INTRODUCTION
La première question, pour un être raisonnable, n'est pas de savoir si une chose est profitable, mais bien si elle est juste. C'est au devoir que dans toutes ses pensées et dans toutes ses actions, l’homme doit donner la première place, le rang le plus élevé et le plus considérable. Si nous dépouillons le devoir de sa suprématie, si nous nous inquiétons de notre intérêt avant de songer à notre devoir, nous ne pouvons manquer de nous égarer. Jamais nous ne verrons clairement ce qui est juste, qu’en faisant du juste notre objet principal. Il n’y a de jugement sage et droit que celui qui s’appuie sur l’excellence et la supériorité du devoir. C’est la vérité fondamentale, la loi suprême de la raison; et tout esprit qui ne part point de là , clans son examen des
choses humaines, est condamné à se tromper et fatale ment peut-être.
La justice est le bien suprême, et comprend tous les autres. En la cherchant, en nous y attachant, nous nou assurons notre vrai, notre seul bonheur. Toute prospérité qui n’a pas ce fondement est bâtie sur le sable. Si, comme nous le croyons, les choses humaines sont gouvernées par une Justice toute puissante et une Bonté impartiale, espérer qu’on trouvera le bonheur dans le crime est aussi insensé que de chercher la santé et la fortune en nous révoltant contre les lois de la nature, en semant notre grain sur les flots, ou en faisant du poison notre nourriture habituelle. 11 n’y a qu’un seul bien qui ne manque jamais , c’est la fidélité à la loi éternelle qui est écrite dans notre cœur, et que la Parole de Dieu a écrite et promulguée de nouveau.
Quiconque a foi dans la loi éternelle de la justice considérera nécessairement la question de l’esclavage comme une question morale avant tout. Auprès de ce caractère moral, de ces influences morales, toute autre raison aura peu de poids sur lui. Les remarques suivantes ont donc pour objet d’aider le lecteur à bien juger l’aspect moral de l’esclavage. De grandes vérités, des droits inaliénables, des devoirs éternels, tels seront les points essentiels de cette discussion. U y a des temps où défendre les grands principes est le meilleur service qu’on puisse rendre à la société. Nous sommes dans un de ces jours de trouble et d'agitation, où les intelligences sont tourmentées et obscurcies par de Aiolentes passions et de terribles épreuves; dans un de ces instants aussi où le monde absorbe tout, où la loi morale est forcée de s’incliner devant l’intérêt de
l’heure présente, où scs préceptes les plus impérieux et les plus stricts sont niés, ou rejetés comme des abstractions métaphysiques et d’impraticables théories. En de pareils moments, énoncer sans passion de grands principes , dans un esprit sincère de bienveillance universelle, et les graver, dans les âmes, profondément et de façon durable, c’est faire plus pour la société, que d’ouvrir des mines d’or, ou d’imaginer les plans politiques les plus heureux.
La question de l’esclavage vient de bouleverser notre pays; et plus les sentiments qu’on a éprouvés ont été violents, et moins on a réfléchi, si même on a réfléchi. La preuve en est dans l’absence complète de principes bien définis, dans l’inconséquence et le vague étrange de l’opinion, et dans le penchant aux excès qui caractérise les gens sans convictions. Tantôt on appelle la foule à contempler les horreurs de l’esclavage, et tantôt on la fait trembler à l’idée des ruines entassées et du sang répandu à la suite de l’émancipation. Le mot massacre a retenti partout, portant la terreur chez les âmes fortes aussi bien que chez les cœurs faibles, et excitant l’indignation contre tout ce qui semble menacer d’une pareille catastrophe. De là vient que tant de gens redoutent toute discussion sur ce sujet, et que s’ils n’approuvent pas l’esclavage, ils pensent du moins qu’en ce point ils n’ont aucun devoir à remplir, aucun témoignage à porter, aqcunc influence à exercer, aucun bon sentiment à développer ou à répandre. Ce qui est pis, c’est qu’on écoute froidement ou avec indifférence les opinions qui défendent la servitude ou qui l’excusent. On fait à l’esclavage des concessions qui, naguères, auraient révolté la so-
ciété, pendant qu’on déclare qu’il est peu prudent et môme dangereux de l’attaquer.
Pour justifier une exposition calme du vrai caractère de l’esclavage, je ne sais pas de meilleure raison que cet état de l’esprit public. Il n’y a pas de plus grand malheur pour une société que de perdre ses principes. L’élévation, la pureté de sentiment, c’est la vie , c’est l’avenir d’un peuple. Jamais donc il n’y eut obligation plus pressante de discuter cette question, puisque des événements récents ont troublé et obscurci toutes les idées. Ce résultat, il faut l’attribuer, en partie, au zèle peu judicieux de ceux qui ont pris en main la cause de l’esclave. On aurait dû se rappeler qu’il ne suffit pas de soutenir une bonne cause, on doit encore la défendre d’une façon qui réponde à la dignité du sujet. Que nul ne touche aux grands intérêts de l’humanité, s’il ne se prépare à cette œuvre sainte en purifiant son cœur de toute colère et de toute amertume, s’il ne peut pas espérer qu’il a été baptisé dans l’esprit de charité. La sympathie pour les opprimés , pour les victimes de l’injustice , peut devenir nuisible , quand elle rend partial, exclusif et violent. Jusqu’à quel point peut-on attribuer à la cause que j’indique le déclin qu’a souffert le goût de la liberté, je l’ignore; mais l’effet est visible, et quiconque voit et déplore le mal doit combattre pour l’arrêter.
11 faut discuter l’esclavage. Il faut qu’il soit le sujet de nos pensées, de nos sentiments, de nos paroles et de nos écrits. Mais quoi que nous fassions, nous devons sentir quelle responsabilité pèse sur nous, et ne pas mettre en danger la paix des États à esclaves. Sur ce point l’opinion publique ne s’est pas prononcée et ne peut pas
se prononcer avec trop de force. Certes, l'esclavage, par sa nature même, sera une cause d’alarmes partout où il existera; il n'y a nul moyen de concilier la servitude et la sécurité. Mais nous ne devons pas augmenter le péril par la précipitation et la passion. Pousser l’esclave à la révolte est un crime pour lequel il n’y a point de blâme ni de châtiment trop sévères; car c’est envelopper l’esclave et le maître dans une ruine commune. Ce n’est pas assez de dire que la constitution est violée par tout acte qui met en danger les États à esclaves; une Joi plus haute que la Constitution défend cette conduite impie. Quand même notre Union nationale serait dissoute, nous devrions réprouver, aussi sévèrement que nous le faisons aujourd’hui, la moindre idée d’exciter une guerre servile. Et, si les États libres et les États à esclaves étaient bien plus que séparés , s’ils étaient engagés dans la guerre la plus acharnée, je dis que les premiers mériteraient l’exécration du monde et le courroux du ciel, s’ils avaient recours à l’insurrection et au massacre pour emporter la victoire. Mieux vaudrait pour nous présenter nos poitrines au couteau de l’esclave que de l’armer contre son maître.
Ce n’est point par une action personnelle, directe, sur l’esclave que nous pouvons lui faire du bien. C’est aux hommes libres que nous avons affaire; c’est auprès d’eux qu’il nous faut plaider sa cause. Et c’est pour nous un devoir tout particulier, puisque nous nous sommes engagés à résister aux efforts que ferait l’esclave pour s’émanciper. Nous ne lui permettons de rien faire pour lui-même ; c’est donc à nous d’agir pour lui. Nous avons engagé notre force physique, pour le
combattre en cas de révolte ; notre force morale doit donc être employée à le soulager. Sa faiblesse que nous augmentons lui donne droit au seul secours que nous puissions lui procurer : notre sympathie morale, l’exposé libre et sincère de ses griefs. Comme hommes, comme chrétiens, comme citoyens, nous avons des devoirs à remplir envers l’esclave, aussi bien qu’envers tout autre membre de la société. Sur ce point nous ne sommes pas libres. La loi éternelle nous oblige à nous ranger du côté de celui qu’on outrage; et cette loi est surtout obligatoire quand nous défendons à Ja victime de lever le bras pour se défendre.
Qu’on ne dise pas que nous ne pouvons rien pour l’esclave. Nous pouvons beaucoup. Nous avons une force plus puissante que les armées : la force de la vérité, des principes, de la vertu, du droit, de Ja religion, de l’amour. Nous avons une force qui grandit à chaque pas que fait la civilisation, et devant laquelle est tombée la traite des noirs, une force qui adoucit le plus dur despotisme, qui répand l’éducation dans tous les rangs de la société, qui porte le christianisme aux extrémités de la terre, une force enfin qui nous garantit par ellemême la chute de toutes les institutions qui déshonorent l’humanité. Qui donc, (mesurera la puissance de la philanthropie chrétienne, l’action de cette bienfaisance éclairée qui se répand en prières et en conseils, qui agit par la presse et la chaire, qui sort des lèvres et du cœur des hommes dévoués, et qui enfin unit de plus en plus les hommes sages et bons pour la cause de leurs semblables? Toutes les autres forces peuvent échouer; cellelà doit triompher. Elle est liguée avec la toute-puissance de Dieu; c’est Dieu lui-même agissant dans le cœur de
ses enfants. Elle a une alliée dans toute conscience, dans toute poitrine , dans le cœur même de celui qui commet l’injustice. Cet esprit ne fait que commencer son œuvre sur la terre, mais chaque jour il perce davantage dans la littérature, l’éducation, les lois, l’opinion. L’esclavage ne lui résistera pas. Les grands principes moraux , les sentiments purs et généreux ne s’emprisonnent pas dans un endroit ou dans un autre ; ni les frontières, ni les Codes d’un peuple ne les arrêtent. Ce sont des inspirations divines, et qui sont partout comme leur auteur. La conviction ferme, solennelle, que partagent les gens de bien dans le monde entier, la conviction que l’esclavage est un crime énorme contre la nature humaine, finira bien par se faire sentir. Accroître cette force morale, c’est le devoir de tous. Chacun peut exprimer cette grande vérité, lui donner un corps ; ainsi chacun peut faire quelque chose pour briser la chaîne de l’esclave.
Il ne manque pas de gens que la bassesse de leurs idées empêche de s’intéresser à cette question. Parce que l’esclave est un être dégradé, ils considèrent l’esclavage comme un sujet peu relevé, et s’étonnent qu’il excite l’attention et la sympathie de ceux qui peuvent discuter ou aimer toute autre chose. Et cependant , il est vrai que l’esclavage , considéré seulement d’un point de vue philosophique , est un sujet digne des esprits les plus élevés. Il comprend les plus grandes questions qui touchent la nature humaine et la société. 11 soulève les problèmes qui, pendant des siècles, ont exercé les plus hautes intelligences; il nous appelle à rechercher la hase, la nature et l’étendue des droits de l’homme, ce qui distin-
guc une personne (l’une chose, les véritables rapports des hommes entre eux , les obligations de la société envers chacun de ses membres, les fondements et les lois de la propriété, et , par-dessus tout, la vraie^dignité et les droits indestructibles d’un être moral. J’oserai dire que parmi les sujets dont nous nous occupons aujourd’hui, il n’en est point que , pour l’importance philosophique, on puisse comparer à l’esclavage. Et cependant, une foule de gens a pour cette question le même mépris que pour l’esclave lui-même. Un auteur s’abaisse quand il y louche ! Les beaux esprits qui manquent de l’énergie nécessaire pour saisir un pareil problème, le déclarent indigne de leur attention.
Mais ce sujet a plus qu’une valeur philosophique ; il touche à notre caractère. L’intérêt que nous y prenons indique comment nous comprenons l’essence du Christianisme. Le Christianisme c’est la manifestation, «’est la communication de l’amour universel. La grande leçon du Christianisme, c’est qu’il -nous faut reconnaître et respecter la nature humaine sous toutes ses formes, chez les plus pauvres , les plus ignorants, les plus déchus. Il faut que nous pénétrions à travers « lu chair # jusqu’à « l’esprit. » Qu’est-cc qui donne à notre semblable des droits à notre amour? C’est l’àme, c’est l’élément spirituel. Le respecter, c’est le grand précepte de notre religion. Le mépriser, sous prétexte de la condition ou de la couleur, c’est violer la loi chrétienne. Nous avons lieu de croire que Dieu en créant l’infinie variété des conditions humaines, a voulu épreuver, et manifester de la manière la plus claire le principe de la charité. C’est par un ordre plein de sagesse qu’il ne nous montre pas toujours la
nature humaine dans toute sa beauté , sa magnificence et sa gloire extérieure. En pareil cas, notre étonnement, notre inclination ne prouverait pas notre respect pour ce qu’il y a d’intérieur et de spirituel dans la nature humaine. C’est pour nous faire distinguer
et aimer cet élément spirituel , que nous sommes mis
en rapport avec des semblables dont l’état est repoussant. Reconnaître notre propre nature et l’image de Dieu sous cet humble aspect , reconnaître pour des frères ceux à qui manquent toutes les distinctions extérieures, c’est pour nous le plus sûr moyen de manifester l’esprit de celui qui est venu pour relever ceux qui sont tombés, et sauver ceux qui sont perdus.
Nous voyons donc quelle est l’importance morale de la question de l’esclavage. C’est notre décision qui montrera comment nous entendons la loi chrétienne. Celui qui sous une peau plus brune que la sienne ne peut pas voir un frère, un enfant de Dieu, un homme possédant tous les droits de l’humanité, celui-là n’a pas les yeux d’un chrétien. Il adore la nature; l’esprit ne lui a pas encore été révélé. Regarder sans émotion la dégradation et les maux que souffre un de nos frères, parce qu’il a été brûlé par un soleil plus ardent que le nôtre, cela prouve que nous sommes étrangers à ce sentiment de justice et d’amour universels qui caractérise le christianisme. La plus grande de toutes les distinctions, la seule durable, c’est la bonté morale, c’est la vertu, c’est la religion. Les distinctions extérieures ne peuvent rien ajouter à cette dignité. Toutes les richesses du monde sont insuffisantes pour faire un sacrifice sur cet autel. Quiconque la possède a été investi par -Dieu de droits sacrés auprès de ses
frères. Refuser notre sympathie à des millions de nos semblables, à cause de leurs désavantages extérieurs, prouve que si nous les surpassons en toute autre chose, du moins nous ne leur sommes pas supérieurs en vertu chrétienne.
Le Christianisme, ai-je dit, se distingue par l’universalité de son esprit. C’est la justice universelle. 11 respecte tous les droits de toutes les créatures. Il ne permet pas qu’une créature , si obscure qu’elle soit, souffre de l’injustice, sans qu’il ne condamne aussitôt celui qui est injuste. Impartial, ignorant les transactions et la crainte, il n’abrite pas de favoris ; nul pouvoir ne l’éblouit ; il couvre de son bouclier les plus faibles, cite à sa barre les plus forts, et parle à la conscience avec une voix devant laquelle les plus puissants ont tremblé. C’est aussi l’amour universel. Il embrasse ceux qui sont près comme ceux qui sont loin, les grands et les humbles, les riches elles pauvres; il descend vers ceux qui sont tombés, et s’attache surtout à ceux chez qui on foule aux pieds la nature humaine. Tel est l’esprit du Christianisme; et il n’y a que l’illumination de cet esprit qui puisse nous préparer à porter un jugement sur l’esclavage.
Ces remarques ont pour objet de montrer dans quel esprit ou doit aborder la question de l’esclavage et sous quel aspect on l’envisagera dans cette discussion. Voici à présent mon plan en quelques mots :
1" Je montrerai qu’on ne peut avec justice posséder l’homme ni en user comme d’une chose ;
2* Jo montrerai que l’homme a des droits sacrés qu’il tient de Dieu , droits inséparables de la nature humaine, et dont l’esclavage est la violation ;
5° Je donnerai quelques explications pour prévenir la fausse application de ces principes;
\° Je développerai les maux de l’esclavage;
5° Je considérerai l’argument en faveur de l’esclavage qu’on croit trouver dans les Écritures;
6° Je présenterai quelques considérations sur les moyens de faire disparaître la servitude;
7° Je ferai quelques remarques sur l’abolitionisme ;
8° Je terminerai par quelques réflexions sur les devoirs imposés à notre époque.
Dans les deux premières sections , je me propose de montrer que l’esclavage est un grand crime, mais je n’entends pas flétrir le caractère du propriétaire d’esclaves. Il y a là deux choses distinctes. Il ne faut pas toujours juger les hommes d’après leurs actes ou leurs institutions. Les mêmes actes dans des circonstances différentes admettent et même exigent des interprétations très-différentes. Je fais cette observation afin qu’on aborde le sujet sans préjugé et sans applications personnelles. Mon unique but est d’établir de grands principes. Leur application en ce qui touche les individus sera l’objet de considérations particulières.