‹ Œuvres de VoltaireChapitre 177 sur 182 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

A SA RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, prowoncr i.t %vnm 9 mai 1-46*.

Messieurs,

Votre fondateur mit dans votre établissement toute ta noblesse et la grandeur de son ame; il voulut que vous fussiez toujours libres et égaux. En effet, il dut élever au-dessus de la dépendance des bommes qui

1 Voltaire avait donné la Uenriade, Œdipe, Mariamne, l'Indiscret, Brut us , et Y Histoire de Charles XI i \ lorsqu'au commencement de 17.^1 il se présenta pour une place à l'académie française. Mais Le Gros de Roze déclara que Voltaire ne serait jamais un personnage académique, et le candidat eut à peine quelques voix. A la mort du cardinal de Fleury. en 174^, Voltaire , qui avait encore produit sur la scène Zaïre, la Mort de César, Attire, Mafiomet, Mcrope , pensait k se présenter de nouveau. Le ministre Maure pas annonça qu'il s'opposerait a sa uomination. C'est à l'occasion de ce second refus que fut imprimé un pamphlet attribué au poète Roy, et intitulé : Discours prononcé à la porte de l'académie française, par M. le directeur, à 31***. Ce ne fut que trois ans après, à l'âge de cinquante-deux ans, que Voltaire fut nommé membre de l'académie française. Encore fallut-il qu'il fit une espèce de profession de foi (voyez , dans la Correspondance, la lettre au R. P. de La Tour, du 7 février 1746). Il succédait au président Bouhier, et prit séance le 9 mai 1746. Le directeur de l'académie était l'abbé D'Olivet. Voltaire , dans sa lettre à Maupertuis, du *6 mai ou 3 juillet 1746» parle de suppressions qu'où exigea lorsqu avant de prononcer sou dix-ours il le lut dans un comité d académiciens. Maupertuis ne croyait pas à la suppres&iou. La réception donna naissance à quelques pamphlets : I. Lettre d'un académicien de F Ule franche à M. de Voltaire, au sujet de ion remerct-

Mklaugka. II. 35

étaient au-dessus de l'intérêt, et qui, aussi généreux que lui , fesaient aux lettres l'fronneùP qu'elles méritent*, de les cultiver pour elles-mêmes'. Il était peutêtre à craindre qu'un jour des travaux si honorables ne se ralentissent. Ce fut pour les conserver dans leur vigueur que vous vous fîtes une règle de n'admettre aucun académicien qui ne résidât dans Paris. Vous vous êtes écartés sagement de cette loi, quand vous avez reçu de ces génies rares que leurs dignités appelaient ailleurs, mais que leurs ouvrages touchants

ment à t 'académie française, in-4°. II. Réflexions sur te remerciment de M. de V" à r académie française, fesant partie du Voltariana. III. Discours prononcé à l'académie française par M. de V ol taire, harangue ironique, dont l'auteur est Baillet de Saint -Julien. Louis Travenol fils, violon de l'académie royale de musique, fit alors réimprimer le Discours prononcé à la porte de /* académie, et une pièce de vers intitulée : Le Triomphe poéti<]ue, déjà publiée en 1 7 39. Voltaire traduisit Travenol devant les tribunaux. Le Discours de réception de Voltaire a été admis dans le tome VIII de ses OEuvres, Dresde , 1748, in-8°. Dans l'édition des OEuvres de Voltaire, dounée dans la même ville en 175 a , le Discours de réception fait partie du tome IV, et est précédé de cet Avertissement des éditeurs:

•« Quoiqu'un discours à l'académie ne soit d'ordinaire qu'un compliment « plein de louanges rebattues , et surchargé de l'éloge d'un prédécesseur qui

- se trouve souvent un homme très médiocre; cependant ce discours, dont

- plusieurs personnes nous ont demandé la réimpression , doit ètreexneplé « de la loi commune, qui condamne à l'oubli la plupart de ces pièces d'appa- •• reil , où l'on ne trouve rien. Il y a ici quelque chose, et les notes sool » utiles. »

On a quelquefois attribué aux éditeurs de Kehl ce petit Avertissement, qui est peut-être de Voltaire lui-même. Les notes avaient été ajoutées en

• L'académie française est la plus ancienne de France; elle fut d'abord composée de quelques geus de lettres , qui s'assemblaient pour conférer ensemble. Elle n'est point partagée en honoraires et pensionnaires; elle u'a que des droits hoiioriliques , comme celui des commensaux de la maison du roi , de ue point plaider hors de Paris ; celui de haranguer le roi en corps avec les cours supérieures , et de no rendre compte directement qu'au roi.

Digjjized by G

a l'académie française. 1746. 547

ou sublimes rendaieut toujours présents parmi vous; car ce serait violer l'esprit d'une loi, que de n'en pas transgresser la lettre en faveur des grands hommes. Si feu M. le président Bouhier, après s'être flatté de vous consacrer ses jours, fut obligé de les passer loin de vous, l'académie et lui se consolèrent, parcequ'il n'en cultivait pas moins vos sciences dans la ville de Dijon, qui a produit tant d'hommes de lettres", et où le mérite de l'esprit semble être un des caractères des citoyens.

Il fesait ressouvenir la France de ces temps où les plus austères magistrats, consommés comme lui dans l'étude des lois, se délassaient des fatigues de leur état dans les travaux de la littérature. Que ceux qui méprisent ces travaux aimables, que ceux qui mettent je ne sais quelle misérable grandeur à se renfermer dans le cercle étroit de leurs emplois , sont à plaindre ! Ignorent-ils que Cicéron , après avoir rempli la première place du monde , plaidait encore les causes des citoyens , écrivait sur la nature des dieux , conférait avec des philosophes; qu'il allait au théâtre, qu'il daignait cultiver l'amitié d'Esopus et de Roscius, et laissait aux petits esprits leur constante gravité, qui n'est que le masque de la médiocrité ?

Mais le président Bouhier était très savant; mais il ne ressemblait pas à ces savants insociables et inutiles, qui négligent l'étude de leur propre langue pour savoir imparfaitement des langues anciennes ; qui se croient en droit de mépriser leur siècle, pareequ'ils

* MM. de Lamonnoie , Bouhier, Lantin , et surtout l'éloquent Bossue! . évéque de Meaux , regardé comme le dernier Père de l'Eglise.

se flattent d'avoir quelque connaissance des siècles passés; qui se récrient sur un passage d'Eschyle,et n'ont jamais eu le plaisir de verser des larmes à nos spectacles. Il traduisit le poëme de Pétrone sur la guerre civile; non qu'il pensât que cette déclamation, pleine • de pensées fausses, approchât de la sage et élégante noblesse de Virgile : il savait que la satire de Pétrone', quoique semée de traits charmants, n'est que le caprice d'une jeune homme obscur qui n'eut de frein ni dans ses mœurs ni dans son style. Des hommes qui se sont donnés pour des maîtres de goût et de volupté estiment tout dans Pétrone; et M. Bouhier, plus éclairé, n'estime pas même tout ce qu'il a traduit: c'est un des progrès de la raison humaine dans ce siècle, qu'un traducteur ne soit plus idolâtre de son auteur, et qu'il sache lui rendre justice comme à un contemporain. Il exerça ses talents sur ce poème, sur l'hymne à Vénus, sur Anacréon, pour montrer que les poètes doivent être traduits en vers; c'était une opinion qu'il défendait avec chaleur, et on ne sera pas étonné que je me range à son sentiment.

Qu'il me soit permis, messieurs, d'entrer ici avec

" Saint -F.vremond admire Pétrone , pareequ'il le prend pour un grand homme de cour, et que Saint Évretnond croyait en être un; c était la manie du temps. Saiut-Evremoud et beaucoup d'autres décident que Néron est peint sous le nom de Trimalciun; mais en vérité, quel rapport d'un vieux nuancier grossier et ridicule, et de sa vieille femme , qui n'est qu'une bourgeoise impertinente, qui fait mal au cœur, avec un jeune empereur et son épouse , la jeune Octavie ou la jeune Poppée ? Quel rapport des débauches et des larcins de quelques écoliers fripons avec les plaisirs du maître du monde ? Le Pétrone , auteur de la satire , est visiblement un jeune homme d'esprit, élevé parmi des débauchés obscurs, et n'est pas le consul Pé- Ironc.

a l'académie française. 1746. 549

vous clans ces discussions littéraires; mes doutes me vaudront de vous des décisions. C'est ainsi que je pourrai contribuer au progrès des arts; et j'aimerais mieux prononcer devant vous un discours utile qu'un discours éloquent.

Pourquoi Homère, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, sont-ils heureusement traduits chez les Italiens et chez les Anglais'? Pourquoi ces nations n'ontelles aucun grand poète de l'antiquité en prose, et pourquoi n'en avons-nous encore eu aucun en vers ? Je vais tâcher d'en démêler la raison.

\ai difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite. Point de grautles choses sans de grandes peines : et il n'y a point de nation au monde chez laquelle il soit plus difficile que chez la nôtre de rendre une véritable vie à la poésie ancienne. I*es premiers poètes formèrent le génie de leur langue; les Grecs et les Latins employèrent d'abord la poésie à peindre les objets sensibles de toute la nature. Homère exprime tout ce qui frappe les yeux : les Français, qui n'ont guère commencé à perfectionner la grande poésie qu'au théâtre, n'ont pu et n'ont dû exprimer alors que ce qui peut toucher l'ame. Nous nous sommes interdit nous-mêmes insensiblement presque tous les objets que d'autres nations ont osé peindre. Il n'est rien que le Dante n'exprimât, à l'exemple des anciens; il ac-

• Horace es! traduit en ver» italiens par (Stcfauo) Pallavicini : Virgile, par Annibal Caro; Ovide, par Aoguillara; Théocrite, par Ricolotli. Les Italiens oui cinq bonnes traductions d'Auacréou. A l'égard de» Anglais, Dryden a traduit Virgile et Juvcual ; Pope , Homère ; Crrcch , Lucrèce, etc.

continua les Italiens à tout dire: mais nous, comment pourrions-nous aujourd'hui imiter Fauteur des Géorgiques, qui nomme sans détour tous les instruments de l'agriculture? A peine les connaissons- nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe de nos villes, attache malheureusement une idée hasse à ces travaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains victorieuses. Si nos hons poètes avaient su exprimer heureusement les petites choses, notre langue ajouterait aujourd'hui ce mérite, qui est très grand, à l'avantage d'être devenue la première langue du monde pour les charmes de la conversation , et pour l'expression du sentiment. Le langage du cœur et le style du théâtre ont entièrement prévalu : ils ont embelli la langue française; mais ils en ont resserré les agréments dans des bornes un peu trop étroites.

Ht quand je dis ici, messieurs, que ce sont les grands poêles qui ont déterminé le génie des langues',

* On n'a pu , dans un discour» d'appareil, entrer dans les raisons de celte difficulté attachée à notre poésie , elle vient du génie de la laugue : car quoique M. de La Motte, et beaucoup d'autres après lui, aient dit en pleine académie que les lungues n'ont point de géuie , il paraît démontré que chacune a le sien bien marque.

Ce génie est l'aptitude à rendre heureusement certaines idées, et l'impossibilité d'en exprimer d'autres avec succès. Ces secours et ces obstacles naissent: t° de la désinence des termes ; t° des verbes auxiliaires et des participes; J° du nombre plus ou moins grand des rimes ; 4° de la lougueur et de la brièveté des mots ; 5° des cas plus ou moins variés; 6° des articles et pronoms; 7° des élisions; 8° de l'inversion ; 9» de la quantité dans les syllabes; et enfin d'une infinité de finesses qui ne sont seuties que par ceux q«i ont fait une étude approfondie d'une langue.

i° La désinence des mots, comme perdre , vaincre, un coin, sucre , reste,

a l'académie française. 1746. 55 1

je n'avance rien qui ne soit connu de vous. Les Grecs n'écrivirent l'histoire que quatre cents ans après Homère. La langue grecque reçut de ce grand peintre de la nature la supériorité qu'elle prit chez tous les peupies de l'Asie et de l'Europe : c'est Térence qui, chez les Romains , parla le premier avec une pureté toujours élégante; c'est Pétrarque qui, après le Dante, ddnna à la langue italienne cette aménité et cette grâce quelle a toujours conservées; c'est à Lope de Véga que l'espagnol doit sa noblesse et sa pompe; c'est Shakespeare qui, tout barbare qu'il était, mit dans l'an-

crotte, perdu , sourdre , fief, coffre : ces syllabes dures révoltent l'oreille , et c'est le partage de toutes les langues du Nord.

Les verbes auxiliaires et les participes. Victis hostibus, les ennemis ayant été vaincus. Voilà quatre mots pour deux, Leeso et invicto militi; c'est rinscripHon des Invalides de Berlin : si dn va traduire, pour les soldats oui ont été blessés, et qui n'ont pas été vaincus, quelle langueur! Voilà pourquoi la langue latine est plus propre aux inscriptions que la française.

3° Le nombre des rimes. Ouvrez un dictionnaire de rimes italiennes et un de rimes françaises , vous trouvez toujours une fois plus de termes dans l'italien ; et vous remarquerez encore que dans le français il y a toujours vingt rimes burlesques» et basses pour deux qui peuvent entrer dans le style noble.

4° La longueur et la brièveté des mots. C'est ce qui reud une langue plu* ou moius propre à l'expression de certaines maximes , et à la mesure de certains vers.

On n'a jamais pu rendre en français dans un beau vers :

• Qnanto si malin men, tanto è pin bella. »

On n'a jamais pu traduire en beaux ver* italiens: Tel brille au aecotuf rang qol a'éctipw au premier.

C'eat on poids bien paaant qa'un nom trop tôt fameux.

Htmr., III. 4i. *

5" Les cas plus ou moins variés. Mon père, de mon père, à mon père, meus pater, meipatris, meo patri; cela est sensible.

6* Les articles et pronoms. De ipsiiu negotio et loquebatur. Cou ello parlava deir afbre di lui ; il lui parlai! de son affaire. Point d'amphibologie

5t)1 DISCOURS DE M. DE VOLTAIRE

glais cette force et cette énergie qu'on n'a jamais pu augmenter depuis sans l'outrer, et par conséquent sans l'affaiblir. D'où vient ce grand effet de la poésie, de former et fixer enfin le génie des peuples et de leurs langues? La cause en est bien sensible: les premiers bons vers, ceux même qui n'en ont que l'apparence, s'impriment dans la mémoire à l'aide de l'harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers; les hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de s'exprimer, et même de penser, des premiers dont l'imagination a subjugué celle des autres. Me désavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la ré-

dans le latin. Elle est presque inévitable dans le français. On ne sait si son affaire est celle de l'homme qui parle, ou de celui auquel on parle; le pronom il se retranche en latin, et fait languir l'italien et le français.

7° Les élisions

« Canto r«rro« pictotr , e il capitano. » Nous ne pouvons dire: * '

Cbanloiu la pirtr et la «ertu heureuse.

8° Les inversions. César cultiva tous les arts utiles; on ne peut tourner cette phrase que de cette seule façon. On peut dire en latin de cent vingt façons différentes :

i ' -tf».

« Osar omnes utile-» artes coloit. » •

Quelle incroyable différence !

9° La quantité dans les syllabes. C'est de là que nait l'harmonie. Les brèves et les longues des Latins forment une vraie musique. Plus une langue approche de ce mérite, plus elle est harmonieuse. Voyez les vers italiens, la

pénultième est toujours longue:

«CapitAuo, n, .iii.i , séoo, christ» , acquisto. »

Chaque langue a donc Min génie , que des hommes supérieurs sentent les premiers . et font sentir aux autres. Ils fout écJore ce génie caché de la langue.

a l'académie française. 1746. 553

putation de notre langue ont commencé à l'auteur du Cid et de Cinna ?

Montaigne, avant lui, était le seul livre qui attirât l'attention du petit nombre d'étrangers qui pouvaient savoir le français; mais le style de Montaigne n'est ni pur, ni correct, ni précis, ni noble. Il est énergique et familier; il exprime naïvement de grandes choses. C'est cette naïveté qui plaît; on aime le caractère de l'auteur; on se plaît à se retrouver dans ce qu'il dit de lui-même, à converser, à changer de discours et d'opinion avec lui. J'entends souvent regretter le langage de Montaigne; c'est son imagination qu'il faut regretter : elle était forte et hardie; mais sa langue était bien loin de l'être.

Marot, qui avait forgé le langage de Montaigne, n'a presque jamais été connu hors de sa patrie : il a été goûté parmi nous pour quelques contes naïfs, pour quelques épigrammes licencieuses, dont le succès est presque toujours dans le sujet; mais c'est par ce petit mérite même que la langue fut long-temps avilie : on écrivit dans ce style les tragédies, les poèmes, l'histoire, les livres de morale. Le judicieux Despréaux a dit1 : «Imitez de Marot l'élégant badinage. » J'ose croire qu'il aurait dit le naïf badinage, si ce mot plus vrai n'eût rendu son vers moins coulant. Il n'y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu'on y apprend, qu'on y traduit : et chez quel peuple a-t-on jamais traduit Marot ?

Notre langue ne fut long- temps après lui qu'un

» Art poétique, \ , 96. B.

jargon familier, dans lequel on réussissait quelquefois à faire d'heureuses plaisanteries ; mais quand on n'est que plaisant, on n'est point admiré des autres nations.

Enfin Malherbe vint, et le premier en France » Fit sentir daris les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

Si Malherbe montra le premier ce que peut le grand art des expressions placées , il est donc le premier qui fut élégant: mais quelques stances harmonieuses suffisaient-elles pour engager les étraugers à cultiver notre langage? Ils lisaient le poème admirable de la Jérusalem, XOrlanclo, le Pastor Fido, les beaux morceaux de Pétrarque. Pouvait-on associer à ces chefsd'œuvre un très petit nombre de vers français, bien écrits à la vérité, mais faibles et presque sans imagination ?

La langue française restait donc à jamais dans la médiocrité, sans un de ces génies faits pour changer et pour élever l'esprit de toute une nation : c'est le plus grand de vos premiers académiciens, c'est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers, précisément dans le temps que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L'un et l'autre portèrent notre gloire dans l'Europe. Après Corneille sont venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de meilleurs écrivains. Un homme s éleva,. qui fut à-la-fois plus passionné et plus correct, moins varié, mais moins inégal, aussi sublime quelquefois, et toujours noble sans enflure;

• Art poétique , 1 , 1 3 1 . R.

a l'académie française. 1746. 555

jamais déd amateur, parlant au cœur avec plus de vérité et plus de charmes.

Un de leurs contemporains, incapable peut-être du sublime qui élève l'a me, et du sentiment qui l'attendrit, mais fait pour éclairer ceux à qui la nature accorda l'un et l'autre, laborieux, sévère, précis, pur, harmonieux, qui devint enfin le poète de la raison, commeuça malheureusement par écrire des satires; mais bientôt après il égala et surpassa peut-être Horace dans la morale et dans l'art poétique : il donna les préceptes et les exemples; il vit qu'à la longue l'art d'instruire, quand il est parfait, réussit mieux que l'art de médire, parceque la satire meurt avec ceux qui en sont les victimes, et que la raison et la vertu sont éternelles. Vous eûtes en tous les genres cette foule de grands hommes que la nature fit naître comme dans le siècle de Léon X et d'Auguste. C'est alors que les autres peuples ont cherché avidement dans vos auteurs de quoi s'instruire ; et grâces en partie aux soins du cardinal de Richelieu , ils ont adopté votre langue, comme ils se sont empresses de se parer tles travaux de nos ingénieux artistes, grâces aux soins du grand Colbert.

Un monarque illustre 1 chez tous les hommes par cinq victoires, et plus encore chez les sages par ses vastes connaissances, fait de notre langue la sienne propre, celle de sa courut de ses états; il la parle avec cette force et cette finesse que la seule étude ne donne jamais , et qui est le caractère du génie : non seulement il la cultive, mais il l'embellit quelquefois,

• r rédérir II , roi de Pimse. B.

parccque les a m es supérieures saisissent toujours ces tours et ces expressions dignes d'elles, qui ne se présentent point aux arnes faibles.

Il est dans Stockholm une nouvelle Christine1, égale à la première en esprit, supérieure dans le reste; elle fait le même honneur à notre langue. Le français est cultivé dans Rome, où il était dédaigné autrefois; il est aussi familier au souverain pontife, que les langues savantes dans lesquelles il écrivit quaud il instruisit le inonde chrétien qu'il gouverne : plus d'un cardinal italien écrit en français dans le Vatican , comme s'il était né à Versailles. Vos ouvrages, messieurs, ont pénétré jusqu'à cette capitale de l'empire le plus reculé de l'Europe et de l'Asie, et le plus vaste de l'univers; dans cette ville qui n'était, il y a quarante ans, qu'un désert* habité par des hétes sauvages ; on y représente vos pièces dramatiques; et le même goût naturel qui fait recevoir, dans la ville de Pierre-le-Grand et de sa digne fille, la musique des Italiens, y fait aimer votre éloquence.

Cet honneur qu'ont fait tant de peuples à nos excellents écrivains est un avertissement que l'Europe nous donne de ne pas dégénérer. Je ne dirai pas que tout se précipite vers une honteuse décadence, comme le crient si souvent des satiriques qui prétendent en secret justifier leur propre faiblesse par celle qu'ils imputent en public à leur siècle. J'avoue que la gloire

» U princesse Ulrique de Prusse, reiue de Suède, à qui Voltaire avait adressé uu célèbre madrigal (\ovei, dans les Poésies mêlées, tome XIV). B.

•* L'endroit où est Pétersbourg n était qu'un désert marécageux et inhabité.

A L'ACADÉMIE FHANÇA1SK. I j/\6. 557

de nos armes se soutient mieux que celle de nos lettres; mais le feu qui nous éclairait n'est pas encore éteint. Ces dernières années n'ont-elles pas produit le seul livre de chronologie dans lequel on ait jamais peint les mœurs des hommes , le caractère des cours et des siècles? ouvrage qui, s'il était sèchement instructif, comme tant d'autres, serait le meilleur de tous, et dans lequel l'auteur' a trouvé encore le secret de plaire ; partage réservé au très petit nombre d'hommes qui sont supérieurs à leurs ouvrages.

On a montré la cause du progrès et de la chute de l'empire romain, dans* un livre encore plus court, écrit par un génie mâle et rapide b, qui approfondit tout, en paraissant tout effleurer. Jamais nous n'avons eu de traducteurs plus élégants et plus fidèles. De vrais philosophes ont enfin écrit l'histoire. Un homme éloquent et profond' s'est formé dans le tumulte des armes. Il est plus d'un de ces esprits aimables, que Tibulle et Ovide eussent regardés comme leurs disciples, et dont ils eussent voulu être les amis. Le théâtre, je l'avoue, est menacé d'une chute prochaiue; mais au moins je vois ici ce génie véritablement tragique' qui m'a servi de maître quand j'ai fait quelques pas dans la même carrière ; je le regarde avec

■ C'est le président Hénault. Dans quelques traductions de ce discour* , ou a mis en uote 1 abbé Lenglet, au lieu de M. Hénaull ; c'est une étrange méprise.

k Le président de Montesquieu.

c Le marquis de Vauvenargues, jeune homme de la plus grande espérance, mort à vingt -sept ans.

dM. Crébillou, auteur d'Electre et de Rhadam'ute. Ces pièces, remplies de traits vraiment tragiques, sont souvent jouées.

une satisfaction mêlée de douleur, comme on voit sur les débris de sa patrie un héros qui la défendue. Je compte parmi vous ceux qui ont , après le grand Molière, achevé de rendre la comédie une école de mœurs et de bienséance; école qui méritait chez les Français la considération qu'un théâtre moins épuré eut dans Athènes. Si l'homme célèbre , qui le premier orna la philosophie des grâces de l'imagination , appartient à un temps plus reculé, il est eucore l'honneur et la consolation du vôtre l.

Les grands talents sont toujours nécessairement rares , surtout quand le goût et l'esprit d'une nation sont formés. Il en est alors des esprits cultivés comme de ces forêts où les arbres pressés et élevés ne souffrent pas qu'aucun porte sa tête trop au-dessus des autres. Quand le commerce est en peu de mains, on voit quelques fortunes prodigieuses, et beaucoup de misère; lorsqu'enfin il est plus étendu, l'opulence est générale, les grandes fortunes rares. C'est précisément, messieurs, parcequ'il y a beaucoup d'esprit en France, qu'on y trouvera dorénavant moins de génies supérieurs.

Mais enfin, malgré cette culture universelle de la nation, je ne nierai pas que cette langue, devenue si belle, et qui doit être fixée par tant de bons ouvrages, peut se corrompre aisément. On doit avertir les étrangers qu'elle perd déjà beaucoup de sa pureté dans presque tous les livres composés dans cette célèbre république, si long-temps notre alliée, où le français est la langue dominante , au milieu des factions con-

« M. de Fontenelle. {Note de M. Décrois.)

a l'académie française. 1746- 559

trait t s à la France. Mais si elle s'altère dans ces pays par le mélange des idiomes, elle est prête à se gâter parmi nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût déprave enfin le laugage. Souvent on affecte d'égayer des ouvrages sérieux et instructifs par les expressions familières de la conversation. Souvent on introduit le style marotique dans les sujets les plus nobles : c'est revêtir un prince des habits d'un farceur. On se sert de termes nouveaux, qui sont inutiles, et qu'on ne doit hasarder que quand ils sont nécessaires. Il est d'autres défauts dont je suis encore plus frappé, parceque j'y suis tombé plus d'une fois. Je trouverai parmi vous, messieurs, pour m'en garantir, les secours que l'homme éclairé à qui je succède s'était donnés par ses études. Plein de la lecture de Cicéron, il en avait tiré ce fruit de s'étudier à parler sa langue, comme ce consul parlait la sienne. Mais c'est surtout à celui 1 qui a fait son étude particulière des ouvrages de ce grand orateur, et qui était l'ami de M. le président Bouhier, à faire revivre ici l'éloquence de l'un, et à vous parler du mérite de l'autre. Il a aujourd'hui à-la-fois un ami à regretter et à célébrer, un ami à recevoir et à encourager. Il peut vous dire avec plus d'éloquence, mais non avec plus de sensibilité que moi , quel charme l'amitié répand sur les travaux des hommes consacrés aux lettres; combien elle sert à les conduire , à les corriger, k les exciter, à les consoler; combieu elle inspire à Pame cette joie douce et

• L'abbé D'Olivet , directeur de l'académie lors de la réception de Voltaire , et qui , en cette qualité, répondit à son discours. B.

56o DISCOTTBS DF. M. DK VOLTAIRE

recueillie, sans laquelle on n'est jamais le maître de ses idées.

C'est ainsi que cette académie fut d'abord formée. Elle a une origine encore plus noble que celle qu'elle reçut du cardinal de Richelieu même; c'est dans le sein de l'amitié qu'elle prit naissance. Des hommes

unis entre eux par ce lien respectable et par le goût des beaux-arts, s'assemblaient sans se montrer à la renommée; ils furent moins brillants que leurs successeurs, et non moins heureux. La bienséance, l'union, la candeur, la saine critique si opposée à la satire, formèrent leurs assemblées. Elles animeront toujours les vôtres, elles seront l'éternel exemple des gens de lettres, et serviront peut-être à corriger ceux qui se rendent indignes de ce nom. Les vrais amateurs des arts sont amis. Oui est plus que moi en droit de le dire? J'oserais m'étendre, messieurs, sur les bontés dont la plupart d'entre vous m'honorent, si je ne devais m'oublier pour ne vous parler (pie du grand objet de vos travaux, des intérêts devant qui tous les autres s'évanouissent, de la gloire de la nation.

Je sais combien l'esprit se dégoûte aisément des éloges; je sais que le public, toujours avide de nouveautés , pense que tout est épuisé sur votre fondateur et sur vos protecteurs : mais pourrai-je refuser le tribut que je dois, pareeque ceux qui l'ont payé avant moi ne m'ont laissé rien de nouveau à vous dire 1 11 en est de ces éloges qu'on répète, comme de ces solennités qui sont toujours les mêmes, et qui réveillent la mémoire des événements chers à un peuple entier; elles sont nécessaires. Célébrer des hommes tels que

Digit

a l'académie française. 1746. 56 1

le cardinal de Richelieu , Louis XIV, un Séguier, un Colbert, un Turenne, un Confié, c'est dire à haute voix : « Rois, ministres, généraux à venir, imitez ces « grands hommes. » Ignore-t-on que le panégyrique de Trajan anima Antoniu à la vertu? et Marc-Aurèle, le premier des empereurs et des hommes, n'avoue-t-il pas dans ses écrits l'émulation que lui inspirèrent les vertus d'Antonin ? Lorsque Henri IV entendit dans le parlement nommer Louis XII le père du peuple, il se sentit pénétré du désir de l'imiter, et il le surpassa.

Pensez-vous , messieurs , que les honneurs rendus par tant de bouches à la mémoire de Louis XIV ne se soient pas fait entendre au cœur de son successeur, dès sa première enfance? On dira un jour que tous deux ont été à l'immortalité , tantôt par les mêmes chemins, tantôt par des routes différentes. L'un et l'autre seront semblables , en ce qu'ils n'ont différé à se charger du poids des affaires que par reconnaissance; et peut-être c'est en cela qu'ils ont été le plus grands. La postérité dira que tous deux ont aimé la justice, et ont commandé leurs années. L'un recherchait avec éclat la gloire qu'il méritait; il l'appelait à lui du haut de son trône ; il en était suivi dans ses conquêtes, dans ses entreprises; il en remplissait le monde : il déployait une ame sublime dans le bonheur, et dans l'adversité, dans ses camps, dans ses palais, dans les cours de l'Europe et de l'Asie : les terres et les mers rendaient témoignage à sa magnificence ; et les plus petits objets, sitôt qu'ils avaient à lui quelque rapport, prenaient un nouveau caractère, et recevaient l'empreinte de sa grandeur. L'autre protège

Page 1