AMPHITRYON
Comédie en rers et en trois actes, représentée sur le théâtre du Palais
Royal le 1 3 janvier 1668.
Euripide et Archippus avaient traité ce sujet de tragi-comédie chez les Grecs : c'est une des pièces de Plaute qui a eu le plus de succès ; on la jouait encore à Rome cinq cents ans après lui; et ce qui peut paraître singulier, c'est qu'on la jouait toujours dans des fêtes consacrées à Jupiter. 11 n'y a que ceux qui ne savent point combien les hommes agissent peu consequemment qui puissent être surpris qu'on sv
1 Le Ballet des Muses est de Rensérade. R.
» Dans les première» éditions le quelque peine qu'il y eût prise termine la phrase précédente ; mai» d'une ou d'autre inauiére le te\te me parait alléré. Voltaire refuserait à Molière le t;énie qu'il lui a reconnu, paj*is 398 et 41 3. R.
moquât publiquement au théâtre des mêmes dieux qu'on adorait dans les temples.
Molière a tout pris de Plaute , hors les scènes de Sosie et de Cléanthis. Ceux qui ont dit qu'il a imité son prologue de Lucien ne savent pas la différence qui est entre une imitation et la ressemblance très éloignée de l'excellent dialogue de la Nuit et de Mercure, dans Molière, avec le petit dialogue de Mercure et d'Apollon, dans Lucien: il n'y a pas une plaisanterie, pas un seul mot que Molière doive à cet auteur grec.
Tous les lecteurs exempts de préjugés savent combien X Amphitryon français est au-dessus de X Amphitryon latin. On ne peut pas dire des plaisanteries de Molière ce qu'Horace dit de celles de Plaute :
«Vestri proavi plautinos et numéros et ■ Laudavere sales, nimium patienter utrumque *. •
Dans Plaute, Mercure dit à Sosie : a Tu viens avec « des fourberies cousues. » Sosie répond : « Je viens '«avec des habits cousus.» «Tu as menti, réplique le « dieu; tu viens avec tes pieds, et non avec tes habits.» Ce n'est pas là le comique de notre théâtre. Autant Molière paraît surpasser Plaute dans cette espèce de plaisanterie que les Romains nommaient urbanité , autant paraît-il aussi l'emporter dans l'économie de sa pièce. Quand il fallait chez les anciens apprendre aux spectateurs quelque événement, un acteur venait , sans façon , le conter dans un monologue : ainsi Amphitryon et Mercure viennent seuls sur la scène dire tout ce qu'ils ont fait pendant les entr'actes. 11
• Art poétique, 270-71. B.
n'y avait pas plus d'art dans les tragédies. Cela seul fait peut-être voir que le théâtre des anciens (d'ailleurs à jamais respectable) est, par rapport au nôtre, ce que l'enfance est à l'âge mûr.
Madame Dacier, qui a fait honneur à son sexe par son érudition, et qui lui en eût fait davantage, si avec la science des commentateurs elle n'en eût pas eu l'esprit, fit une dissertation pour prouver que X Amphitryon de Plaute était fort au-dessus du moderne; mais ayant ouï dire que Molière voulait faire une. comédie des Femmes savantes, elle supprima sa dissertation.
\J Amphitryon de Molière réussit pleinement et sans contradiction : aussi est-ce une pièce faite pour plaire aux plus simples et aux plus grossiers, comme aux plus délicats. C'est la première comédie que Molière ait écrite en vers libres. On prétendit alors que ce genre de versification était plus propre à la comédie que les rimes plates , en ce qu'il y a plus de liberté et plus de variété. Cependant les rimes plates en vers alexandrins ont prévalu. I^es vers libres sont d'autant plus malaisés à faire, qu'ils semblent plus faciles. Il y a un rhythme très peu connu qu'il y faut observer, sans quoi cette poésie rebute. Corneille ne connut pas ce rhythme dans son Agèsilas.