CHAPITRE VII
Des premiers principes de In matière. — Examen de la matière première. Méprise de Newton. Il n'y a point de transmutations véritables. Newton admet des atomes.
11 ne s'agit pas ici d'examiner quel système était plus ridicule, ou celui qui fesait l'eau principe de tout, ou celui qui attribuait tout au feu, ou celui
• Ce passage est cité dans la lettre de Voltaire au marquis D'Argenson, du 1 5 avril 1744. R.
PRINCIPES DE LA MATIÈRE. 5l
qui imagine des dés mis sans intervalle les uns auprès des autres , et tournant je ne sais comment sur eux-mêmes.
Le système le plus plausible a toujours été qu'il y a une matière première indifférente à tout , uniforme et capable de toutes les formes, laquelle, différemment combinée, constitue cet univers. Les éléments de cette matière sont les mêmes ; elle se modifie selon les différents moules où elle passe, comme un métal en fusion devient tantôt une urne, tantôt une statue; c'était l'opinion de Descartes, et elle s'accorde très bien avec la chimère de ses trois éléments. Newton pensait en ce point sur la matière comme Descartes ; mais il était arrivé à cette conclusion par une autre voie. Comme il ne formait presque jamais de jugement qui ne fût fondé, ou sur l'évidence mathématique, ou sur l'expérience, il crut avoir l'expérience pour lui dans cet examen. L'illustre Robert Boylc, le fondateur de la physique en Angleterre, avait longtemps tenu de l'eau dans une cornue à un feu égal ; le chimiste qui travaillait avec lui crut que l'eau s'était enfin changée en terre : le fait était faux , comme l'a depuis prouvé Boerhaave, physicien aussi exact que médecin habile; l'eau s'était évaporée, et la terre qui avait paru en sa place venait d'ailleurs
■ Celte conversion de Peau en terre est encore une question , quoique l'opinion de Boerhaave soit la plus vraisemblable. Au reste , ce ne serait pu» une vraie transmutation : l'eau est une espèce de terre fusible à très petit degré de chaleur, et cette terre pourrait perdre cette propriété par la digestion dans les vaisseaux clos , soit en se combinant avec le feu libre qui passe à Iraver* les vaisseaux , soit en vertu d'une nouvelle combinaison de ses propres cléments. K.
5a PARTIE I, CHAP. VII.
A quel point faut-il se défier de l'expérience, puisque celle-ci trompa Boyle et Newton? Ces grands philosophes n'ont pas fait difficulté de croire que puisque les parties primitives de l'eau se changeaient en parties primitives de terre, les éléments des choses ne sont que la même matière différemment arrangée.
Si une fausse expérience n'avait pas conduit Newton à cette conclusion , il est à croire qu'il eût raisonné tout autrement.
Je supplie qu'on lise avec attention ce qui suit.
La seule manière qui appartienne à l'homme de raisonner sur les objets , c'est l'analyse. Partir tout d'un coup des premiers principes , n'appartient qu'à Dieu ; et si l'on peut sans blasphème comparer Dieu à un architecte, et l'univers à un édifice, quel est le voyageur qui, en voyant une partie de l'extérieur d'un bâtiment, osera tout d'un coup imaginer tout l'artifice du dedans? Voilà pourtant ce qu'ont osé faire presque tous les philosophes avec mille fois plus de témérité.
Examinons donc cet édifice autant que nous le pouvons: que trouvons - nous autour de nous? des animaux, des végétaux , des minéraux, sous le genre desquels je comprends tous les sels, soufres, etc., du limon, du sable, de l'eau, du feu, de l'air, et rien autre chose, du moins jusqu'à présent.
Avant que d'examiner seulement si ces corps sont des mixtes ou non, je me demande à moi-même s'il est possible qu'une matière prétendue uniforme, qui n'est en elle-même rien de tout ce qui est, produise cependant tout ce qui est.