LES FEMMES SAVANTES
Comédie eu vers et en cinq actes, représentée sur le théâtre du Palais- Royal le 1 1 mars 167a.
Cette comédie, qui est mise par les connaisseurs dans le rang du Tartufe et du Misanthrope, attaquait un ridicule qui ne semblait propre à réjouir ni le peuple ni la cour, à qui ce ridicule paraissait être également étranger. Elle fut reçue d'abord assez froi-
dément; mais les connaisseurs rendirent bientôt à Molière les suffrages de la ville; et un mot du roi lui donna ceux de la cour. L'intrigue, qui en effet a quelque chose de plus plaisant que celle du Misanthrope, soutint la pièce long-temps.
Plus on la vit, plus on admira comment Molière avait pu jeter tant de comique sur un sujet qui paraissait fournir plus de pédanterie que d'agrément. Tous ceux qui sont au fait de l'histoire littéraire de ce tempslà savent que Ménage y est joué sous le nom de Vadius, et que Trissotin est le fameux abbé Cotin, si connu par les satires de Despréaux. Ces deux hommes étaient, pour leur malheur, ennemis de Molière; ils avaient voulu persuader au duc de Montausier que le Misanthrope était fait contre lui; quelque temps après ils avaient eu chez Mademoiselle, fille de Gaston de France, la scène que Molière a si bien rendue dans les Femmes savantes. Le malheureux Cotin écrivait également contre Ménage, contre Molière, et contre Despréaux: les satires de Despréaux l'avaient déjà couvert de honte, mais Molière l'accabla. Trissotin était appelé aux premières représentations Tricotin. L'acteur qui le représentait avait affecté, autant qu'il avait pu, de ressembler à l'original par la voix et par les gestes. Enfin, pour comble de ridicule, les vers de Trissotin , sacrifiés sur le théâtre à la risée publique, étaient de l'abbé Cotin même. S'ils avaient été bons, et si leur auteur avait valu quelque chose, la critique sanglante de Molière et celle de Despréaux ne lui eussent pas ôté sa réputation. Molière luimême avait été joué aussi cruellement sur le théâtre
de l'hôtel de Bourgogne * et n'en fut pas moins estimé : le vrai mérite résiste à la satire. Mais Cotin était bien loin de 8e pouvoir soutenir contre do telles attaques: on dit qu'il fut si accablé de ce dernier coup, qu'il tomba dans une mélancolie qui le conduisit au tombeau. Les satires de Despréaux coûtèrent aussi la vie à l'abbé Cassaignc, triste effet d'une liberté plus dangereuse qu'utile, et qui flatte plus la malignité humaine qu'elle n'inspire le bon goût.
La meilleure satire qu'on puisse faire des mauvais poètes, c'est de donner d'excellents ouvrages; Mo lière et Despréaux n'avaient pas besoin d'y ajouter des injures. >