L'AVARE
Comédie en prose et eo cinq actes, représentée à Paru sur le théâtre du Palais-Royal le 9 septembre 1668.
Cette excellente comédie avait été donnée au public en 1667; mais le même préjugé qui fit tomber
le Festin de Pierre, parcequ'il était en prose, avait fait tomber l'Avare. Molière, pour ne point heurter de front le sentiment des critiques, et sachant qu'il faut ménager les hommes quand ils ont tort, donna au public le temps de revenir, et ne rejoua V Avare qu'un an après : le public, qui , à la longue, se rend toujours au bon, donna à cet ouvrage les applaudissements qu'il mérite. On comprit alors qu'il peut y avoir de fort bonnes comédies en prose, et qu'il y a peut-être plus de difficulté à réussir dans ce style ordinaire, où l'esprit seul soutient l'auteur, que dans la versification, qui, par la rime, la cadence et la mesure, prête des ornements à des idées simples que la prose n'embellirait pas.
Il y a dans V Avare quelques idées prises de Plaute, et embellies par Molière. Plaute avait imaginé le premier de faire en même temps voler la cassette de l'Avare , et séduire sa fille ; c'est de lui qu'est toute l'invention de la scène du jeune homme qui vient avouer le rapt, et que l'Avare prend pour le voleur. Mais on ose dire que Plaute n'a point assez profité de cette situation ; il ne l'a inventée que pour la manquer; que l'on en juge par ce trait seul : l'amant de la fille ne paraît que dans cette scène; il vient sans être annoncé ni préparé, et la fille elle-même n'y paraît point du tout.
Tout le reste de la pièce est de Molière, caractères, intrigues, plaisanteries; il n'a imité que quelques lignes, comme cet endroit où l'Avare parlant ( peutêtre mal à propos) aux spectateurs, dit 1 : «Mon voleur
' Acte IV, sctaie 7. B.
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« u est-il point parmi vous? Ils me regardent tous, et «se mettent à rire : » — «Quid est quod ridetis? Novi «ouincs, scio fures hic esse complures 1 ; » et cet autre endroit encore où, ayant examiné les mains du valet qu'il soupçonne, il demande à voir la troisième: Oslende tertiam.
Mais si Ton veut connaître la différence du style de Plaute et du style de Molière, qu'on voie les portraits que chacun fait de son Avare. Plaute dit :
Clamât
• Suam rem péri Use, seque eradicarier, « De suo tigillo fumus si qua exit foras.
«Quin cum it dormitum, follcm sibi obslringit ob gulam.
• — Cur? — No quid anima? forte amiltat dormiens.
• — Etiamne obturât inferiorem gutturem ? »
Aulularia, act. II, se. 4-
«Il crie qu'il est perdu, qu'il est abîmé, si la fu- « mée de son feu va hors de sa maison. II se met une a vessie à la bouche pendant la nuit, de peur de « perdre son souffle. — Se bouche-t-il aussi la bouche «d'en bas?»
Cependant ces comparaisons de Plaute avec Molière, toutes à l'avantage du dernier, u 'empêchent pas qu'on ne doive estimer ce comique latin , qui , n'ayant pas la pureté de Térence, et fort inférieur à Molière, a été 4, pour la variété de ses caractères et de ses intrigues, ce que Rome a eu de meilleur. On trouve aussi , à la vérité , dans X Avare de Molière
1 Acte I'r, scène 3. B.
» Ce texte est celui de l'édition de Keld. Dans toutes les édition» précédentes , de 1 7 à 1775, ou lit : - IV Térence , avait d'ailleurs tant <f an
« très talents, et qui, quoique inférieur à Molière , etc. » F.
4'i8 SOMMAIRES DES PIÈCES
quelques expressions grossières, comme : « Je sais « Fart de traire les hommes 1 ; » et quelques mauvaises plaisanteries , comme : « Je marierais , si je l'avais «entrepris, le Grand-Turc et la république de Ve- « nise a. »
Cette comédie a été traduite en plusieurs langues, et jouée sur plus d'un théâtre d'Italie et d'Angleterre, de même que les autres pièces de Molière; mais les pièces traduites ne peuvent réussir que par l'habileté du traducteur. Un poète anglais nommé Shadwell, aussi vain que mauvais poète, la donna en anglais du vivant de Molière. Cet homme dit dans sa préface : « Je crois pouvoir dire, sans vanité, que Molière n'a « rien pertlu entre mes mains. Jamais pièce française « n'a été maniée par un de nos poètes, quelque mé- « chant qu'il fût, qu'elle n'ait été rendue meilleure. « Ce n'est ni faute d'invention ni faute d'esprit que « nous empruntons des Français; mais c'est par pâte i*esse : c'est aussi par paresse que je me suis servi de « l'Avare de Molière. »
On peut juger qu'un homme qui n'a pas assez d'esprit pour mieux cacher sa vanité n'en a pas assez pour faire mieux que Molière. La pièce de Shadwell est généralement méprisée. M. Fielding , meilleur poète et plus modeste, a traduit l'Avare, et l'a fait jouera Londres, en 1733. Il y a ajouté réellement quelques beautés de dialogue particulières à sa nation, et sa pièce a eu près de trente représentations; succès très rare à Londres , où les pièces qui ont le
• Acte II , scène 5. B. — » Acte II scène 6. B.
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plus de cours ne sont jouées tout au plus que quinze fois.