‹ Œuvres de VoltaireChapitre 101 sur 182 · DU SIEUR DE VOLTAIRE. I 3 1 I · texte numérisé non relu

DU SIEUR DE VOLTAIRE. I 3 1 I

sancc : content, comme Horace", de ses parents, îl n'en aurait jamais demandé d'autres au ciel , et il ne réfuterait pas ici ce vain mensonge, s'il n'avait beaucoup de parents dans l'épée et dans la robe, qui s'intéresseront peut-être davantage à l'honneur d'une famille outragée, laquelle a été long-temps dans la judicature en province, et qui n'a exercé aucun de ces emplois que la vanité appelle bas et humiliants. Nous remarquerons seulement ici qu'il faut que la haine aveugle étrangement un ennemi pour le porter jusqu'à imaginer une si frivole accusation contre un homme de lettres qu'un tel reproche (s'il était vrai) ne pourrait jamais humilier. Nous espérons que ceux qui font tant de recueils d'anecdotes , qui compilent la vie des gens de lettres, qui écrivent dans toute l'Europe tant de nouvelles, qui même transmettent à la postérité tant de faits hasardés, jugeront au moins de toutes les calomnies du sieur Desfontaines par ce trait qui caractérise si bien la satire aveugle et impuissante. Mais en voici un autre dont peut-être il n'y a point d'exemple.

Il est triste qu'on ait imprimé une lettre écrite il y a environ deux ans par M. de Voltaire à M. Maffeïa. L'importunité de quelques amis lui avait arraché cette lettre, dictée par la vérité et par la nécessité dune défense légitime, \jh lettre exposait naïvement un fait connu de tout Paris et de toute l'Europe littéraire. Ce fait est que le sieur abbé Desfontaiues,

1 MtU contentui, Horace , livre !rr, satire vi , ver» 96. B. •Voyei ma uote mr le 11" a 7 du Préservatif, tome XX XVII, 566. B.

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enfermé dans une maison de force, après Ta voir été au Châtelet, et prêt de succomber sous un procès criminel qui devait se terminer d'une façon bien terrible, n'eut recours qu'au sieur de Voltaire, qu'il connaissait à peine. Le sieur de Voltaire était assez heureux alors pour avoir des amis très puissants ; il fut le seul qui s'employa pour lui ; et à force de soins il obtint son élargissement de Bicétre, et la discontinuation d'un procès où il s'agissait de la vie. Cette lettre ajoute à ce fait si connu que, vers ce temps-là même, le sieur Desfontaines, retiré chez le président de Bernières, à la seule sollicitation de celui qui l'avait sauvé, fît pour récompense un libelle contre son bienfaiteur : nous avouons que la chose est horrible, mais elle est vraie. Ce libelle était intitulé : Jpologie du sieur de Voltaire : oui , il fit imprimer à Rouen cette apologie ironique et sanglante; oui, il eut la hardiesse de la montrer imprimée au sieur Thieriot qui la je|a dans les flammes.

Nous n'avançons rien ici que nous n'allions prouver tout-à-l'hcure, papiers originaux en main; mais nous protestons d'abord que ce n'est qu'au bout de près de dix années d'insultes, de libelles, de lettres anonymes; que ce n'est, dis-je, qu'après dix ans de la plus opiniâtre ingratitude que M. de Voltaire a écrit enfin cette lettre si simple, si vraie, pour infirmer au moins les témoignages outrageants que rendait contre lui l'abbé Desfontaines , de bouche et par écrit, en public et en particulier.

Qu'avait le sieur Desfontaines à faire quand l'auteur du Préservatif, outragé par lui, a publié enfin

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cette lettre du sieur de Voltaire ? rien autre chose qu'à dire ce qu'il avait dit autrefois à M. de Voltaire même, au sujet du libelle en question : Je suis coupable, je demande pardon ; foi offensé celui à qui je devais la vie et V honneur : je passerai le reste de ma vie a réparer un tort que je supplie qu'on n'impute qu'à mon malheureux penchant pour la satire, que /abjure à jamais.

Aû lieu de prendre ce parti, le seul qui lui restait, voyons ce qu'il a fait, et par quels outrages nouveaux il a répare son crime : Je suis, dit-il l, un homme de condition ;U y a une présidente qui est mon alliée : le sieur de Foliaire m'a rendu à la vérité un petit service , mais il est petit- fils d'un paysan , et ce qu'il a fait en ma faveur, il ne l'a fait que pour obéir à M. le président de Bernières, son bienfaiteur, son protecteur, qui le nourrissait , qui le logeait par charité, et qui Va chassé de chez lui en 1726. A l'égard du libelle prétendu qu'il m'imputait, M. Thiriot, aussi honoré des honnêtes gens que Voltaire en est détesté , dément publiquement Voltaire qui est un menteur impudent. Ce sont là presque toutes les paroles du sieur Desfontaines; elles feraient un tort irréparable au sieur de Voltaire, s'il y en avait une seule de vraie : l'honneur de sa famille l'oblige à les réfuter. Méprisez les calomniateurs, dit-on; reposez-vous sur votre innocence, sur la honte de vos ennemis. Ce sont là des conseils très bons à donner sur un ouvrage de goût y sur un poème épique, sur une tragédie; mais quand

« Ce que Voltaire imprime ici en italique n'est pas le texte, mais l'an» lyse de ce qu'on lit dans la Fo/taironuuùe, page 10 et suivantes. B.

il s'agit de l'honneur, ils sont très mauvais. J'ai assez d'expérience pour savoir qu'un homme public, qui n'est pas un homme puissant, doit repousser Jes calomnies publiques : eh ! d'ordinaire, quels amis s'en chargeraient! hélas! souvent les amis craignent de se compromettre : quelquefois même ils voient avec une secrète complaisance une accusation qui semble leur donner des droits sur vous ! ils se consolent de l'outrage fait à leur ami, par la petite supériorité qu'ils en retirent. Des amis plus fermes , plus amis 1 , engagent ici le sieur de Voltaire à se défendre avec la même confiance qu'ils le justifient. Quel cœur assez cruel trouvera mauvais que celui qui a rendu le plus grand des services confonde les plus noires des accusations, intentées par celui-là même dont il a dû attendre sa défense?

Mais quelle sera sa justification ? éclatera-t-elle en plaintes? rassemblera -t- elle quelques circonstances éparses pour en faire un corps de preuves ? Non ; il rapportera seulement une des lettres du sieur Desfontaines même, écrite en sortant de Bicêtre. On vient de la déposer chez un notaire : la lettre est signée , le cachet est encore entier; c'est un chevron et trois marteaux.

De Paris . ce i i mai ».

«Je n'oublierai jamais les obligations infinies que «je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de

» Madame Du Chitelet : voyez les Mémoires de Longchamp et H'agniere, 1826, II, 4<7 et suivantes. K.

> Ce fragment de lettre est aussi daus le Mémoire sur la satire , mais avec quelques mots de moins. B.

DigitizecVby

DU SIEUR DE VOLTAIRE. 1739. 3l5

«votre esprit; vous êtes l'ami le plus généreux qui « ait jamais été. Que ne vous dois -je point ? ma vie t doit être employée à vous en marquer ma recon- « naissance

« L'abbé Nadal, l'abbé de Pons , Danchet, Fréret, se « réjouissent; ils traitent ma personne comme je trai- * terai toujours leurs indignes écrits

« Ne pourriez -vous point faire en sorte que l'ordre a qui m'exile à trente lieues soit levé ? Voilà , mon « cher ami, ce que je vous conjure d'obtenir encore « pour moi : je ne me recommande qua vous, qui « seul m'avez servi , etc. »

Le sieur de Voltaire ne put obtenir la révocation de l'exil ; mais il obtint que cet exil fût chez le président de Bernières, qui, avant ce temps, n'avait jamais parlé à l'abbé Desfontaines. Faut-il une autre preuve? on a la lettre du frère du sieur Desfontaines, qui remercie en termes encore plus forts le bienfaiteur de son frère.

Je veux que M. de Bernières eût nourri et logé M. de Voltaire; quelle excuse l'ingratitude y trouvera-t-elle?Quoi î vous vous croiriez en droit d'insulter pendant dix ans celui qui vous a sauvé, de susciter un libraire de votre pays contre lui . de le déchirer partout, de faire imprimer contre lui vingt libelles, enfin, pour comble d'outrage, de le louer quelquefois, afin de donner plus de poids à vos injures, et tout cela pourquoi! parcequ'il était logé, dites- vous, et nourri chez un autre : voilà la logique des ingrats.

'il 6 MÉMOIRE

Que M. de Voltaire eût été sans fortune; que M. de Bernières l'eût recueilli : il n'y aurait rien là de déshonorant. Heureux les hommes puissants et riches qui s'attachent à des gens de lettres, qui se ménagent par là des secours dans leurs études, une société agréable, une instruction toujours prête; mais M. de Voltaire et M. de Bernières n'étaient point dans ce cas ; et puisqu'il faut couper toutes les branches de la calomnie, on est obligé de rapporter un acte fait double, passé entre M. de Bernières et M. de Voltaire, le 4 mai 1723. Par cet acte, le sieur de Voltaire loue un appartement daus la maison du président de Bernières, pour la somme de six cents livres par an ; et s'accordent en outre à douze cents livres de pension pour lui et pour son ami 1 , qui lui fesait l'honneur d'accepter la moitié de cet appartement; même sa pension, son loyer, tout a été exactement payé; la dernière quittance doit être entre les mains du sieur Arouet, trésorier de la chambre des comptes, frère du sieur de Voltaire; et madame la présidente de Bernières, qui a toujours eu une amitié inviolable pour M. de Voltaire, certifie tout ce qu'on est obligé d'avancer. On atteste son témoignage; elle vient d'écrire la lettre la plus forte; elle permet qu'on la montre à monseigneur le chancelier, aux principaux magistrats. Us deviennent eux-mêmes témoins contre l'abbé Desfontaines avant d'être ses juges.

Oser dire que le sieur président de Bernières ait chassé de chez lui le sieur de Voltaire en 17*6, c'est une imposture aussi grande que toutes les autres :

'Thieriot. B.

DU SIEUR DK VOLTAIRE. ifS^- 3l 7

ni l'un ni l'autre ne pouvait se donner congé; jamais ils n'en eurent la moindre volonté; jamais le moindre petit mécontentement domestique n altéra leur union ; et c'est ce qui est encore attesté par la lettre de madame de Bernières.

Quant à cet ami, témoin oculaire de votre libelle contre votre bienfaiteur, osez-vous bien affirmer qu'il dément aujourd'hui ce qu'il a dit tant de fois de bouche et par écrit, ce qu'il a confirmé en dernier lieu en présence de témoins respectables, dans son voyage à Cirey? En vain vous cherchez , comme vous avez toujours fait, à rompre les liens d'une amitié de vingtquatre années , qui unissent le sieur de Voltaire et le sieurThieriot : on ne vous répondra jamais que papiers sur table. On a une des lettres de cet ami , du 1 6 août 1726; elle est aussi déposée chez un notaire. Je passe quelques lignes qui seraient trop accablantes pour vous; vous les verrez si vous voulez : voici celles qui regardent le fait en question1 : « Il a fait, du temps « de Bicêtre, un ouvrage contre vous, intitulé Apo- « logie de M, de Voltaire , que je l'ai forcé avec bien « de la peine à jeter dans le feu. C'est lui qui a fait « à Évreux une édition du poème de la Ligue, dans la- « quelle il a inséré des vers contre M. de I^a Motte, etc. »

Et daus une lettre récente, du 3i décembre 1738, à une autre personne, voici comment il s'exprime : « Je me souviens très bien qu'à la Rivière * Bourdet , « chez feu M. le président de Bernières , il fut ques- «tion d'un écrit contre M. de Voltaire, que l'abbé

1 Les passages que Voltaire cite ici de trois lettres sont reproduits daus le Mémoirr sur la satire. B.

MÉMOIRF

« DesfoDt aines me fit voir, et que je rengageai de jeter « au feu , etc. 1 »

Et dans une autre lettre, du i4 janvier 17^9 : « Je démens les impostures d'un calomniateur, et je « méprise les éloges qu'il me donne : je témoigne ou- « vertement mon estime, mon amitié, et ma recon- « naissance pour vous". »

Il n'est donc que trop avéré, ingrat calomniateur (qu'on nous passe cette exclamation qui échappe à la douleur)! il n'est que trop public que le bienfait a été payé d'un libelle. Repentez- vous-en , s'il est possible; du moins ne comblez pas la mesure de tant de méchancetés en les fesant servir à brouiller deux amis que tant de liens unissent : apprenez que l'amitié est presque la seule consolation de la vie, et que la détruire est un des plus grands crimes. M. de Voltaire vous dira : Continuez vos ouvrages, publiez, imprimez, réimprimez sous cent noms différents ce que j'ai fait et ce que je n'ai point fait: reprochez -moi de m'être conduit avec trop d'honneur, avec trop de fermeté, dans une affaire où le gouvernement s'in-

« Ce texte n'est pas tout-à-fait celui de la lettre de Thieriot à madame Du ChAtelct, du 3i décembre 17*8, lettre publiée, eu iSafi.daus les Mémoires sur Voltaire, etc., par Longchamp et Wagnière, tome II, page 43». B.

■Avec quelle audace aveugle le sieur Desfontaines ose-t-il dé6er qu'on lui montre un seul exemplaire de ce libelle, intitulé: Apologie? Peut-il nier que, malgré les soins du sien r Thieriot, il n'en ait échappé quelques exemplaires ? L'abbé Desfontaines lui-même, dans un autre de ses libelles , intitulé: Pantalon-Phabus , page 73 , fait parler ainsi M. de La Motte : » J'ai ■ été bien maltraité dans un écrit intitulé : Apologie de Foliaire; ce qui « me console, c'est que cet ouvrage a été supprimé. - Voilà donc l'abbé Desfontaines convaincu par lui-même.— C'est au nombre 64 du Pantab>Phabeamt, imprimé à la suite du Dictionnaire néologique, qu'est la phrase citée par Voltaire dans cette note. R.

DU SÎF.UR DE VOLTAIRE. 3lO,

terposa ; accusez-moi devoir fait par vanité des libéralités ( Dieu m'est témoin si elles sont parties d'un autre principe que de l'humanité): faites entendre que le roi m'a privé de la pension dont il m'honore, que je n'ose revenir à Paris; imaginez des querelles qui n'ont jamais existé; mentez hardiment ; détruisezmoi si vous pouvez, mais laissez-moi mon ami.

Mais, cjuoi ! l'abbé Desfontaines ne voit-il pas qu'il outrage plu* le sieur Thiriot, en le louant, qu'il ne l'offensait autrefois en le traitant si indignement dans son Dictionnaire néologique ^ où il l'appelle colporteur, et où il le charge d'injures? Satirique malheureux, et plus malheureux flatteur, avez-vous pensé que l'affront d'être loué par vous pût jamais le porter à cet excès de bassesse, de trahir la vérité, l'amitié, l'honneur? eh! pour qui? pour vous, auteur de libelles qui le déchirent.

Après tant d'iniquités, il n'y en a point de si punissable que celle d'oser parler de votre modération , et des égards qu'on doit à votre âge et à votre prêtrise. Quelle modération ! le public la connaît. Votre âge et votre sacerdoce, qui exigent de vous plus de pureté et de vertu , sont en effet respectables ; mais ce sont de respectables témoins qui vous reprochent devant Dieu et devant les hommes des crimes que la nature abhorre : je parle de la calomnie et de l'ingratitude.

Certes, lorsque le sieur de Voltaire, attaqué pour lors de la 6èvre, et ranimé par le plaisir de secourir un malheureux, obtint la permission d'aller à cette prison, y courut porter au coupable les premières consolations ; quand l'abbé Desfontaines se jeta à ses

3aO MEMOIRE

pieds, qu'il les mouilla de larmes, et que le sieur de Voltaire ne put retenir les siennes, il ne s attendait pas alors qu'un jour l'abbé Desfontaines deviendrait son plus implacable ennemi.

En fut-il jamais un plus archarné? Les plus cruels se contentent d'ordinaire de leurs propres fureurs; l'abbé Desfontaines y joint toutes celles qu'il peut ramasser. Il fait tropbée de je ne sais quel malheureux libelle, aussi inconnu qu'absurde et calomnieux, qu'il attribue au sieur de Saint-Hyacinthe. Vous prétendez de tant de poisons composer un poison mortel qui, selon vous, flétrira à jamais, qui anéantira parmi les hommes l'honneur d'un homme que ses services vous ont rendu insupportable! Ixî sieur de Saint-Hyacinthe serait bien malheureux, sans doute, s'il était l'auteur des libelles que vous lui imputez ; s'il avait outragé un homme qui ne l'a jamais offensé ; s'il avait augmenté le nombre de ces brochures criminelles, qui sont la honte de la littérature et de l'humanité. Il est certain que la Hollande en a été trop long-temps infectée; les magistrats commencent à réprimer les progrès de cette contagion; elle s'est glissée jusque dans plusieurs journaux; quelque soin que la prudence humaine apporte à prévenir ce mal , il est difficile d'en étouffer les semences: la pauvreté, la liberté d'écrire, la jalousie, sont trois sources intarissables de libelles; un grand mal en est la suite. Ces libelles servent quelquefois d'autorité dans l'histoire des gens de lettres; l'illustre Bayle lui-même s'est abaissé jusqu'à en foire usage. On est donc réduit à la nécessité d'arrêter dans leur source, autant que l'on peut, le cours de

OU SIEUR DE VOLTAIRE. 1 789. fol

ces eaux empoisonnées. On les arrête en les fesant connaître; on prévient le jugement de la postérité; car tout homme public, soit ceux qui gouvernent , soit ceux qui écrivent, soit le ministre, soit l'auteur, ou le poète, ou l'historien, doit toujours se dire à soimême: Quel jugement la postérité pourra-t-elle faire de ma conduite ? C'est sur ce principe que tant de ministres et de généraux ont écrit des mémoires justificatifs ; que tant d'orateurs, de philosophes et de gens de lettres, ont fait leur apologie. Imitons-les, quelque grande distance qui soit entre eux et nous. Le devoir est le même. Pardonnez donc, encore une fois, lecteur, qui jetterez les yeux sur cet écrit; excusez des choses personnelles que la nécessité d'une juste défense arrache à un citoyen connu de vous par un travail assidu de vingt-cinq années, et qui, du fond de son cabinet, où il ne cherche qu'à s'instruire et à vous servir, porte au public, aux magistrats, à monseigneur le chancelier, père des lettres et des lois, des plaintes qui ne seront point étouffées par la calomnie.

Le sieur Desfontaines a-t-il rendu sa cause meilleure en rapportant encore dans son libelle quelques nouveaux vers du sieur Rousseau , qu'il qualifie d'é- [>i gramme , tels que ceux-ci, dans lesquels il fait parler l'abbé Desfontaines?

Petit rimeur anti-chrétien ,

On reconnaît dans tes ouvrages

Ton caractère et non le mien.

Ma principale faute, hélas! je m'en souvien , Vint d'un cœur qui, séduit par tes patelinages, Crut trouver un ami dans un parfait vaurien.

Charme des fous, horreur des sages,

Mrlmiobs. II. ÎI

MKMOIKK

Quand pour lui mon esprit aveuglé, j'en convien . Hasardait pour toi ses suffrages; Mais je ne me reproche rien Que d'avoir sali quelques pages D'un nom aussi vil que le tien ».

11 cite un autre morceau de prose de Rousseau , une lettre du i4 novembre 1 738, dans laquelle le sieur Rousseau dit qu'on attend le dernier coup de foudre qui doit écraser le sieur de foliaire. C'est avec de telles armes que le sieur Desfontaines veut soutenir cette triste guerre, où la victoire même serait un opprobre pour l'agresseur.

Non , nous ne croirons jamais que le sieur Rousseau, dans le temps même qu'il vient d'essayer, après trente années, de fléchir la justice, d'apaiser et sa partie civile, et le procureur général, et le parlement, et le public; tandis qu'il veut mettre le rempart de la religion entre ses fautes passées et son danger présent, puisse exposer à ce public qu'il veut apaiser, et de nouvelles satires, et de nouvelles iniquités qui le révoltent. Que pensera it-011 de celui avec qui vous vous êtes ligué depuis si long-temps, s'il trempait dans le fiel le plus amer des mains affaiblies qu'il joint tons les jours au pied des autels?

Continuez : remettez-nous sous les yeux les horreurs que le sieur Rousseau ( avant sa conversion sans doute ) a fait imprimer contre le sieur de Voltaire, pendant tant d'années en Hollande ; rappelez surtout le libelle diffamatoire qu'il a publié, en dernier lieu,

« Cette épigrarame , rap|>ortée aussi dans le Mémoire sur la satire, n'wt (tas daus les OEuvres de J.-B. Rousseau. H.

DU SIEUR DE VOLTAIRE. l^Sty 3*3

dans le journal de la Bibliothèque française 1 , et qui pourrait être, ainsi que le vôtre, la source d'un procès criminel, aussi funeste que celui qui lui attira la condamnation du parlement. Nous n'imprimerons point ici les pièces originales que nous avons ; nous ne publierons point encore les remords de ceux qui ont eu part à ces libelles; nous réservons, en cas de besoin , ces productions pour les tribunaux de la justice. Ne présentons ici que ces faits, qui ne demandent qu'un coup d'œil pour être jugés sans retour par le public. Le sieur Rousseau imprime que la source de sa haine contre le sieur de Voltaire vient en partie de ce que le sieur de Voltaire l'avait voulu détruire dans l'esprit de M. le prince D'Aremberg. Nous ne répondrons jamais que par pièces justificatives; nous n opposerons à cette calomnie du sieur Rousseau que la lettre * même de ce prince à M. de Voltaire, déjà rapportée dans le journal de Dusauzet 2 , mais peu connue en France.

A Enghien , ce 8 septembre 173»!.

« Au reste, je suis très surpris et très indigné que « Rousseau ait osé me citer dans l'article de la Biblio- « theque française qui vous regarde; ce que je puis « vous assurer, c'est qu'il me fait parler très fausse- « ment. Je suis, monsieur, votre très humble et très • obéissant serviteur , »

Le duc D'Aremberg.

1 C'est la lettre de Rousseau , du n mai 1 736, imprimée dans la Bibliothèqne française, tome XXIII , page 1 38 , et qui Gt naître la lettre de Voltaire, du 20 septembre 1 736 : voyez la CormponHancr . R.

* Elle a été aussi déposée.

» Bibliothèque française, tome XXIV, page i57. B

ai

S'il est vrai que cette imposture détermina ce priuce à bannir le sieur Rousseau du petit hôtel d'Àremberg, on ne désire point que ceux qui daignent le recueillir encore en usent de même. On lui souhaite seulement de longs remords dans une vie longue, et dont les derniers jours soient moins orageux. M. de Voltaire, qui a dû se venger, saurait lui pardonner, s'il se rétractait de bonne foi , s'il pouvait enfin ouvrir les yeux, et se souvenir efficacement de ce beau vers de Boileau (sat. XI, v. 34) :

Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l'être.

Plût à Dieu que ces querelles si déshonnêtes pussent aussi aisément s'éteindre qu'elles ont été allumées ! Plût à Dieu qu'elles fussent oubliées à jamais ! Mais le mal est fait, il passera peut-être à la postérité; que le repentir aille donc jusqu'à elle: il est bien tard, mais n'importe; il y a encore pour le sieur Rousseau quelque gloire à se repentir; peut-être même, si nos fautes et nos malheurs peuvent corriger les autres hommes, naîtra-t-il quelque avantage de ces tristes querelles dont le sieur Rousseau a fatigué deux générations d'hommes. Cet avantage que j'espère de ce fléau malheureux, c'est que les gens de lettres en sentiront mieux le prix de la paix et l'horreur de la satire, et qu'il arrivera dans la littérature ce qu'on voit dans les états, qui ne sont jamais mieux régies qu'après des guerres civiles.

Encore quelques paroles : nous n'avons pas assez détruit la calomnie, ni assez prévenu ses attaques pour l'avenir; il reste quelque chose de plus important mille

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fois que tout ce qu'on a vu. Les citoyens sont membres de la société en deux manières; ils vivent sous les lois de 1 état et sous celles de la religion; leur soumission à ces lois fait leur feûreté. Accuser un citoyen d'enfreindre l'un de ces devoirs, c'est vouloir lui ôter tous les droits de ('humanité; c'est vouloir le dépouiller d'une partie de son être; c'est un assassinat qui se commet avec la plume. Les hommes de tous les temps et de tous les lieux s'accordent à flétrir d'une exécration éternelle ces délateurs qui répandent l'accusation d'irréligion; ces meurtriers qui prennent le couteau sur l'autel pour égorger impunément l'innocence; monstres d'autant plus à craindre qu'ils ont souvent mis dans leur parti la vertu même. Votre desseiu est donc de perdre le sieur de Voltaire par cette accusation affreuse d'irréligion et d'athéisme que vous répétez sans cesse; c'est là ce dont il se plaignait si justement dans sa préface tfAlzire; c'est là ce qu'il appelle la dernière ressource des calomniateurs. Eh bien ! connaissez celui que vous voulez perdre, et lisez la lettre suivante

Après ce témoignage authentique des sentiments d'un homme sans ambition , sans brigue , qui n'a jamais sollicité la moindre place, dont tous les jours languissants et accablés de maladies sont sacrifiés à l'étude, qui ne demande rien , qui ne veut rien , sinon la retraite et la paix, lui envierez-vous cette paix consacrée au travail? chercherez-vous à troubler sa vie, vous qui, après tout, lui devez la votre?

1 Cette lettre est celle au P. Tournemine, qu'on trouvera dan* la Correspondance, fin de décembre 1 7 38. B.

3l6 mémoire du sieur de voltaire.

Ce mémoire, composé à la hâte par un homme qui n'a que la vérité pour éloquence, et sou innocence pour protection , apprendra du moins à la calomnie à trembler. Son véritable supplice est d'être réfutée ; et, s'il n'y a point parmi nous de loi contre l'ingratitude, il y en a une gravée dans tous les cœurs, qui venge le bienfaiteur outragé, et punit l'ingrat qui persécute.

Voltaire.

A Cirey, ce 6 février

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