CHAPITRE XI
» De la période d'environ deux millions d'années nouvellement inventée. — Premières idées sur cette période. Première idée confuse sur cette période. Mal conçue par Hérodote. Accord du calcul fait à Babylone avec celui du chevalier de Louville.
« L'Egypte et une partie de l'Asie , d'où nous sont venues toutes les scicuces qui semblent circuler dans l'univers , conservaient autrefois une tradition immémoriale, vague, incertaine, mais qui ne pouvait être sans fondement. Ou disait qu'il s'était fait des changements prodigieux dans notre globe et dans le ciel par rapport à notre globe. La seule inspection de la terre donnait un grand poids à cette opinion.
« On voit que les eaux ont successivement couvert et abandonné les lits qui les contiennent ; des végétaux , des poissons des Indes , trouvés daus les pétrifications de notre Europe , des coquillages entassés sur les montagnes, rendent , dit-on , témoignage à cette ancienne vérité , et la plupart de ces coquillages , arrangés encore par lits, font voir qu'ils u'ont été ainsi déposés que peu à peu , par des marées régulières et dans une nombreuse suite d'années.
« Ovide , en exposant la philosophie de Pythagore , et en fesant parler ce philosophe instruit par les sages de l'Asie, parlait au nom de tous les philosophes d'Orient , lorsqu'il disait:
« Nil tqaideu dararw dîn sub imagine eadetu « Crediderim. Sic ad Terrain venistis ab anro . m SaxuU. Sic lotir* versa et , fortuna locorum. « Vidi ego , quod fucrat quondam soltdissima lellu* « Esse (Vélum : vidi fada* ex cqaore terras .
■ Et procul a pelago coucha- jacuere marina; :
■ Quodqae fuit campus , vallem deenrsos aqnsrum u Fecit; et elavie mons est dedacta* in a-quor,
« E<]uf p.iludosa siccis humas arel arenis. ■
« On petit rendre ainsi le sens de ces vers :
Le Temps qui donne à tout le mouvement et l'être, Produit , accroît, détruit, fait mourir, fait renaitrr , Change tout dant le* deux , sur la terre et dans l'air; L'are d'or à son tour suivra l'âge de fer : Flore embellit des champs l'aridité sauvage ; La mer change son lit, son flux et son rivage; Le limon qui nous porte est né du sein des eaut ; Le Caucase est semé du débris des vais Bientôt la main du Temps aplanit les Il creuse les vallons, il étend les campagne» ; Tandis que l'Eternel, le souverain des temps.
-Voilà quelle était l'opinion de l'Orient , et ce n'est pas lui faire tort de la rapporter en vers, ancien langage de la philosophie.
• A ces témoignages que la nature donne de tant de révolutions qui ont changé la face de la terre , se joignait cette idée des anciens Egyptiens, peuple autrefois géomètre et astronome , avant que la superstition et la mollesse en eussent fait un peuple méprisable ; cette idée était que le soleil s'était levé pendant des siècles à l'occident; il est vrai que c'était une tradition aussi obscure que les hiéroglyphes. Hérodote, qu'on peut regarder comme un auteur trop récent, et par conséquent de trop peu de poids à l'égard de telles antiquités, rapporte au livre d*Euterpe que, selon les prêtres égyptiens , le soleil , dans l'espace de onze mille trois cent quarante ans (et les années des Égyptiens étaient de 365 jours), s'était levé deux fois où il se couche , et s'était couehé^Seux fois où il se lève, sans qu'il y eut eu le moindre changement en Egypte, malgré cette variation du cours du soleil.
« Ou les prêtres qui avaient raconté cet événement à Hérodote s'étaient bien mal expliqués , ou Hérodote les avait bien mal entendus. Car que le soleil eût changé son cours , c'était une tradition qui pouvait être probable pour des philosophes; mais qu'en onze mille et quelques années les points cardinaux eussent changé deux fois, cela était impossible. Ces deux révolutions, comme nous Talions voir, ne pourraient s'opérer qu'en près de quatre millions d'années. La révolution entière des pôles de l'éeliptique ou de l'équateur s'achève en près de 1,944,000 années, cl cette révolution de l'éeliptique peut seule , à l'aide du mouvement journalier de la terre , tourner notre globe successivement à l'orient, an midi, à l'occident, au septentrion. Ainsi ee n'est que dans une période de deux fois 1 ,944,000 années que notre globe peut voir deux fois le soleil se coucher à l'occident , et non pas en 110 siècles seulement, selon le rapport vague des prêtres de Thèltes, et d'Hérodote , le pere de l'histoire et du mensonge.
« Il est encore impossible que ce changement fût fait sans que l'Egypte >'en fût ressentie ; car si la terre, eu tournant journellement sur elle-même, eût successivement fourni son année d'occident en orient , puis du nord au
sud, d'orient en occident, du sud au nord, en se relevant sur son axe, on voit clairement que PÉgypte eût changé de position comme tous les climat* de la lerre. Les pluies qui tombent aujourd'hui depuis si long-temps du tropique du capricorne , et qui fertilisent PÉgypte en grossissant le Nil , auraient cessé. Le terrain de PÉgypte se fût trouvé dans une zone glaciale , le Nil et PÉgypte auraient disparu.
- Platon, Diogèue de Laërce, et Plutarque, ne parlent pas intelligiblement de cette révolution ; mais enfin ils en parlent ; ils sont des témoins qui restent encore d'une tradition presque perdue.
«Voici quelque chose de plus frappaut et de plus circonstancié. Les philosophes de Babylone comptaient , au temps de l'entrée d'Alexaudre dans leur ville , 43o,ooo ans depuis leurs premières observations astronomiques, Pannée babylonienne n'étant que de 36o jours; mais cette époque de 43o,ooo ans a été regardée comme un mouument de la vanité d'une nation vaincue, qui voulait, selou la coutume de tous les peuples et de tous les particuliers , regagner par sou antiquité la gloire qu elle perdait par sa faiblesse.
« Enfin les sciences ayant été apportées parmi nous , et s'élant peu à peu cultivées , le chevalier de Lou ville, distingué parmi la foule de ceux qui ont fait bouneur au siècle de Louis XIV, alla exprès à Marseille, en 1714* pour voir si l'obliquité de Pécliptique y paraissait la même qu'elle avait été observée et fixée par Pylhéas, il y avait plus de 2000 ans. Il trouva cette obliquité de Pécliptique, c'est-à-dire Pangle formé par l'axe de Péquateur et par Paxe de Pécliptique, moindre de ao minutes que Pythéas ne Pavait trouvée. Quel rapport de cet angle, diminué de 20 minutai, avec l'opinion de l'ancienne ÉgyptePavec les 43o,ooo ans dont se vantait Babylone? avec uue période du monde de près de 2,000,000 d'années , et même, selou l'observation du chevalier de Louville, de plus de 2,000,000? Il faut voir l'usage qu'il en fit, et comment il en doit résulter un jour uue astronomie toute nouvelle.
« Si Pangle que Paxe de Péquateur fait avec Paxe de Pécliptique est plus petit aujourd'hui de 20 minutes qu'il ne Pétait il y a 20,000 ans, l'axe de la terre, en se relevant sur le plan de Pécliptique , s en approche d'un degré environ eu 6000 ans.
« QuecetangleP Esoit, par exemple, d'environ 23 degrés et -aujourd'hui, et qu'il décroisse toujours jusqu'à ce qu'il devienne nul , et qu'il recommence ensuite pour accroître et décroître encore, il arrivera certainement que dans 23 fois et 7 6000 ans, c'est-à-dire dans 1 4 ' ,000 années, notre êoliptique et notre équateur coïncideront dans tous leurs points : le soleil sera dans Péquateur, ou du moins s'en éloignera très peu pendant plusieurs siècles; les jours, les nuits, les saisons, seront égaux sur toute la terre. Il se trouve, selon le calcul de l'astronome français , calcul un peu réformé déduis , que Paxe de Pécliptique avait été perpendiculaire à celui de Péqua-
teur, il y ■ environ 399,000 de no* années , supposé que le monde eût existé alors. Ole» de ce nombre le temps qui s'est écoulé depais l'entrée triomphante d'Alexandre dan.i Babylone , ou verra avec étonnement que ce calcul se rapporte assez juste avec les 43o,ooo années de 3 60 jours que comptaient les Babyloniens: on verra qu'ils commençaient ce compte précisément au point on h pôle boréal de la terre avait regardé le bélier, et au temps où la terre , dans sa course annuelle , avait été du midi au nord ; enfin , au temps que le soleil se levait et se couchait aux régions du ciel où sont aujourd'hui
• Il y a quelque apparence que les astronomes chaldéens avaient fait la même opération , et , par conséquent, le même raisonnement que le philosophe français. Ils avaient mesuré l'obliquité de l'écliptique; ils l'avaient trouvée décroissante; et. remontant , par leur* calculs, jusqu'à un point cardinal, ils avaient compté du point où l'écliptique et l'équateur avaient fait un angle de 90 degrés ; point qu'on pourrait considérer comme le commencement , ou la fin, ou la moitié, ou le quart de cette période énorme.
- Par là l'énigme des Égyptiens était débrouillée , le compte des Chaldéens justifié, le rapport d'Hérodote éclairci, et l'univers flatté d'un long avenir, dont la durée plaît à l'imagination des hommes , quoique cette comparaison fasse encore paraître notre vie plus courte.
« C'est peut-être cette idée qui aura fait imaginer que toute la terre avait joui autrefois d'un printemps perpétuel ; car les peuples qui ont la sphère oblique devaient l'avoir eue droite par cette révolution , supposé que la terre eut tt? si lors
• Petit à petit leur région s'était éloignée du soleil ; elle avait connu l'hiver et le dérangement des saisons ; elle était devenue moins féconde. Le» hommes ne songeant pas que, dans ce cas, d'autres régions auraient pris la place de la leur, et que toutes les parties du globe auraient passé sous l'équateur à leur tour, imaginaient un siècle d'or, un règne des dieux, l'œuf d'Oromase, la boite de Pandore; et d'une ancienne vérité astronomique , il ne restait que des fables.
« On s'opposa beaucoup à cette découverte du chevalier de Louville, et parcequ'elle était bien étrange , et parcequ'elle ne semblait pas encore assez constatée. Un académicien avait , dans un voyage en Égypte , mesuré une pyramide ; il en avait trouvé les quatre faces exposées aux quatre points cardi oaux: donc les mérid iens, disait-on , n'avaient pas changé depuis tant de siècles; donc l'obliquité de l'écliptique, qui, par sa diminution, eût dû changer tous les méridiens, u avait pas en effet diminue. Mais ces pyramides n'étaient point une barrière invincible à ces découvertes nouvelles ; car était-on bien sûr que les architectes de la pyramide ne se fussent pas trompés de quelques miuutes ? La plus insensible aberration , en posant une pierre , eût suffi seule pour opérer cette erreur. D'ailleurs , l'académicien n'avait-il |>as uegiigé cette petite différence , qui peut se trouver entre les
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points où le soleil doit marquer les équinoxes et les solstices sur cette pyramide, supposé que rieu n'ait changé, et les points où il les marque en effet ? N'aurait-il pas pu se tromper dans les fables de l'Egypte , où il opérait par pure curiosité, puisque Ticlio-Brahé lui-même s'était trompé de lê minutes dans la position de la méridienne d'Uranibourg , de sa ville du ciel, où il rapportait toutes ses observations? mais Ticho-Brahé s'était -il en effet trompé de 18 minutes, comme on le prétend ? Ne se pouvait-il pas encore que cette différence trouvée entre la vraie méridienne dTIraniboiirg et colle de Ticho-Brahé, vint en partie du changement même du ciel, et en partie des erreur* presque iuévitables commises par Ticho-Brahé et par ceux qui l'ont corrigé? Bien plus, cette période peut s'«jpérer de façon que les méridiens ne changent point; car la terre, en s approchant de I ccliptique, peut, pendant bien des siècles, marcher toujoursd'occident en orient; et Constantinople, par exemple, sera toujours en ce cas plus orientale que Paris d'un même nombre de minutes ; mais enfin le chevalier de Louvillc s'était pu tromper lui-même , cl avoir vu un décroissement d'obliquité qui n'existe point. Pytbéas surtout était vraisemblablement la source de toutes ces erreurs : il avait observé, comme la plupart des auciens, avec peu d'exactitude : il était donc de la prudence avec laquelle on procède aujourd'hui en physique, d'attendre de nouveaux éclaircissements; ainsi le petit nombre qui peut juger de ce grand différent demeura dans le silence,
- Eufiu , en i;34 , M. Godin (l'un des philosophes que l'amour de la vc rité vient de conduire au Pérou) reprit le fil de ces découvertes. Il ne s'j plus ici de l'examen d'une pyramide sur laquelle il restera toujours i Acuités ; il faut partir de la fameuse méridienne tracée, en i655, par nique Cassini , dans l'église de Saint-Pétrone , avec une précision dont on est plus sûr que de celle des architectes des pyramides. L'obliquité de l'écliptique qui en résultait est de a3° ai)' i5"; mais on ne peut plus douter, par les dernières observations, que cet angle de l'écliptiquc et de lequateur n'est à présent que de a3u a8' ao" à peu prés; ou n'est pas encore sûr que cet angle n'augmente pas quelquefois ainsi qu'il paraît nuer : il faut être en défiance sur les réfractions inconstantes, sur les i ments dont ou se sert , et surtout sur l'envie qu'on a de trouver de la diminution dans cet angle. Peut-être même l'obliquité de l'écliptiquc est tantôt plus grande et tantôt moindre par un balancement de ta terre , dont son élévation à l'équateur est la cause; enfin, peut-être la géographie parait-elle décider cette question. Il faudrait mesurer exactement l'élévation du pôle des ruines de l'ancienne ville de Syèue, en Kgypte. L'on sait, au rapport de Stra bon , dans le dernier livre de sa Géographie, que cette ville était située précisément sous le tropique du cancer, et qu'il y avait un puits très profond dans lequel on ne voyait jamais l'image du soleil qu'au point de midi au solstice d'été, le soleil donnant verticalement sur la surface horizontale de l'eau, au bas du puits. Strabou ajoute, au même endroit, qu'eu partant de
la Grèce, cette ville était la première qu'on rencontrait, où les gnomons, c'est-à-dire des colonnes érigées verticalement , n'eussent point d'ombre méridienne une fois dans l'année, savoir au solstice d'été: de sorte que voilà deux preuves différentes , qui nous assurent que du temps de Strabon , ou quelque temps avant lui , le tropique du cancer a passé par le point vertical de cette ville.
- Or, si en mesurant à présent la latitude de l'eudroit où a été autrefois cette ville , on y trouvait le pôle septentrional élevé de a3 degrés 49 minutes 011 davantage, ce serait une preuve indubitable que M. le chevalier de Louville avait trouvé la vérité, et que l'obliquité de l'écliptique était diminuée de 10 minutes pendant près de 1 8 siècles.
- Mais si , au contraire , ou n'y trouvait le pôle élevé que de a 3 degrés et 7 ou environ, il faudrait conclure, sans hésiter, que, pendant toute cette suite de siècles , l'obliquité en question a été constamment la même, ou que sa diminution n'a rien eu de considérable, et que l'espace compris entre l'équiuoxiale et l'écliptique ne s'est que peu ou point rétréci. Il ne reste donc qu'à découvrir la situation de cette ancienne ville au voisinage du Nil et de l'île Éléphautine. Si je m'en rapporte au témoignage de M. l'abbé Pincia , qui était sur les lieux en 17 1 5 , la ville d'Assouvan est précisément bâtie sur les ruines de l'ancienne Syéne : j'ai entre les mains son manuscrit. Jamais voyageur n'est entré dans un plus grand détail des raretés de l'Egypte ; mais je ne peux assez ra étonner qu'un si habile observateur ait négligé de rechercher et le puits dont parle Strabon , et les fondements de la fameuse tour de Syène, édiûce si renommé dans l'antiquité, qu*Ézéchiel même, tout Juif, et, par conséquent, tout peu instruit qu'il était, en parle en sou chapitre XIX.
« Avec un peu de soin on trouverait aisément la place de la tour et celle du puits ; on préviendrait ainsi les recherches et les doutes de la postérité : ou déterminerait, par un voyage de six mois, ce que des siècles d'observations astronomiques pourront vérifier à peine. Il ne manque à la France , après l'entreprise de l'équateur et du cercle polaire, que celle de l'île Elépliautine et de Svèue.