soleil donnant de ses rayons peu à peu réchauffe de telle sorte qu’il le fera mettre en chemise. Sire, vous êtes le soleil. Je vous le proteste, mon .souverain maître et seigneur, je no suis pas un compagnon truand, voleur et
NOTRE-DAME DE PARIS
(It'snrdonrK'. La révolte et les briganderies ne sont pas de l’équipage d’.\pollo. Ce n'est pas moi qui m’irai précipiter dans ces nuées qui éclatent en des bruits de séditions., Je suis un fidèle vassal de votre majesté. La même jalousie qu’a le mari pour I bonneur de sa femme, le ressentiment qu’a le fils |K)ur ramour de son pi-re, un l)on vassal les doit avoir pour la gloire de son roi, il doit sécber pour le zèle dt* sa maison, pour l’accroisscunent de son s(Tvic<‘. Tonie autre passion (pii le Irans^iortiTail ik' serait ipie fureur. Voilà, sire, lui^s maximes d l'Iat. Donc, ne me jugez pas séditieux et pillard à mon babit usé aux coudes. Si vous me faili's grâce, sire, je l’userai aux genoux à prier Dieu soir et matin pour vous ! Hélas ! je ne suis pas extrêmement riche, c’est vrai. Je suis même un peu pauvre. Mais non vicieux pour cela. Ce u’esl pas ma faute. Chacun sait que les grandes richesses ne se tirent pas des belles-lettres, et que les plus consommés aux bons livres n’ont pas toujours gros feu l’biver. La seule avocasserie prend tout le grain et ne laisse ipic la paille aux autres professions scientifiques. Il y a quarante très excellents proverbes sur le manteau troué di's jihilosopbes. Oh ! sire ! la clémence est la seule lumière qui puisse éclairer l'intérieur d’une grande àme. La clémence porte le flamlu'au devant toutes les autres vertus. Sans elle, ce sont des aveugb's qui cherchtîut Dieu à tâtons. La misi*ricorde, qui est la même chose que la clémence, fait l’amour des sujets qui est le plus puissant corps de garde à la personne du prince. Qu’est-ce que cela vous fait, à vous majesté dont les faces sont éblouies, qu’il y ait un pauvre homme de plus sur la terre? un pauvre innocent philosophe, barbotant dans les ténèbres de la calamité, avec son gousset vide (jui résonne sur son ventre creux ? D’ailleurs, sire, je suis un lettré, f/'s grands rois se font une perle à leur couronne de nrobiger les lettres. Hercules ne dédaignait pas le titre de Musagi'te. Mathias Corvin favorisait Jean de .Vionroyal, l’ornement des mathématiques. Or, c’est une mauvaise manü're de protéger les lettres que de pendre les lettrés. Quelle tach(( à .Mexandre s’il avait fait pendre Aristoteles ! Ce trait ne serait pas un petit inoucherou sur le visage de sa réputation pour l’embellir, mais bien un malin ulcère pour le défigurer. Sire ! j’ai fait un trc's expédient épithalame pour maclamoiselle de Fl.indre et monseigneur le très auguste dauphin. Cela n’est pas d’un boute-feu de rébellion. Votre majesté voit
LE UETRAIT OU DIT SES HËüllES.... 4‘il
(|ue je lie suis pas un f;riniaucl, (jue j’ai étudié excolli'mment, et que j’ai beaucoup d'éloquence naturelle. Faites-moi f'ràce, sire. Cela faisant, vous ferez une action fjalante à iNotre-üame, et je vous jure (pie je suis très effrayé de l'idée d’être pendu !
En parlant ainsi, le désolé Griii};oire baisait les pantoulles du roi, et Guillaume Uym disait tout bas à Coppenole : — Il fait bien de s«' traîner à terre. Les rois sont comme le Jupiter de Cri'te, ils n'ont des oreillt*s qu'au.\ jiieds. — Et. sans s’(kcuper du Jupiter de Cri'te, le chaussetier réjiondait avec un lourd sourire, l'ceil fixé sur Griufjoire : — Ob ! qu(( c’est bien cela ! je crois entendre le chancelier Ilufionet me demander j;ràce.
Quand Griiifjoire s'arrêta enfin tout essoufllé, il leva la tête en tremblant vers le roi qui grattait avec son ongle une. tache que ses chausses avaient an genou. Puis sa maji'sté se mit à boire au hanap de tisane. I)u reste, elle ne soufllait mot, et ce silence torturait Gringoire. Le roi le regarda enfin. — Voilà nn terrible braillard ! dit-il. l’iiis se tournant vers Tristan rHermile ; — Mali ! làcliez-le !
Gringoire tomba sur le derrière, tout épouvanté de joie.
— En liberté ! grogna Tristan. Votre majesté ne veut-elle pas qu’on le retienne un peu en cage
— Compère, repartit Louis .M, crois-tu ipie ce soit pour de pareils oiseaux ipie nous faisons faire des cages de trois cent soixante-sept livres huit sols trois deniers'? — Lâchezmoi incontinent le paillard (Louis Xi affectionnait ce mot, (pii faisait avec Past/ue-Dieu le fond de sa jovialité), et mellez-le hors avec une bourrade !
— Ouf! s’écria Gringoire, ipie voilà nn grand roi !
Et de peur d’un contre-ordre, il se pn-cipita vers la porte (ju(! Tristan lui rouvrit d’assez mauvaise grâce. Les soldats sortirent avec lui en le poussant devant eux à grands coups de poing, ce (|ue Gringoire supporta en vrai pliilusopbe stoïcien.
La bonne liumi'iir du roi, depuis ipie la révolte contre le bailli lui avait été annoiKre, per(;ait dans tout. Cette cli'-nience innsitét' n’en était pas un médiocre signe. Tristan rilermite dans son coin avait la mine renfrognée d’nn dogue (pii a vu et (jui n’a pas eu.
Le roi cependant battait gaiement avec les doigts sur 1(> bras de sa chaise la niarchi! de Ponl-Audenier. C’était un
422 NOTRE-DAME DE PARIS
princo, dissimuir'. mais (|ui savait Itoaucoup mieux cacher ses peines que scs joies. Ces manifeslalioiis extérieures de joie à toute bonne nouvelle allaient quelquefois très loin; ainsi, à la mort de Charles le Téméraire, jusqu’à vouer des balustrades d'argent à Saint-Martin de Tours; à son avènement au trône, jusiju'à oublier d'ordonner les obsèques de son père.
— Hé! sire! s’écria tout à coup Jacques Coietier, qu'est devenue la jMiinte aiguë de maladie j)our laquelle votre majesté m'avait fait mander ?
— Ob ! dit le roi, vraiment je soulTre beaucoup, mon compère. J'ai l'oreille sibilante, et des râteaux de feu qui me raclent la poitrine.
Coietier prit la main du roi, et se mil à lui làter le |)onls ave«' une mine capable.
— Hegardez, Coppenole, disait Hym à voix basse. Le voilà entre Coietier et Tristan. C’est là toute sa cour, l ii médecin pour lui, un bourreau pour les autres.
Kn tâtant le |)ouls du roi, Coietier prenait un air de plus en |dus alarmé. Louis XI le regardait avec qiiebjue anxiété. Coietier se rembrunissait à vue d’œil. Le brave homme n’avait d’autre métairie que la mauvaise santé du roi. Il l’exploitait de son mieux.
— Ob ! ob ! murmura-t-il eiilin, ceci est grave, en effet.
— N’est-ce pas’? dit le roi inquiet.
— Piikus creber, anhelans, crepitam, irregulnris, continua le médecin.
— Pasque-Dieu !
— Avant trois jours, ceci |)cul emporter son homme.
— Notre-Dame! s’écria le roi. Et m remède, compère?
— J’y songe, sire.
11 lit tirer la langue à Louis XI, bœba la tète, lit la grimace, et tout au milieu de ces simagrées : — Pardieu, sire, dit-il tout à coup, il faut (|ue je vous conte qu’il y a une recette des régales vacante, et qui! j’ai un neveu.
— Je donne ma recette à ton neveu, comjHTe Jacques, répondit le roi; mais tire-moi ce feu de la jioitrine.
— Puisijue votre majesté est si clémente, reprit le médecin, elle ne refusera pas de m’aider un peu en la nàtisse de ma maison rue .Saint-.\ndré-des-Arcs.
— Heuh ! dit le roi.
— Je suis au bout de ma finance, poursuivit le docteur.