SUR LA SATIRE. IJ$Ç
Il s'est trouvé réellement des hommes assez perdus d'honneur pour faire un métier public de ces scandales : semblables à ces assassins à gages , ou à ces monstres du siècle passé qui gagnaient leur vie à vendre des poisons.
Mais je ne crois pas que depuis que les hommes sont méchants et calomniateurs , on ait jamais mis au jour un libelle aussi déshonorant pour l'humanité que celui qui a paru à Paris au mois de janvier de cette année 1739, sous le titre de Voltairomanic , ou Mémoire (fini jeune avocat. ( 1 738 , in-i 2. )
C'est de quoi je suis obligé par toutes les lois de rhonneur de dire un mot ici; et je prie tout lecteur attentif de vouloir bien examiner une cause qui devient l'affaire de tout honnête homme : car «quel homme de bien n'est pas exposé à la calomnie plus ou moins publique? Tout lecteur sage est, en de pareilles circonstances, un juge qui décide de la vérité et de Thonneur en dernier ressort, et c'est à son cœur que l'injustice et la calomnie crient vengeance *.
RXAMKjr D'un LIBELLE CALOMHIKUX IlfTITULH LA VOI.T AIROM A NIE . OU MEMOIRE D'UN JEUNE AVOCAT
Il est juste en premier lieu de laver l'opprobre que l'on fait au corps respectable des avocats, en imputant à l'un de leurs membres un malheureux libelle, où les injures et les calomnies les plus atroces tiennent lieu «le raisons; un libelle où l'on traite avec
« Quelque* mol* de eet aliuéa sont dans le Memotrr qui précède , page '99 B.
indignité M. Àndry , qui travaille avec applaudissement depuis trente ans au Journal des Savants sous M. l'abbé Bignon ; un libelle où Ton appelle M. de Fontenelle ridicule >• celui-ci , Thersite de la faculté • ; celui-là, cfclope; cet aLUtrc,Jaquin ; un libelle enfin qui, pour me servir des expressions d'un des plus estimables hommes de Paris, est l'ouvrage des furies, si les furies n'ont point d'esprit.
Quand on s'abaisse à parler d'un libelle , je crois qu'il n'en faut parler que papiers justificatifs en main, soit devant les juges, soit devant le public. Voici donc la lettre d'un des plus anciens et des meilleurs avocats de Paris qui prouve qu'il est impossible qu'un avocat soit l'auteur de ce libelle punissable.
A Paris, ce n février 1 739.
« J'ai vu, monsieur, un imprimé qui a couru ici , «intitulé, La Voltairomanie , ou Lettre d'un jeune « avocat , en forme de mémoire. J'ai vu au palais la a plupart de messieurs les avocats. Après avoir parlé « à M. Deniau, qui est à présent notre bâtonnier, je « puis vous assurer, monsieur, qu'il n'y a qu'un cri de « blâme et d'indignation contre les calomnies atroces « répandues dans ce libelle. Le sentiment commun est «qu'il n'est pas possible qu'un ouvrage si méchant « soit imputé à un avocat, ni même à quelqu'un qui « connaîtrait les lois de cette profession , dont le pre- « mier devoir est la sagesse. Je vous proteste, au nom «de tous ceux à qui j'ai parlé (et c'est, encore une « fois, la meilleure partie du palais), que, bien loin
• Os expressions sont aussi dans le Mémoire page 3oo. B.
SHR LA SATIRK. 1789.
«que quelqu'un s'en avoue Fauteur, tous le con- « damnent comme extrêmement scandaleux. Je vous « ajouterai même que c'est avec une vraie peine que « la. plupart vous ont vu si injurieusement traité que « voua Fêtes dans cet écrit ; car nous fesons gloire , « monsieur, d'honorer les grands génies , et vos ou- « vrages sont dans nos mains. Tout cela vous serait « attesté par monsieur le bâtonnier au nom de l'ordre, « sans la difficulté de convoquer une assemblée géné- « raie. Si de pareilles brochures, distribuées sous le « nom vague d'un avocat , devenaient fréquentes, nous «serions exposés sans cesse à nous mettre en mouve- « ment pour les désavouer. Mais pour suppléer à une « attestation eu forme, je me suis chargé de vous « rendre compte du sentiment général ; et je le fais de « l'aveu de tous ceux à qui j'en ai parlé. Je m'en ac- « quitte avec d'autant plus de satisfaction, que c'est ce « que j'avais pensé à la vue du libelle.
« Je suis avec toute l'estime, etc. Signé Pageau. »
Il n'y a personne qui, ayant lu cette lettre, et ayant remarqué que le libelle est tout entier en faveur du sieur abbé Guyot Desfontaines , et plein d'anecdotes qui le regardent, jusque-là même que sa généalogie y est rapportée; il n'y a personne, dis-je, qui ne voie évidemment par cent autres raisons qu'aucun avocat n'a composé cet ouvrage. Mais qui donc pourrait en être l'auteur ?
Quoique l'abbé Guyot Desfontaines soit depuis quelque temps mon plus cruel ennemi , cependant je me garderai bien d'imputer à un homme de son âge,
h un prêtre, une si infâme pièce : je croirais lui faire une trop grande injure. Je l'en crois incapable, et en voici les raisons.
Il est dit dans ce libelle, en termes exprès, que je suis un voleur , un brutal , un enragé, un athée, le petit-fils et un paysan, etc. , etc.
Or je soutiens qu'un homme de lettres , quelque méchant qu'il puisse être, ne peut vomir de pareilles injures : celles de voleur, i\ enragé, athée, de brutal, sont des termes horribles, mais vagues, qui ne peuvent souiller la plume d'un homme auquel il resterait la moindre pudeur et la moindre étincelle desprit.
Il est encore bien peu probable qu'un écrivain reproche à un autre écrivain sa naissance. L'auteur de la Henriade doit peu s'embarrasser quel a été son grand-père1. Uniquement occupé de l'étude, je ne cherche point la gloire de la naissance. Content, comme Horace de mes parents, je n'en ai jamais demandé d'autres au ciel ; et je ne réfuterais point ici ce vain mensonge, si je n'avais parmi mes proches parents des magistrats et des officiers- généraux qui s'intéresseront peut-être davantage à l'honneur d'une famille outragée. Pour moi , je sens qu'un tel reproche, s'il était vrai, ne pourrait jamais m'affliger. Je me suis consacré à l'étude dès ma jeunesse ; j'ai refusé la charge d'avocat du roi à Paris , que ma famille, qui a exercé long-temps (les charges de judicature en province, voulait m acheter. En un mot,
' <> «pli suit »>st tlaus \v Mémoire, |tai;«- lio. H. - » Meu c»ntenlu\ . Ho race , livre f r, satire vi, vers y<>. B.
SIR LA S ATI H K. I 739. 3/^9
l'étude fait tous mes titres, tous mes honneurs, toute mon ambition.
Voici des preuves encore plus fortes que cet infâme écrit ne peut être de l'homme à qui tout Paris l'impute.
On ose avancer dans ce libelle que ce service signalé qu'avait rendu si publiquement autrefois le sieur de Voltaire au sieur Desfontaines, il ne l'avait rendu que pour obéir à M. le président de Bernières, son patron, qui le nourrissait et le logeait par bonté, et que par conséquent le sieur Desfontaines n'avait aucune obligation au sieur de Voltaire.
Premièrement, comment se pourrait-il faire qu'un homme de bon sens raisonnât ainsi? Quoi ! il serait permis d'insulter son bienfaiteur, pareequ'il aurait été logé et nourri chez un autre? est-ce là la logique de l'ingratitude? En second lieu, l'abbé Desfontaines ne savait-il pas que j'ai long-temps loué chez M. de Bernières un appartement assez connu ? faut-il lui apprendre que j'ai en main Pacte fait double, du 4 de mai 17^3, par lequel je payais 1800 livres de pension pour moi et pour un de mes.amis 1 ? faudrait-il enfin dire ici que le chef de la justice et plusieurs autres magistrats ont vu la lettre de la veuve du président de Bernières, qui dément. d'une manière si forte toutes les impostures du libelle? Nous ne la rapportons point ici, pareeque nous n'en avons point demandé la permission, comme nous avions demandé celle de la faire voir à M. le chancelier.
' Tout ceci est en d'autres termes dans le Mémoire, page S 1 6. B.
35o MÉMOIRE
Enfin comment se pourrait-il faire que l'abbé Desfontaines osât dire qu'il n'a jamais eu aucune obligation au sieur de Voltaire ?
On n'a qu'à lire la lettre qu'il m'écrivit en sortant de l'endroit d'où je l'avais tiré; elle est écrite et signée de sa main; le cachet est même presque entier.
Do Paris, ce 3i niai ».
« Je n'oublierai jamais les obligations infinies que « je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de « votre esprit. Vous êtes l'ami le plus généreux qui « ait jamais été. Que ne vous dois-je point ! etc. , etc.
« L'abbé Nadal , l'abbé de Pons, Dauchet, Fréret, « se réjouissent ; ils traitent ma personne comme je « traiterai toujours leurs indignes écrits. Ne pourriez- « vous pas faire en sorte que l'ordre qui m'exile à a trente lieues soit levé? Voilà, mon cher ami, ce « que je vous conjure d'obtenir encore pour moi. Je a ne me recommande qu'à vous seul, qui m'avez servi, « etc. , etc. »
Après tant de preuves, je soutiendrai toujours qu'il faudrait que l'abbé Desfontaines, au moins, eût absolument perdu la mémoire, pour avancer, contre un homme qui lui a rendu de tels services, des impostures si horribles et si aisées, à confondre.
Mais,, me dira-t-on , si vers le temps même où il vous avait les plus grandes obligations qu'un homme puisse avoir à un homme, il fit un libelle contre vous; si vous avez plusieurs lettres des personnes auxquelles
• Ce fragment de lettre est dans le Mémoire, page 3i4, avec quelques root> de plu». B.
SUR LA SATIRF. 35 1
i) montra cet écrit; si l'on sait qu'il était intitulé: Apologie de M. de Voltaire, et que cette apologie ironique et sanglante était un libelle diffamatoire contre vous et contre feu M. de La Motte; si lui-même, dans un autre libelle intitulé: Pantalo-Phebeana^. 73, à eu l'imprudence de citer cette apologie ironique 1 ; enfin , s'il a été capable d'une telle ingratitude quand le service était récent, que n'a-t-il point pu faire après plus de treize années? J'avoue que cette objection est pressante; mais voici ce que j'ai à répondre.
Je ne crois pas qu'il soit permis d'accuser, sans preuves juridiques, un citoyen, de quelque faute que ce puisse être : or j'ai, à la vérité, des preuves juridiques, des témoignages subsistants3, que la première chose qu'il fit au sortir de Bicêtre, ce fut un libelle contre moi *; mais je n'ai aucune preuve assez
tWHMV^t.i r- ■ • ' * t ' ... ,r. t.":
« Voyez la note de Vol taire, page 3 18. B.
» Les extraits de lettres que Voltaire cite dans la note suivante sont déjà dans le Mémoire, page 317. B.
• Extraits des lettres de M. Thiriot.
Du i6aeût 1716.
- Il a tait , du temps de Bicétre, un ouvrage contre vous, intitulé : Apo- « logie de M. de Foliaire, que je l'ai forcé, avec bien de la peine, i jeter
• dans le feu. C'est lui qui a fait , à Évreux , une édition du poème de 4a «Ligue, dans lequel il a iuséré des vers de sa façon contre M. de La
- Motte, etc. »
Du 3",éCOTbre "38
■ Je me «oimem très bien qu'i h Rivièrc-Bourdet . chez feu M. le prèsi-
• dent de Bernières, il 'fut question d'un écrit contre M. He Voltaire, que
- l'abbé Desfontaines me fit voir, et que je l'engageai de jeter au feu , etc.-
Du 14 janvier 1739.
• Je démens les impostures d'un calomniateur; je méprise les éloges qu'il
- me donne ; je témoigne ouvertement mon estime , mon amitié, m