‹ Œuvres de VoltaireChapitre 105 sur 182 · SUR LA SATIRE. I 7^9. ^4 I · texte numérisé non relu

SUR LA SATIRE. I 7^9. ^4 I

Charme des fou», horreur des sage», Quand par lui mon esprit aveuglé, j'en ronvien , Hasardait pour toi ses suffrages; Mais je ne me reproche rien Que d'avoir sali quelques pages D'un nom aussi vil que le tien.

Un pareil exemple prouve bien que quand ou n'a pas travaillé de bonne heure à dompter la perversité de ses penchants, ou ne se corrige jamais; et que les inclinations vicieuses augmentent encore à mesure que la force desprit diminue.

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Au milieu des délices pour lesquelles seules on semble respirer à Paris , la médisance et la satire en ont corrompu souvent la douceur. T/on y change de mode dans l'art de médire et de nuire comme dans les ajustements. Aux satires en vers alexandrins succédèrent les couplets; après les couplets vinrent ce qu'on appelle les calottes. Si quelque chose marque sensiblement la décadence du goût en France, c'est cet empressement qu'on a eu pour ces misérables ouvrages. Une plaisanterie ignoble, toujours répétée, toujours retombant dans les mêmes tours, sans esprit, sans imagination, sans grâce, voilà ce qui a occupé Paris pendant quelques années; et pour éterniser notre honte, on en a imprimé deux recueils, l'un en quatre et l'autre en cinq volumes1 ; monuments infâmes de

' L'édition de 17^2 des Mémoires pour servir a f histoire de la calotte, pus lérieure au Mémoire sur la satire, est même en six parties. Voltaire n'> est |hs ménagé. Voyez auvsi ma Préface pour les Lettres philosophiques, tome XXX VII, page 1 l'édition intitulée : Recueil des pièces du régi-

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méchanceté et de mauvais goût, dans lesquels, depuis les princes jusqu'aux artisans, tout est immolé à la médisance la plus atroce et la plus basse, et à la plus plate plaisanterie. Il est triste pour la France, si féconde en écrivains excellents, qu'elle soit le seul pays qui produise de pareils recueils d'ordures et de bagatelles infâmes.

Les pays qui ont porté les Copernic , les Ticho- Brahé, les Otto-Guericke, les Leibnitz, les Bernouilli, les Wolf , les Huygens ; ces pays où la poudre , les télescopes, l'imprimerie, les machines pneumatiques, les pendules, etc., ont été inventés; ces pays que quelques uns de nos petits-maîtres ont osé mépriser pareequ'on n'y fesait pas la révérence si bien que chez nous; ces pays, dis-je, n'ont rien qui ressemble à ces recueils , soit de chansons infâmes, soit décalottes, etc. Vous n'en trouvez pas un seul en Angleterre, malgré la liberté et la licence qui y régnent. Vous n'en trouverez pas même en Italie, malgré le goût des Italiens pour les pasquinades.

Je fais exprès cette remarque, afin de faire rougir ceux de nos compatriotes qui, pouvant faire mieux, déshonorent notre nation par des ouvrages si malheureusement faciles à faire, auxquels la malignité humaine assure toujours un prompt débit, mais qu'enfin la raison, qui prend toujours le dessus , et qui domine dans la saine partie des Français, condamne ensuite à un mépris éternel.

ment de la calotte, Paris (Hollande), 77*6 ( 1 7»«) . contient , page »6i t une pièce contre Camusat, qu'on donne comme étant de Voltaire, et qui n'est pas dans l'édition de 175*. B.

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URS CALOMSIBS COVTRB LES BCBIV1IVS DE REPUT ATIOH.

Il s'est glissé dans la république des lettres uue peste cent fois plus dangereuse; c'est la calomnie, qui va effrontément , sous le nom de justice et de religion, soulever les puissances et le public contre des philosophes, contre les plus paisibles des hommes, incapables de jamais nuire, par cela même qu'ils sont philosophes.

J'ai entendu demander souvent : Pourquoi Charron a-t-il été calomnié et persécuté, et que Montaigne, le libre, le pyrrhonien , le hardi Montaigne, et Rabelais même, ne l'ont jamais été ? pourquoi Socrate a-t-il été condamjié à mort , et Spinosa a-t-il vécu tranquille ? pourquoi La Mothe Le Vayer, cent fois plus hardi, plus cynique que Bayle, a-t-il été précepteur de deux enfants de Louis XIII , et que Bayle a été accablé ? pourquoi Descartes et Wolf, les deux lumières de leur siècle, ont - ils été chassés l'un d'Utrecht, et l'autre de l'université de Hall, et que tant d'autres qui ne les valaient pas ont été comblés d'honneurs? On rapportait tous ces événements à la fortune, etc.

Et moi je dis : Examinez bien les sources des persécutions qu'ont essuyées ces grands hommes , vous trouverez que ce sout des gens de lettres, des sophistes, des professeurs, des prêtres , qui les ont excitées; lisez, si vous pouvez, toutes les injures qu'on a vomies contre les meilleurs écrivains, vous ne trouverez pas un seul libelle qui n'ait été écrit par un rival. On appelle les belles-lettres humaniores lilterœ,

les lettres humaines; mais, dit un homme d'esprit , on voyant cette fureur réciproque de ceux qui les cultivent , on les appellera plutôt les lettres inhumaines Je ne veux point m 'étendre ici sur les persécutions qui ont privé de leur liberté, de leur patrie, ou de la vie même, tant de grands personnages dont les noms sont consacrés à la postérité : je ne veux parler ici que de cette persécution sourde que fait continuellement la calomnie, de cet acharnement à composer des libelles, à diffamer ceux qu'on voudrait détruire.

La jalousie, la pauvreté, la liberté d'écrire, sont trois sources intarissables de ce poison. Je conserve précieusement, parmi plusieurs lettres assez singulières que j'ai reçues dans ma vie, celle d'un écrivain * qui a fait imprimer plus d'un ouvrage. La voici :

«Monsieur, étant sans ressource, j'ai composé un « ouvrage contre vous; mais si vous voulez m'envoyer « deux cents écus, je vous remettrai fidèlement tous « les exemplaires, etc., etc. »

Je rappellerai encore ici la -réponse que fit, il y a quelques années, un de ces malheureux écrivains 3 à un magistrat qui lui reprochait ses libelles scandaleux: « Monsieur, dit-il, il faut que je vive. »

1 Voyez, dans la Correspondance, la lettre au P. Porée, du 7 janvier 1 ?3o, lettre qui, pendant long-temps , a été imprimée à la tète A'OEdipe et sous la date de 1729. R.

* La Jouchère. Voyez, dans les Mélange*, année 1 7^7, la xxi* des Honnêtetés littéraires ; et dans la Correspondance, la lettre à madame Denis, du 10 décembre 1753. B.

3 L'abbé Desfontaines : voyez, dans les Mélanges, année 177Î , le Fragment d'une lettre sous le nom de M. de Morza. W.

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