ANCTE ISCARIOTE, ORA PRO NOMS
» Sachez-le bien, il n'est au pouvoir de personne d’arrêter la marche de la liberté. Je ne crains rien à cet égard ; rien, parc e que je crois au Dieu éternel. Vous pouvez rendre vos décrets, nous en appellerons toujours à la loi suprême, et le temps empotera tous les decrets qui la contrarient. Vos lois n’obligent pas Dieu. Vous pouvez rassembler toute la paille et tout le foin de la terre et en faire des cordes pour enchaîner la mer; aussi longtemps que les flots seront tranquilles, vous pourrez dire ; Vovez j’ai enchaîné l’Océan. Vous pouvez aboyer après la loi de celui qui tient dans sa main la terre comme un bouton de rose, les océans comme une goutte de rosée; vous pouvez dire: Voyez comme les flots déposent leur furie. Mais quand viendra le vent ! »
11 y a un grand enseignement dans cette éloquence violente et qui nous mène si loin de Channing. Elle prouve combien des deux parts la lutte s’envenime et montre qu’on ne gagne rien à dédaigner les sages avis d’une voix impartiale et modérée, car on se trouve bientôt en présence d’une passion que rien n’arrète, et qui est plus disposée à agir qu’à parler.
Le bill qui constitue les territoires de Nebraska et de Kanzas, bill rendu le 30 mars 1834, est plus dangereux encore que le bill des fugitifs. Le Nebraska et le Kanzas sont deux immenses territoires compris entre l’État de Missouri et les
montagnes Rocheuses ; en d’autres termes ce sont des paxs placés au nord de la fameuse ligne tirée lors du Compromis du .Missouri, et suivant cet acte, l’esclavage est interdit dans cos provinces nouvelles, ainsi que dans les nouveaux territoires de Minnesota, d’Utah, d’Orégon, de Washington, Ce sont là des noms de déserts qui nous sont inconnus, mais il s’agit d’une contrée grande comme l’Italie, l'Espagne et la France réunies; c’est le Cœur du continent américain ; c’est un territoire placé sous le climat le plus favorable, riche par la fertilité du sol et l’abondance des eaux, qui, avant vingt ans sera couvert d'Etats florissants, et qui, si l’esclavage ne le souille pas, donnera à la liberté une énorme prépondérance dans le Sénat, et plus encore dans l’opinion.
Evidemment, à suivre le Compromisdu Missouri, l’esclavage est perdu dans l’avenir, et ne peut pas résister à l’établissement de huit ou dix nouveaux Etats libres, qui se joindraient à l’Ouest et à la Nouvelle-Angleterre dans leur haine pour la servitude. C’est ce que les planteurs du Sud ont senti, et l’an dernier ils sont parvenus à faire abroger l’acte qui les gênait. C’est au nom de la souveraineté des Etats qu’ils ont rouvert à l’esclavage les chances qu’on lui avait à jamais interdites.
« L’acte du 6 mars 1820, est-il dit dans le bill de Nebraska, ne ser pas applicable daus les nouveaux territoires, comme étant incon-a ciliablc avec le principe do non intervention du Congrès en ce (pii concerne l'esclavage dans les États et les territoires: principe reconnu par l'acte législatif de 1850, connu sous le nom de Compromis (1). L’intention véritable et la signification de cet acte est de ne point régler ni interdire l'esclavage en aucun territoire ou Étal, mais de laisser les habitants parfaitement libres d’organiser et de régler leurs institutions domestiques comme ils l’entendront, en respectant toutefois la constitution des Étals-l nis. »
(1) C’est l'ensemble des propositions soumises en 1850 au Congres parM. Henri Clay et dont le bill des fugilifs fait partie.
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Ainsi, comprenons bien la portée de la loi nouvelle: le Congrès abandonne le Nebraska et le Kanzasau hasard. Si l’émigration est faite en majorité par des propriétaires d’esclaves, ils voteront la servitude, le jour oîile territoire ayant plus de quarante mille âmes deviendra un Etat, et sera admis dans la confédération ; si au contraire (et c’est la chance la moins probable) la majorité des planteurs est composée d’hommes libres, et ennemis de la servitude, si, comme en Californie, on repousse l’esclavage, le Nebraska et le Kanzas seront à tout jamais terre de liberté. C’est ainsi que les successeurs de Washington abandonnent à la fortune et comme une matière indifférente, les droits de plusieurs millions d’hommes et l’avenir même du continent. Qu’on dise maintenant si l’éloquent M. Sumner , avait tort de s’écrier en combattant une si coupable indifférence :
« Les sentiments généreux qui animaient nos patriotiques ancêtres, et leur donnaient une grandeur historique, ont perdu peu à peu leur puissance. Une fois le bienfait de la liberté assuré pour eux-mérnes, les citoyens de ce pays sont devenus indifférents à la liberté des autres. Ils ont cessé de songer aux esclaves. Les maîtres ont profité de celle indifférence, et quoiqu’ils ne soient qu’une minorité, même dans les Étals à esclaves, ils ont si bien effrayé les intérêts, si bien employé la tactique parlementaire et surtout ils ont si bien usé d’une union persévérante, et que rien n’arrête, qu’ils ont toujours dominé nos grands partis à mesure qu’ils arrivaient au pouvoir ; ils les ont pliés à leurs vues, et ont inspiré au gouvernement une politique favorable à l’esclavage, fatale à la liberté, et directement contraire aux sentiments des grands hommes qui ont fondé nos institutions. Notre république a augmenté en population et en puissance, mais son caractère a baissé. Elle n’est pas ce qu’elle était à l’origine, c’est-à-dire une république qui souffrait l’esclavage, mais avec regret, qui ne tolérait la servitude que là où on ne pouvait l’écarter, qui l’interdisait là où elle n’existait pas; maintenant c’est une propagande toute-puissante, qui
favorise el défend ouvertement l'esclavage, et cherche à briser ceux qui lui résistent (1). »
l/Europe prend un médiocre intérêt à ce qui se passe aux Etats-Unis; et il semble qu'il n'y ait rien là qui nous touche; c'est une grande erreur, et jamais l'opinion n’eut un jugement plus sérieux et plus utile à porter qu’en ce moment. La question de Nebraska, qui nous laisse indifférents, c’est la question même de l’esclavage dans le monde, et pour qui va au fond des choses, c’est une question d'existence pour l’Union. Déjà l'esclavage a pris une autorité fâcheuse en Amérique ; qu’il fasse encore un pas et qu'il l’emporte, on peut prédire hardiment les déchirements et la chute des Etats-Unis. Sans doute ce n’est pas en un jour que de pareils événements s’accomplissent; il y a dans les choses humaines un mouvement qui survit au premier choc, et la prospérité des Etats-Unis, celte prospérité due à la sagesse de Washington, à la justice de la Constitution, poura grandir encore longtemps après que sera éteint l’esprit des hommes de 1776. Ce fut l’histoire de la république romaine qui (it la conquête du monde, quand l’ambition eut remplacé l’esprit de liberté. Ajoutez qu'il y a »ine fortune matérielle qui fait illusion à ceux qui se contentent des apparences, et que dans celte voie les Etats-Unis sont loin d'être arrivés au bout de la carrière. Leur ambition ne fait que de naître, et il est trop probable que dans un temps assez court ils ne s’arrêteront, comme dit Chanuing, qu’à l’isthme de Panama, si même ils s’arrètent-là, et qu’ils domineront toute l’Amérique du Nord et toutes les Antilles. Les Etoiles se multiplieront à l’infini sur le drapeau de la Confédération ; ce sera le plus grand empire que la terre ait jamais vu.
Mais tout cela n’est qu'une fausse prospérité. Elle peut
(1) London Quarlerly Rcvieir, oct. 1854, p. 128.
séduire les esprits légers qui jugent des choses par la surface, elle lie cachera pas aux esprits sérieux la gangrène intérieure qui ronge les institutions. L’esclavage coupe en deux la République. Il y a deux façons d’entendre la politique et la religion au Nord et au Sud; les mœurs et les idées ne sont plus les memes; il y a au Nord du dédain pour les pays d’esclaves, il y a au Sud de la haine contre le Nord et de l’ambition. Croire qu’un pareil levain ne fermentera jamais, s’imaginer que l’Union se maintiendra quand les esprits et les cœurs sont divisés, c’est mal connaître l’histoire. Tôt ou tard les sentiments et les idées se traduisent en actes ; les intérêts matériels peuvent retarder sans doute une séparation, mais ils ne l'empêcheront pas. Cette séparation, la verrons-nous? 11 serait insensé de se faire prophète, alors que les États-Unis tiennent encore leur destinée dans leurs mains, et que tant de causes de prospérité balancent le mal de la servitude; mais si l’esclavage grandit, si l’on ne prend pas des mesures énergiques pour arrêter ce chancre dévorant, on peut affirmer que le Nord et le Sud 11 e vivront pas liés ensemble ; ou il se fera un déchirement douloureux, ou dans ce supplice de Mézence, ce sera le mort qui empoisonnera le vivant. Par un juste retour l’esclavage du nègre perdra la liberté des blancs, comme autrefois dans l’ancien monde la servitude des provinces ruina cette liberté que Rome, dans son orgueil, avait voulu garder pour elle seule au lieu d'en faire le bien commun des nations.
Channing dit avec raison et dans un beau passage, qu’il y a certaines lois, certaines mesures qui ne font pas de bruit, qui n’occupent pas l’opinion, et qui cependant sont décisives. La postérité qui juge les lois par leurs effets et non par les querelles du jour remet plus tard chaque chose en son rang, et par exemple elle donne au Code civil la première place parmi les lois de la révolution, tandis qu’elle jette dans l’ombre dix constitutions avortées. Les lois del’escla*
vage, le bill des fugitifs, celui du Nebraska, sont de ces mesures qui intéressent l'avenir. Malheureusement, Channing n'est plus là pour jeter l'alarme, comme il a fait pour le Texas, et peut-être l'heure est-elle passée où l’Amérique pouvait l'écouter.
Ce que Channing dit des lois est aussi vrai des hommes. La postérité revise plus d'une renommée et il y a souvent bien loin de l’opinion des contemporains à celle de l’histoire. Cela est vrai surtout pour les politiques. Mêlés à toutes les passions et à toutes les intrigues du moment, ils emportent avec eux ce bruit qui faisait leur célébrité; et quand vient l'heure du jugement, il ne reste plus rien de ce génie si vanté qui trop souvent n’était que l’écho complaisant des erreurs du jour. En relisant les discours de M. Clay et les lettres de Channing, cette idée m’a vivement frappé. Voilà un homme qui a été un des personnages les plus considérables des États-Unis, qui plusieurs fois désigné pour la présidence n’en a paru que plus grand pour n’être pas nommé; un homme que deux fois l’Amérique a choisi pour arbitre de ses destinées, et qu’elle a écouté comme elle eut fait de Washington lui-même. Qu’a fait cependant pour cette question de l’esclavage l’auteur des Compromis de 1820 et de 1850? Rien qu’agrandir la plaie et rendre le mal plus puissant. La question est revenue en 1850 plus terrible qu’en 1820; elle se représentera bientôt plus menaçante qu’en 1850. La fécondité de l’injustice, c’est la loi divine qui régit le monde ; Dieu fait sortir de nos fautes un mal qui ne s’arrête que quand, par son excès même, il a produit le remède.
Au fond ces compromistrop vantés reposent sur une erreur. Ce n’est pas sur des intérêts que transige M. Clay, c’est sur des droits qui ne comportent pas de transaction, parce qu’ils sont absolus. Sacrifier une part de son bien-être à la paix publique, c’est le devoir du citoyen, et l’art des politiques est d’amener et de régler ces sacrifices; mais demander aux hommes de renoncer à la justice et à l’humanité, c’est une
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folie quand ce n'est pas un crime. On ne transige pas avec, la conscience.
Que Channing est un autre caractère! Ce n'est pas un politique; il ne cherche pas de ménagements; il veut la justice, et toute la justice. Plein de charité pour les personnes, il ne transige pas sur les droits; il sait que la liberté et la famille ne sont pas des créations de la loi, et que l'État doit s’incliner devant l'individu. Tandis que M. Clay défend l’esclavage au nom de la propriété, qui est un crime quand elle a l’homme pour objet, tandis qu’il oppose comme un argument décisif qu’il faudrait douze cents millions de dollars, c’est-àdire six milliards, pour faire cesser le despotisme du maître, comme si la grandeur d’une injustice la légalisait, comme si le travail de l’esclave ne suffisait pas à lui racheter la liberté, comme si la possession d’un homme pouvait donner un droit éternel sur la personne de ses enfants, Channing souffle sur ces vains sophismes, et sans art, mais non pas sans éloquence, répand ces vérités qui ont de l’ccho dans tous les cœurs. Rien n’est triste comme la lecture de ces discours de M. Clay, qui autrefois excitaient les applaudissements du Sénat et remuaient le Nouveau-Monde; rien n’est doux et consolant comme ces pamphlets qui valaient à Channing le dédain des puissants et des heureux du jour. La postérité est déjà venue pour ces deux hommes, et le jugement a commencé : M. Clay, l'habile politique, le héros du moment, a reçu les applaudissements de ses contemporains ; c’est la récompense des hommes d’État qui se plongent dans le courant de l’opinion, reccperunt mercedem suam, vani vanam. Quoique ses intentions aient été droites, l’histoire, sur laquelle il comptait, sera sévère pour lui; car, en repoussant l’émancipation, il a été cruel pour ceux qui souffrent, et par ses injustes compromis il a aigri, au lieu de le guérir, un mal qui peut être mortel pour l’Amérique. L’histoire, au contraire, sera plus qu'indulgente pour Channing, qui ne songeait point à elle. En couronnant cet homme de bien,
elle prouvera une fois de plus qu’il y a plus de science et de politique dans un chrétien qui suit la grande loi de l’Évangile, que dans un homme d’État qui invente des combinaisons et ménage des partis; et bien au-dessus de contemporains naguère fameux l’avenir placera ce prétendu rêveur qui a vu si juste, ce pasteur dédaigné des sages, car Channing a été le conseiller sincère de son pays, l’ami des opprimés, l'apôtre de la justice et de la liberté.