‹ Œuvres de VoltaireChapitre 37 sur 182 · DE LA VUE. IC · texte numérisé non relu

DE LA VUE. IC

pourquoi on a si souvent besoin du secours d'un verre, et quel est l'usage des lunettes.

Souvent un œil sera trop plat, soit par la conformation de sa cornée, soit par son cristallin , que l'âge ou la maladie aura desséché ; alors les réfractions seront plus faibles et en moindre quantité, les rayons ne se rassembleront plus sur la rétine. Considérez cet œil trop plat, que l'on nomme œil de presbyte.

Ne regardons, pour plus de facilité, que trois faisceaux , trois cônes des rayons , qui de l'objet tombent sur cet œil; ils se réuniront aux points A À A, par-delà la rétine , il verra les objets confus (fig. 9).

La nature a fourni un secours contre cet inconvénient, par la force qu'elle a donnée aux muscles de l'œil d'alonger ou d'aplatir l'œil , de l'approcher ou de le reculer de la rétine. Ainsi dans cet œil de vieillard, ou dans cet œil malade, le cristallin a la faculté de s'avancer un peu, et d'aller vers DD; alors l'espace entre le cristallin et le fond de la rétine devient plus grand, les rayons ont le temps de venir se réunir sur la rétine , au lieu d'aller au-delà : mais lorsque cette force est perdue, l'industrie humaine y supplée, un verre lenticulaire est mis entre l'objet et l'œil affaibli. L'effet de ce verre est de rapprocher les rayons qu'il a reçus , l'œil les reçoit donc et plus rassemblés et en plus grand nombre : ils viennent aboutir à un point de la rétine comme il le faut ; alors la vue est nette et distincte.

Regardez cet autre œil, qui a une maladie contraire [figure 1 o ) ; il est trop rond : les rayons se réunissent trop tôt, comme vous le voyez au point B;

ils se croisent trop vite, ils se séparent en B, et vont faire une tache sur la rétine. C'est là ce qu'on appelle un œil myope. Cet inconvénient diminue à mesure que Page en amène d'autres , qui sont la sécheresse et la faiblesse : elles aplatissent insensiblement cet œil trop rond ; et voilà pourquoi on dit que les vues courtes durent plus long -temps. Ce n'est pas qu'en effet elles durent plus que les autres ; mais c'est qu'à un certain âge, l'œil desséché s'aplatit : alors celui qui était obligé auparavant d'approcher son livre à trois ou quatre pouces de son œil , peut lire quelquefois à un pied de distance; mais aussi sa vue devient bientôt trouble et confuse, il ne peut voir les objets éloignés : telle est notre condition, qu'un défaut ne se répare presque jamais que par un autre.

Or, tandis que cet œil est trop rond , il lui faut un verre qui empêche les rayons de se réunir si vite : ce verre fera le contraire du premier; au lieu d'être convexe des deux cotés, il sera un peu concave des deux cotés, et les rayons divergeront dans celui-ci, au lieu qu'ils convergeraient dans l'autre. Ils viendront par conséquent se réunir plus loin qu'ils ne fesaient auparavant dans l'œil ; et alors cet œil jouira d'une vue parfaite. On proportionne la convexité et la concavité des verres aux défauts de nos yeux : c'est ce qui fait • que les mêmes lunettes qui rendent la vue nette à un vieillard, ne seront d'aucun secours à un autre; car il n'y a ni deux maladies, ni deux hommes, ni deux choses au monde égales, excepté les premiers principes des corps homogènes.

On dit que l'antiquité ne connaissait point ces

DE LA VUE. Io5

lunettes; cependant elle connaissait les miroirs ardents : une vérité découverte n'est pas toujours une raison pour qu'on découvre les autres vérités qui y tiennent. L'attraction de l'aimant était connue , et sa direction échappait aux yeux. La démonstration de la circulation du sang était dans la saignée même que pratiquaient tous les médecins grecs; et cependant personne ne se doutait que le sang circulât. Mais comment les Grecs et les Romains ont -ils pu sans loupe graver ces pierres dont nous ne pouvons aujourd'hui admirer les détails qu'avec uue loupe ? D'un autre coté, si l'art de faire des lunettes fut connu des anciens, comment a-t-il péri ? Un secret peut se perdre, mais tout art utile se perpétue. On croit que c'est du temps de Roger Bacon , au commencement du treizième siècle, que l'on trouva ces lunettes appelées besicles, et les loupes qui donnent de nouveaux yeux aux vieillards ; car il est le premier qui en parle avec quelque netteté, et on ne commença à en parler que dans ce temps-là; on s'est servi pendant près de quatre cents ans de ces lunettes sans qu'on sût précisément par quelle mécanique elles aidaient nos yeux, à peu près comme nous nous servons encore de la boussole sans connaître la cause qui dirige l'aiguille aimantée.

Vous venez de voir les effets que la réfraction fait dans nos yeux , soit que les rayons arrivent sans secours intermédiaire, soit qu'ils aient traversé des cristaux : vous concevez que sans cette réfraction opérée dans nos yeux , et sans cette réflexion des rayons de dessus les surfaces des corps vers nous, les organes de la vue nous seraient inutiles. Les moyens que la nature

emploie pour faire cette réfraction, les lois qu'elle suit , sont des mystères que nous allons développer. 11 faut auparavant achever ce que nous avons à dire touchant la vue; il faut satisfaire à ces questions si naturelles : Pourquoi nous voyons les objets au-delà d'un miroir, et non sur le miroir même? Pourquoi un miroir concave rend l'objet plus grand ? Pourquoi le miroir convexe rend l'objet plus petit ? Pourquoi les télescopes rapprochent et agrandissent les choses ? Par quel artifice la nature nous fait connaître les grandeurs, les distances, les situations ? Quelle est enfin la véritable raison qui fait que nous voyons les objets tels qu'ils sont, quoique dans nos yeux ils se peignent renversés ? Il n'y a rien là qui ne mérite la curiosité de tout être pensant; mais nous ne nous étendrions pas sur ces sujets, que tant d'illustres écrivains ont traités , et nous renverrions à eux , si nous n'avions pas à faire connaître quelques vérités assez nouvelles, et curieuses pour un petit nombre de lecteurs.

Page 1