‹ Œuvres de W. E. Channing De l'esclavageChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES MAl'X DE t’ESCLATACE.

Le sujet de ce chapitre est pénible et repoussant. Il ne faut pas cependant détourner nos yeux des souffrances humaines et de la contemplation du crime. Le Créateur a permis le mal , afin que nous le combattions par la foi, l’espérance et la charité. Nous ne devons jamais reculer devant, le mal, à cause de son étendue et de sa durée, ni jamais supposer que sa puissance soit plus grande que celle du bien. Le mal est destiné à éveiller une sympathie profonde pour la nature humaine, à provoquer des sacrifices continuels pour la rédemption de l’homme. Une grande partie de notre mission sur la terre , c'est de lutter contre le mal sous toutes ses formes, et il y a des maux qui dépendent tellement de l’opinion, que les juger et les condamner sincèrement, c’est déjà contribuer à leur disparition. Ne reculons donc pas à la vue des souffrances humaines. La sympathie, quand nous n’aurions rien de plus à offrir, est encore un tribut agréable au Père universel.

Ce sujet demande qu’on évite scrupuleusement toute exagération; mais l’humanité exige qu’on dise honnêtement toute la vérité.

En traitant des maux qu'entraîne l’esclavage, je parle, on le comprend, de ses effets généraux, et non de ses effets universels, de son action ordinaire, et non de ses résultats infaillibles. 11 y a entre les esclaves les mêmes différences naturelles qu’entre les hommps libres, et il y a aussi une grande diversité dans leurs situations. L’esclave de la maison choisi pour son adresse et sa fidélité , qui vit au milieu des habitudes , des agréments, des raffinements de la civilisation, qui est admis à un certain degré de confiance et de familiarité, et qui paye ces privilèges de son attachement, a nécessairement plus d’instruction , plus de manières que l’esclave des champs , absorbé par un travail monotone, et soumis à l’influence de compagnons aussi dégradés que lui -même. Là aussi l’artisan trouve un avantage manifeste dans des occupations qui donnent à son esprit une plus grande activité. Enfin, parmi les esclaves comme parmi les hommes libres, on trouve des individus pour qui la nature semble partiale, et qui sont portés par instinct vers le bien. Je parle des influences naturelles, générales de l’esclavage. Là, comme partout ailleurs, il y a des exceptions dont le nombre augmente avec le progrès moral de la société où vit l’esclave; mais ces exceptions ne déterminent pas le caractère général de l’institution. L’esclavage a des tendances générales qui tiennent à sa nature même, et qui prédominent partout où ilexisle. Mon intention est de traiter maintenant de ces tendances.

I. Le premier des maux de l’esclavage, c’est son influence morale. Partout elle est dégradante. Le langage ordinaire nous l’apprend. La plus grande injure

qu’on puisse adresser à quelqu’un, c’est de lui dire qu’il est servile. Avoir l’esprit d’un esclave, c’est être tombé au degré le plus bas. Nous ne pouvons donner à l’esclavage un nom pire que le sien. Les hommes ont toujours reculé avec horreur devant cette condition comme étant le comble de l’avilissement. Il n’est pas de châtiment , hormis la mort, qui ait été plus redouté , et souvent même on a supporté la mort pour échapper à la servitude.

Quand on parle de l’influence morale de l’esclavage , ce qui frappe d’abord , c’est que la servitude détruit la conscience et l’esprit de l’homme. L’esclave, regardé et traité comme une chose, acheté et vendu comme une brute^ privé des droits de l'humanité , sans protection contre l’insulte, servant d’instrument, et dompté systématiquement de manière à ce qu’il soit une machine maniable et utile, peut-il ne pas se considérer comme un être déchu? Que son esprit doit être écrasé! Comment se respectera-t-il Jui même? Il se plie à la servilité. Ce mot emprunté de sa condition, exprime bien la ruine que l’esclavage a faite en lui. L’idée qu’il a été créé pour la vertu et le bonheur, -éclaire à peine son esprit. Être l’instrument du bien physique et matériel d’un autre , dont la volonté est sa loi suprême, voilà ce qu’on lui enseigne à regarder comme la fin de son être. C’est là qu’est le mal de l’esclavage. Le fouet, la prison, et même les horreurs de la traversée d’Afrique, ne sont rien en comparaison de cette extinction d’une conscience humaine, de cette dégradation qui d'un homme fait une brute. '

L’esclave, dira-t-on, est habitué à son joug; sa sensibilité est émoussée; il subit sans en souffrir, sans même

y penser, un traitement, qui rendrait fous d'autres hommes. Mais où va cette apologie? A déclarer que l’esclavage a accompli son œuvre, qu’il a éteint l’intelligence, que l’homme est mort dans l’esclave. Est-ce donc à cause de cela que l’esclavage n’est pas un mal? Mais il n’est pas vrai, après tout, que cette œuvre de dégradation soit toujours poussée assez loin pour éteindre tout sentiment. L’homme est une créature trop grande pour qu’on la puisse ruiner entièrement. Quand il semble mort il ne fait que dormir. Au milieu du calme de l’esclavage, on entend parfois de tristes murmures qui montrent que l’âme est encore vivante ; que l’idée des droits de l’homme ne peut être entièrement effacée d’un cœur humain.

11 serait trop pénible, et il n’est pas nécessaire d’indiquer en détail tout ce qui brise l’esprit dans l’esclavage. Je ne citerai qu’un exemple : la vente des esclaves. L’usage d'exposer en vente ses semblables, d’avoir des marchés d'hommes comme on a des marchés de bétail, d’examiner les membres et les muscles d’un homme et d’une femme comme on fait de ceux d’un animal, de soumettre au marteau du commissaire-priseur des êtres humains , et de les livrer, au plus offrant comme une marchandise, tout cela est une telle insulte à notre commune nature, une telle dégradation pour la pauvre victime , qu’on a peine à croire que de telles choses se passent ailleurs que dans un pays barbare. ^

• Si nous considérons que dans la condition de l’esclave tout n’est qu’injustice et par conséquent, que toutes ses notions de devoir sont bouleversées, il deviendra plus évident encore que c’est l’être moral que la servitude

atteint dans l’esclave. Habitué, dès l’enfance, à voir tous ses droits méprisés, toutes les idées qu’il peut se faire des droits humains sont confuses et troublées. Il ne les comprend pas, ou , s’il les comprend , comment les respectera-t-il , en voyant le droit toujours violé en sa personne? Tous, nous pouvons sentir quelle atteinte reçoit le caractère de celui qui vit dans une atmosphère d’injustice. Vivre dans un état de société dont l’injustice est l’élément, et l’élément qui domine tout, c’est une épreuve trop forte pour la nature humaine, surtout quand on ne fait rien pour en balancer l’influence.

Aussi l’esclave saisit-il à peine les distinctions les plus communes de la morale. Ce n’est pas chose facile que de lui inculquer le respect de la propriété, cette loi fondamentale de la société civile. Son indélicatesse est proverbiale; voler le maitre n’est pas un crime. L’emploi de la force pousse toujours à la fraude ; mais combien ce résultat n’est-il pas inévitable quand la force est employée pour arracher à l’individu son travail , sa propriété naturelle , et cela sans qu’on fasse rien pour qu’il y consente ! Nous étonnerons-nous que la conscience d’un homme sans éducation et qu’on outrage journellement, lui permette d’user de représailles, autant qu’il le pourra? C’est ainsi que la première vertu sociale, la justice, est minée chez l’esclave.

Que l’esclave cède à la débauche, au libertinage , et en général à tous les excès des sens, c’est à quoi nous devons aussi nous attendre. Sacrifié aux jouissances d’autrui , ne connaissant d’autres plaisirs que ceux des sens, sans respect de lui-méme, et n’ayant rien à gagner dans la vie , comment peut-on espérer qu’il saura se conduire? Comment ne deviendrait-il pas naiurelle-

ment, je dirais presque nécessairement, la créature de la sensation, de la passion, du moment présent ? Que lui promet l’avenir pour l’aider à vaincre ses désirs? Cette condition meilleure à laquelle les autres hommes immolent l’ardeur de leurs sens ne s’est jamais ouverte devantlui. Le respect de soi même, la puissance de l’opinion, autre frein pour les hommes libres, ne peuvent rien pour sauver des excès et de la dégradation une classe si abjecte. Certes, l'empire personnel *est la dernière vertu qu’on puisse attendre de l’esclave, quand on songe qu’il est soumis à un pouvoir absolu, et habitué à n’être que l’instrument passif d’une volonté étrangère. On le forme à la lâcheté , et la lâcheté est la compagne naturelle des vices les plus bas. L’oisiveté c’est le paradis pour l’esclave qui travaille sans espoir de récompense. C’est ainsi que l’esclavage le dépouille de toute force morale , et en fait la victime des sens et des passions.

Que l’esclave trouve dans sa condition peu d’aliment pour les vertus sociales, c’est ce qu’il est facile de comprendre, en considérant qu’il n’a guères de rapports qu'avec un maître absolu ou avec les compagnons de sa servitude; c’est-à-dire avec l’homme qui l’outrage, et des compagnons qu’il ne peut respecter, et dont il voit la dégradation. Sa dépendance d’un maître relâche les liens qui l’attachent aux autres hommes. Il n’a point de patrie à chérir, point de famille qu’il puisse appeler la sienne, point d’intérêts publics qu’il puisse embrasser, rien qui le pousse à quelque généreuse action. Les liens, les attachements, la responsabilité , toutes ces choses par lesquelles la Providence éveille dans notre âme des affections désintéressées et profondes, ont été arrachées

de sa vie. Une autorité arbitraire, un despotisme irrésistible, en lui enlevant la possession de lui-même et en le plaçant en dehors des influences naturelles de la société, éteignent dans son cœur le sentiment de ce qu’il doit à lui-même et à la grande famille qui l’entoure.

Les effets de l’esclavage sur le caractère sont de nature si variée qu’on pourrait singulièrement étendre cette partie de la discussion ; mais je ne toucherai qu’un point. Considérons, un moment, le grand motif qui oblige l’esclave à travailler, Le travail, sous une forme ou une autre, a été établi par Dieu pour servir au progrès et au bonheur de l’homme; le travail emploie la plus grande part de la vie, de sorte que le Motif qui pousse au travail a une immense influence sur le caractère. C’est lui qui détermine si le but de la vie sera atteint ou manqué. Celui qui travaille , conduit par des motifs honorables, par des affections domestiques, par le désir d’atteindre un bonheur et des avantages plus grands, trouve dans son labeur le moyen d'exercer et de fortifier sa vertu. Le journalier qui, d’une main calleuse et à la sueur de son front, gagne du pain pour une femme et des enfants qu’il aime, s’élève, par ce généreux motif, à la vraie dignité; et quoiqu’il n’ait pas le poli du monde, c’est un être plus noble que ceux qui croient que la richesse les dispense de servir leurs semblables. Mais le travail de l’esclave ne donne aucune dignité, n’exerce aucune vertu; il est toujours et partout une dégradation. Et ainsi ce que Dieu a destiné à l’amélioration de l’homme devient une malédiction.

Le motif qui fait agir l’esclave le dégrade. C’est le fouet; c’est le chûtimcnt corporel; c’est la peine physi-

que que lui inflige un de ses semblables. Sans doute l’habitude adoucit le travail pour l’esclave, comme pour les autres hommes. Mais le motif qui le fait agir n’est pas là. Otez le fouet, l’esclave 11 e fera rienVJSon 'travail ne profite ni à sa femme ni à son enfanta Le moi if qui l’aiguillonne est un motif avilissant. L’État a recours, il est vrai, au fouet, quand nul autre moyen ne peut détourner du crime (I ) ; mais celui que le fouet seul empêche de mal faire est entre les plus déchus de sa race. Travailler le fouet devant les yeux , sous la menace des coups, c’est être exposé à une insulte perpétuelle, à une influence dégradante. Chaque mouvement du corps qu’une telle menace commande, est une blessure faite à l’àme. Qu’il doit être difficile à celui qui vit sous le fouet de se respecter lui-même ! Quand cette crainte remplace tous les nobles motifs que Dieu a établis, c’est la mort des sentiments les meilleurs, les plus élevés de notre nature. 11 appartient à l’homme de braver la douleur physique en face de la honte, de l'affronter en faisant le bien, d’accomplir l’œuvre de la vie sous un autre empire que celui de la peur. Il appartient à la brute d’être gouvernée par le fouet. Encore voiton la brute même agir par de plus généreux instincts. Le cheval de race ne supporte pas le fouet. Abaisserons-nous l’homme au-dessous du cheval?

Qu r on ne dise pas que ces châtiments sont rares. S’il en est ainsi, tant mieux; mais ce n’est pas là le point principal. Ce n’est pas de la peine qu’on se plaint, mais de l’action qu’elle a sur le caractère, quand on en fait

(1) ï.e châtiment du fouet est en usage dans les prisons d'Amérique et d’Angleterre (Edit').

le grand mobile du travail. Ce n’est pas la souffrance, c’est la crainte du fouet qui nous fait horreur; ce que nous détestons c’est la terreur remplaçant les causes naturelles et honorables des actions humaines. Il n’importe qu’on frappe peu ou beaucoup. Un seul coup donné à un seul esclave, est une blessure faite à l’âme de tous ceux qui le voient ou l’entendent. Il les dégrade tous, il les rend tous serviles. Ce n’est pas du mal fait à la chair que nous nous plaignons. Ce dos déchiré, n’est rien auprès de l’outrage fait à l’âme. Vous avez fait entrer dans ce cœur des passions infernales et la soif de la vengeance, ou, ce qui est peut-être plus triste, vous l’avez bris:'*, abruti. L’esprit de l’homme a péri sous vos mains, autant du moins qu’une force humaine peut le détruire.

Je sais que quelquefois, pour répondre à ces remarques, on prétend que la nécessité domine tous les hommes, les esclaves aussi bien que les autres ; la faim et la soif, nous dit-on, sont aussi des maîtres; personne n’aime le travail pour le travail même; les souffrances que nous infligent les lois de la nature , les éléments et les saisons , sont autant de coups de fouet qui nous poussent à notre tâche de chaque jour. Soit. Les deux cas, néanmoins, diffèrent essentiellement. La nécessité que nous imposent les besoins naturels est bienveillante dans son objet. Elle éveille toutes nos facultés, donne un plein essor au corps et à l’âme, et nous inspire un sentiment plus vif de la force que Dieu nous a donnée. Nous sommes, il est vrai, soumis à une nature sévère; placés au milieu d’éléments qui nous font la guerre : la chaleur qui nous brûle, Je froid qui nous glace, les tempêtes, la stérilité, la maladie, la mort. Mais quelle est l’intention de la Providence ? C’est d’exercer nos forces,

de nous imposer de grands devoirs, de faire de nous des êtres meilleurs. Ts ous sommes placés au milieu d’une nature hostile, non pour lui céder, non pour en êtredes esclaves, mais pour la vaincre, pour en faire le monument de notre habileté et de notre puissance, pour nous armer de ses éléments, de sa chaleur, de ses vents, de ses vapeurs, de ses richesses minérales, pour trouver, dans ses variations pénibles, des occasions, des motifs d’invention, de courage, de patience, d'affection mutuelle et de foi. Le développement de toutes les facultés, de tous les sentiments de la nature humaine, est le but de cette dure nécessité que la nature nous impose. Est-ce donc là ce que le fouet tire de l’esclave?

Allons plus loin , la nature, en nous donnant l’énergie, le talent, l’économie, nous permet de prévenir nos bcsoins, et d’accumuler des ressources, de façon à diminuer le travail, et à y mêler des occupations plus intel-

lectuelles et plus libérales. La nature ne nous impose pas une tache invariable , mais une tâche que nous pouvons alléger, par un travail honnête et par l’économie. Elle nous invite donc à secouer son joug, et s’offre à nous servir. Est-ce l’invitation que le maître fait à ses esclaves? Son intention est-elle d’éveiller les facultés de

ceux sur lesquels il rejette tout le poids de la vie? Entend-il leur donner sur lui-même un empire croissant? Son but, au contraire, n’est-ii pas de courber leur volonté, de briser leur esprit, de les river à tout jamais au triste métier qui les dégrade ? Oh ! ne profanez pas la nature, ne blasphémez pas ses lois maternelles, en lui comparant le propriétaire d’esclaves !

H. Après avoir considéré l’influence morale de l’escla-

vage, je viens maintenant à son influence intellectuelle; c’est encore un grand sujet. Dieu nous a donné l’intelligence pour la cultiver; et un système qui la dégrade, et qui ne peut se soutenir que par cet abaissement, contrarie un des desseins les plus bienveillants de la Providence. La raison, c’est l’image de Dieu dans l’homme, et la capacité de nous élever à la vérité, est un des dons les plus précieux que nous ait fait le Ciel. Exercer l’intelligence c’est.la/m principale des circonstances où nous sommes placés , des rapports de l’enfant avec ses parents, et de la nécessité où il se trouve plus tard de pourvoir à ses propres besoins et à ceux d’autres individus. Et ce n’est pas seulement dans la jeunesse que se fait l’éducation de l’intelligence ; car l’expérience de la vie mûrit et fortifie les facultés bien plus encore que les livres et les collèges.

Or, l’esclave est dans une condition qui tient son esprit dans un eenfance et une dépendance perpétuelles. Quoiqu’il vive dans un pays de lumières, peu de rayons parviennent jusqu’à son intelligence obscurcie. Il n’a point de parents qui se fassent un devoir de l’instruire; on ne lui donne d’autre maître que le commandeur, quile rompt dès l’enfance aux tâches serviles, l’œuvre de toute sa vie. Nul livre n’est ouvert à sa jeune curiosité. A mesure qu’il avance en âge, nul stimulant nouveau ne vient remplacer les leçons de ses premiers maîtres. Il n’est pas livré à lui-même; on ne l'abandonne pas à sa propre énergie. La vie ne lui offre point de récompenses qui éveillent ses facultés endormies. Nourri et vêtu par autrui comme un enfant, conduit à chaque pas, condamné, pour la vie, à parcourir le même cercle monotone de travail, il vit et meurt sans que ses facultés entrent en jeu.

souvent même dans une ignorance brutale de sa nature spirituelle. Et ce n’est pas tout. Si la charité veut lui apporter quelque instruction, on la repousse. Il n’est pas permis d’instruire l’esclave. On lui cache avec jalousie la lumière. On fait taire la voix qui lui parlerait comme à un homme. Il ne faut pas même qu’il apprenne à lire la parole de Dieu. On écrase à dessein un esprit immortel.

On dit, je le sais, que l’ignorance de l’esclave est nécessaire à la sécurité du maître et à la tranquillité de l’État, et cela est vrai. L’esclavage et la science ne peuvent pas vivre ensemble. Instruire l’esclave, c’est briser sa chaîpe. Pour qu’il ne fasse pas de mal , il faut qu’il reste aveugle. On ne peut pas le laisser lire , dans un siècle éclairé , sans exposer le maître; car que pourrait-il lire sans y trouver quelque allusion aux outrages dont il est victime? Si ses regards tombaient sur la Déclaration d’indépendance, quel éclat aurait pour lui cette vérité que « tous les hommes sont nés libres et égaux o Toute science fournit des arguments contre l’esclayage. De tout sujet jaillirait la lumière pour lui montrer que ses droits sont inaliénables et qu’ils sont outragés. L’exercice même de son intellligence lui donnerait la conscience qu’il a été créé pour être quelque chose de plus qu’un esclave. Je reconnais donc la nécessité où est le maître de tenir l’esclave dans les ténèbres. Mais quel argument plus fort peut-on imaginer contre la servitude? Cette nécessité oblige le maître à dégrader Pâme de l’esclave; use mettre en guerre contre l’intelligence humaine, à empêcher ce progrès qui est dans les desseins du Créateur. <i Malheur à celui qui enlève la clef delà science! » Tuerie corps est un grand crime. Nous

ne pouvons pas tuer l’esprit, mais nous pouvons l’ensevelir dans une léthargie qui est l’image de la mort; estce là une légère faute aux yeux du Créateur?

Qu’on ne dise pas que presque partout les classes ouvrières sont condamnées à l’ignorance , et privées des moyens de s’instruire. Les avantages intellectuels du travailleur libre, qui a la charge de sa personne, l’élèvent bien au-dessus de l’esclave ; aussi voit-on sans cesse des esprits supérieurs sortir des classes les moins instruites. D’ailleurs, dans les pays libres, il n’est pas défendu à la philanthropie de travailler au progrès des ignorants. On enseigne, et on n’enseigne pas en vain, l’obligation où sont les riches et les hommes éclairés d’élever leurs frères moins favorisés. La bienfaisance empiète sans cesse sur le terrain de l’ignorance et du crime. Au contraire, dans les sociétés sur qui pèse la malédiction de l’esclavage, la moitié de la population , quelquefois davantage, est abandonnée à dessein, systématiquement, à une ignorance désespérée. Élever cette masse jusqu’à l’intelligence, lui apprendre à se gouverner elle-même, c’est un crime. Une sentence de dégradation perpétuelle a été prononcée contre une grande portion de la race humaine. De ce point de vue, qu'il est grand le mal que fait l’esclavage !

111. Je passe maintenant aux influences domestiques de l’esclavage; et c’est un sombre tableau. L’esclavage détruit virtuellement les relations domestiques. 11 brise les liens les plus sacrés qu’il y ait sur la terre. 11 viole le foyer. Il déchire les affections les plus chères. Les liens de famille sont antérieurs à ceux de la société et, ici-bas, ont un prix bien plus grand. C’est à la

famille que le cœur doit son premier battement et elle ouvre en lui les premières sources de l’amour. Le foyer est l’école des vertus humaines. Sa responsabilité, ses joies, ses douleurs, ses sourires, ses larmes, ses espérances et ses inquiétudes forment le principal intérêt de la vie humaine. Qu’on aille où on voudra, le foyer est toujours le pôle vers lequel le cœur se tourne. C/est sa pensée qui donne de la vigueur à notre bras et qui allège nos fatigues. C’est lui qui occupe notre cœur quand nous sommes au loin. C’est là que sont nos plus chers trésors. Dieu a mis également à la portée de tous les hommes le plus grand bonheur dont on puisse jouir sur la terre, en leur préparant à tous le sanctuaire du foyer. Mais le foyer de l’esclave ne mérite pas ce nom. Pour lui ce n'est pas un sanctuaire, cette maison ouverte à la violence, à l’insulte, à l’outrage. Ses enfants appartiennent à autrui, c’est un étranger qui en prend soin , un étranger qui en dispose. Le poids le plus doux dont le cœur puisse être chargé : le bonheur de son enfant, on ne le lui laisse pas porter. L’esclave ne vit pas pour sa famille, ihvit pour un maître. 11 ne peut pas améliorer le sort des siens. Il ne peut protéger contre l’insulte ni sa femme, ni sa fille. On peut les lui arracher, les vendre comme des bêles de somme, les envoyer il ne sait où, là où il ne pourra plus les voir, ni avoir de leurs nouvelles, ni les assurer de son amour. Pour l’esclave, le mariage n’a pas de sainteté. La volonté d’un autre peut à l’instant en briser le lien. Sous ses yeux, on peut fouetter sa femme, son fils et sa fille, sans qu’il puisse lever un doigt pour les défendre. Il voit les marques du fouet sur le corps de sa femme et de son enfant. C’est ainsi que le foyer de l’esclave est

profané. C’est ainsi que les plus tendres rapports , que Dieu a institués pour tous les hommes, dont il a fait les principales sources de bonheur et de vertu , on s’en joue avec autant de caprice que de cruauté. Quel plus grand outrage que d'entrer dans la maison d’un homme, et d’arracher d’auprès de lui les êtres que Dieu lui a unis parles liens les plus sacrés? Chacun peut se mettre, par la pensée, dans cette situation. Toute mère a un cœur pour la sentir.

Et qu’on ne dise pas que l’esclave n’a pas la sensibilité des autres hommes. La nature est trop forte pour que l’esclavage lui-méme puisse la vaincre. La brute même a des affections maternelles. Mais supposons que les liens de père, d’époux, puissent être brisés chez l’esclave, sans qu’il en souffre. Quelle malédiction est donc l’esclavage , s’il peut frapper le cœur d’une insensibilité plus que brutalê, s’il peut abaisser la femme mère au-dessous de l’ourse polaire qui « hurle et meurt pour les petits qu’on lui a pris. » Mais non, il n’est pas vrai que la servitude change l’esclave en pierre. Elle lui laisse assez de sensibilité pour que ces outrages domestiques lui causent des souffrances répétées et profondes. 11 est vrai cependant que l’esclavage émousse les affections naturelles. L’épouse, élevée dans une condition peu favorable à la pureté et à l’honneur de la femme, l’épouse qui est exposée au fouet, que le caprice d’un maître peut arracher à son mari, sans qu’il ait le droit de la soutenir ni de la protéger, l’épouse, si l’on peut lui donner ce nom, peut-elle être aimée et honorée comme une femme doit l’être? Ou bien, sous une institution qui détruit la dépendance filiale aussi bien que l’autorité et les soins paternels, peut-on s’at-

tendre à cet amour qui unit le père et les enfants? L’esclavage, en souillant la chasteté de la femme, sèche dans la racine les affections et les joies domesti-’ ques. La femme élevée dans la dégradation, placée sous le pouvoir et à la disposition d’autrui, et à qui on n’a jamais montré le bonheur d’un mariage inviolable et honoré, peut-elle avoir les sentiments et les vertus de son sexe. On l’a flétrie dès ses jeunesannées. Ceux qui ont des filles comprendront quel est son sort. Ainsi chez les hommes libres comme chez ceux qui ne le sont pas , le libertinage est le résultat naturel de l’esclavage qui souille tout. Chez les uns comme chez les autres, le bonheur domestique périt par ce fatal contact.

]\’est-il pas étonnant, qu’en des pays civilisés, il y ail des hommes assez endurcis par l’habitude pour attaquer sans remords la paix, la pureté, et la sainteté de la famille , pour séparer ceux que Dieu a unis, pour ruiner des ménages par des moyens plus tristes que la mort ! Et tout cela pour gagner de l’argent ! Quoi ! est-ce que des hommes, ayant des sentiments humains, peuvent ainsi s’enrichir par la désolation des familles? On nous parle d’États du Sud, où l’on s’enrichit par l’élève des esclaves. De toutes les industries , certes c’est la plus abominable. Quoi! élever des hommes comme du bétail ! élever des familles humaines comme des troupeaux de porcs, et puis les disperser aux quatre vents pour un misérable profit 1 De toutes les malédictions lancées par l’homme contre son semblable, en est-il une plus terrible, plus fatale, que le soupir d’une mère à qui une cupidité sans entrailles arrache son enfant? Si la voix du sang monte jusqu’à Dieu, certes on entend ce cri dans le Ciel.

’r. Et qu’on ne dise pas que dans toutes les conditions de la vie les familles sont souvent séparées. J’en con- ' viens, mais c’est l'affection qui les sépare. L’époux quitte sa femme et ses enfants , afin de pourvoir à leurs besoins, et il les emporte avec lui dans son cœur et ses espérances. Le matelot, pendant son quart solitaire, songe à son foyer, et des voix bien connues arrivent usqu’à lui au milieu des flots mugissants. Le père envoie au loin ses enfants, mais il les envoie pour qu’ils réussissent, et pour les presser de nouveau sur son Eein avec une joie qu’a doublée la séparation. Sont-ce là les séparations de l’esclavage ? Et celui qui a dispersé les familles des autres, peut-il demander ù Dieu de bénir la sienne ?

IV. Voyons un autre vice considérable de l'esclavage . L’esclavage engendre et favorise la cruauté. Je ne dis pas que la cruauté en soit le résultat universel, habituel, infaillible. Grâce à Dieu , ce n’est pas en vain que le christianisme est entré dans le monde. Là où il n’a pas renversé les mauvaises institutions, il les a du moins adoucies. L’esclavage chez nous diffère autant de la servitude antique que de celle que les Espagnols imposèrent aux Indiens du sud. Il y a ici une disposition tonjours croissante à augmenter le bien-être de l’esclave , et nous devons nous en réjouir. Mais, en même temps, U faut nous rappeler, qu’avec les lumières de notre époque, et dans un pays où l’on comprend le christianisme et les droits de l’homme, une dureté moins grande qu’autrefois peut être néanmoins plus coupable que la férocité des siècles moins éclairés. La cruauté malgré des formes moins terribles est aujourd’hui un plus grand

crime que les usages atroces de l’antiquité qui nous font frémir d’horreur. « Dieu a fermé les yeux sur ces temps d’ignorance , mais aujourd'hui il appelle partout les hommes à se repentir. » On doit aussi considérer que la plus légère cruauté exercée envers l’esclave est une aggravation d’outrage ; parce qu’il est injustement tenu en servitude , injustement possédé. Nous condamnons rhomme qui poursuit avec rigueur une réclamation légitime. Que faut-il donc penser du fouet et des coups employés comme moyen de maintenir un pouvoir injuste et usurpé , et d’arracher un travail qui ne nous appartient pas?

J’ai dit que la cruauté n’était pas dans les habitudes de nos États à esdaves. On ne peut cependant douter qu’il n’y ait encore trop d’abus. Il nous vient de là bas des récits qui déchirent l’âme; et nous savons qu’au fond ils sont vrais , parce qu’il est impossible qu’une grande partie , peut-être la majorité de la population , puisse être rompue à une soumission passive , illimitée , sans

des exemples d’une terrible sévérité.

Ne dites pas, comme on le fait quelquefois, que partout ailleurs , H y a des actes de cruauté comme dans les pays d’esdaves. Admettons cela; mais cher toutes les nations dviisées que ne flétrit pas l’esclavage, un des principaux objets de la législation c’est d’empêcher toute espèce de cruauté, et de punir quiconque , de gaîté de cœur, torture ou blesse son semblable ; tandis que l’esclavage affranchit la férocité de tout frein , et lui permet de s’assouvir impunément.

Ces actes de barbarie , dira-t-on , n’excitent nulle part plus d’horreur que dans le Sud. Soit. On les abhorre , mais on les permet. La société donne à l’individu le

pouvoir de déchirer son semblable. Elle déteste l'abus* mais elle confère un pouvoir dont certainement on abusera, et se dépouille ainsi de toute excuse à la barre de la justice éternelle. Elle répondra des crimes que ses lois ont protégés. L’intérêt du maître empêche, dit-on, ces cruautés. Est-ce que, dans nos rues, l’intérêt privé met le cheval de trait à l’abri de la brutalité? Et ne peut-on pas faire subir à l’esclave des souffrances infinies sans mettre en danger sa force ou sa vie?

Pour justifier ces accusations de cruauté , je n’aurai pas recours aux récits que nous entendons tous les jours , quelque bien établis qu’ils soient. Je les tiens pour faux, si l’on veut’. C’est sur un autre terrain que je me place. Les récits peuvent mentir, mais notre expérience journalière de la nature humaine ne peut pas nous tromper. Je n’appelle pas de témoins, ou plutôt j’en appelle à un témoin présent partout, à un témoin qui se trouve dans chaque cœur. Qui donc a étudié son propre cœur ou observé celui d’autrui, sans voir que l’homme n’est pas fait pour être investi d’un pouvoir absolu, irresponsable sur son semblable ! 11 enabusera. L’égoïsme de nos passions et l’orgueil de notre nature en abuseront aussi sûrement que l’orage dévaste, que l’océan se gonfle et mugit sous l’ouragan. On ne doit pas confier une si terrible domination à un être aussi ignorant, aussi entêté, aussi emporté que l’homme. 11 ne doit pas la désirer; il devrait la redouter ; il devrait Ja repousser comme aussi dangereuse pour lui-même que pour autrui.

Le pouvoir absolu n’a pas été fait pour l’homme, 11 y a, il est vrai , une exception à celte règle. Il y a un seul cas où Dieu met une créature humaine sans défense entre les mains d’autrui. C’est l’enfant; il est tout à fait

à la merci du père. Mais remarquez avec quel soin, je dirai presque avec quelle inquiétude, Dieu s’est précautionné contre les abus de ce pouvoir. Il a placé dans le cœur du père un protecteur de l’enfant, auquel nulle puissance de la terre ne résiste. Il a préparé le père pour le dépôt qu’il lui confie, en lui apprenant à aimer son enfant plus que lui-même. Nulle éloquence sur la terre ne touche autant que la plainte de l’enfant qui souffre. Nulle récompense n’est plus douce que le sourire de l'enfant. Nous disons que Dieu a mis l’enfant entre les mains du père. Ne serait-il pas plus vrai de dire qu’il a mis le père au pouvoir de l’enfant ? Ce petit être envoie son père travailler et oblige sa mère à le veiller pendant le jour et la nuit, à tenir attachés sur lui ses yeux sans sommeil. Il n’est point de tyran qui impose un tel joug. C’est ainsi que Dieu a tout fait pour que le père ne pût abuser de sa puissance; et cependant on a vu des pères qui , dans un moment de colère, se montraient cruels envers leurs enfants. Faut-il donc confier à l’homme un pouvoir absolu sur ses semblables quand rien ne les recommande à son amour, quand ils appartiennent à une race méprisée, quand enfin il les regarde comme une chose, comme l’instrument de son plaisir et de son intérêt?

Je n’ai pas besoin de preuves pour démontrer les abus de cette autorité, et peu m’importe ce qu'on pourra dire , au contraire. Des millions d’hommes peuvent se lever et me dire que l’esclave souffre peu de la cruauté du maître. Je connais trop la nature humaine , l'histoire humaine, les passions humaines , pour croire à cette affirmation. Je n’accuse pas les propriétaires d’esclaves d’une dépravation particulière. Je les juge d’après

moi. Je dis que le despotisme corrompt toujours plus du moins le cœur humain. Je dis qu’il faut au maître un empire sur lui-même, extraordinaire, miraculeux, pour le sauver de l'entraînement ©u de la colère; et Fempire sur soi-même est-il la vertu que le despotisme produise de préférence? Alors même que le maître s’absout lui-même, il peut être coupable. Qu’il se défie de sa propre conscience ! 11 a commencé par outrager l’esr elave, par le dépouiller de droits sacrés, peut-être redouble-t-il l’outrage sans s’en apercevoir. La dégradation de 1'esdave peut faire employer des traitements humiliants et barbares dont on ne soupçonne même pas la cruauté. C’est un des plus grands maux de l’esclavage que d’affaiblir la sensibilité morale , et de rendre aveu gle à l’injustice.

Mais supposons le maître rempli d’humanité. Après tout , ne veille pas toujours sur l’esclave. Il a ses plat sirs qui l’appellent; il est souvent absent. Sa terrible puissance il la délègue. Et à qui? À des hommes qui se sont préparés à gouverner les autres, en apprenant à se gouverner eux-mêmes ? A des hommes qui portent à Fesclave un intérêt profond? A des hommes sages, et qui connaissent la nature humaine? A des chrétiens, élevés dansla pureté et la charité? Mais qui ne sait que la place de commandeur est la dernière que choisirait celui qui se respecte lui-même , et qui aime ses semblables? Qui ne sait combien de fois le commandeur souille la plantation par son libertinage , comme il en est le fléau par sa sévérité? C’est dans cette main qu’on place le fouet. Voici à qui l’on confie la plus sérieuse mission de la terre ! Le maître doit répondre des cruautés de son agent , comme s”il en était l’au-

teur. Et ce n'est pas tout. Le maître fâit plus que déléguer son autorité au commandeur. Que de Ibis il l’abdique au profit du marchand d 'esclaves! A-t-il pesé la responsabilité d'une telle cession? Ne sait-il pas qu'en vendant ses esclaves, qu’en les livrant à des mains Sans pitié, il est sans pitié lui-même, et qu'il rendra compte à Dieu de toutes les barbaries dont ces mal-* heureux seront victimes? La cruauté notoire des marchands d'esclaves n’est pas une invention ; elle tient à leur métier. Voilà les hommes qui remplissent et souil^ lent le siège de notre gouvernement (1) ; ce sont eux qui avec leurs marchés et leurs cachots transforment en moquerie ce nom de liberté dont retentissent les salles du congrès et font de nous le juste opprobre des nations. N'est-ce pas cruauté que de placer les esclaves sous le fouet sanglant du marchand, pour qu’il les conduise comme un troupeau dans des régions éloignées,

ou ils passeront entre des mains étrangères, sans garantiede justice ni de pitié ? Quel cœur, à moins qu’il ne soit desséché par l’habitude, ne sc soulèverait de-

vant une telle barbarie ?

Ori volt que je n’appoie pas mon raisonnement sur des cas de cruauté inouïe; j’y attacherais moins d'importance qu'on ne le fait d’ordinaire, même quand ils seraient plus fréquents. Ces excès ne sont qu’une trèsfaible part de souffrances, en comparaison de ce que produisent des abus de pouvoir qu’on ne remarque pas* Des coups, des insultes, des privations , qui nq

(t) On sait que la ville de Washington, siège du congrès, était un grand marché d’esclaves; aujourd’hui cet abus est supprimé lEdü .)«

font pas de bruit et ne laissent pas de traces, font bien plus do mal que quelques actes de brutalité qui soulèvent l’indignation générale. Un être faible, méprisé, pour qui il n’y a ni défense, ni justice, qui vit dans une société armée contre lui, qu’on regarde comme une chose, et qu’on oblige à se soumettre absolument et sans résistance à la volonté d’autrui , peut n’avoir pas à souffrir des traitements féroces; il reste cependant exposé aune cruauté qui pour être moins visible et moins choquante, n’en cause pas moins des douleurs infinies.

Mais quand on prouverait qu’il n’y a pas de cruautés dans le Sud , nous ne devrions pas être moins contraires à l’esclavage que nous le sommes maintenant, car qu’est-ce que cela prouverait? Qu’on n’a pas besoin de cruauté. Et pourquoi n’en a-t-on pas besoin? Parce que l’esclave est tout à fait résigné à son sort. Celui-là seul , en eflet, ne résiste plus à l’esclavage qui est entièrement imbu de l’esprit de servitude. Si le noir n’a plus besoin d’être puni, c’est que les sentiments de l’homme sont morts en lui , c’est qu’il n’a plus la conscience de ses droits, c’est qu’il est lâche, sans respect pour lui-même , et sans confiance dans ceux qui partagent sa dégradation. La tranquillité de l’esclavage, c’est celle que les légions romaines lassèrent dans l’ancienne Bretagne, c’est le calme de la mort. Pourquoi les Romains enchaînaient-ils leurs esclaves pendant le jour, et la nuit les enfermaient-ils dans des cachots? Ce n’est pas parce qu’ils aimaient la cruauté pour elle-même, mais parce que leurs esclaves avaient le sentiment de leur misère, parce qu’ils apportaient des forêts de la Dacie quelque idée de la dignité de l’homme, ou qu’ils avaient goûté de la civilisation en des pays plus avan-

cés; et chez eux cela se traduisait en violence et en révolte. 11 fallait user de cruauté avec de tels esclaves, car leur volonté n’était pas rompue à celle d’autrui , et l’esprit de l’homme libre n’était pas entièrement étouffé. Il faut que l’esclave éprouve un traitement cruel, soit intérieurement, soit extérieurement. Il faut que l’âme ou le corps reçoive le coup. Il faut que la chair soit torturée ou que l’esprit soit écrasé. Horrible alternative où en est réduit l’esclavage !

V. Considérons sous un autre aspect les maux de l’esclavage ; parlons de son influence sur le maître. 11 est difficile de toucher ce point , sans offenser personne, mais autrement le sujet serait incomplet. J’abrégerai; je ne dirai pas comment l’esclavage détruit l’idée du droit chez le maître, affaiblit en lui la justice et la bienveillance, associe au travail l’idée d’une dégradation et fait de l’oisiveté un privilège honorable. Je me bornerai à deux considérations :

La première, c’est que l’esclavage, plus que toutes les autres influences , nourrit la passion du pouvoir et tous les vices qui l’accompagnent. Il n’est point de passion qui demande un frein plus fort. Les crimes les plus odieux sont venus de ce désir de dominer et de courber autrui sous le joug. Et l’habitude de soumettre les autres à notre despotisme, a pour effet d’enflammer les penchants impérieux, hautains, orgueilleux, égoïstes, de notre nature. L’homme ne peut pas, sans danger imminent pour sa vertu , posséder un de ses semblables, ou commander d’une manière absolue à ses frères. Dieu n’a jamais délégué ce pouvoir. C’est une

usurpation sur son domaine, et elle nous mène à nous

mettre aussi bien au-dessus des lois divines que des lois humaines.

Sans doute ee penchant est jusqu'à un certain point ' combattu par l'esprit du siècle et le génie du christianisme; un honnête homme peut le vaincre ; mais nous en voyons les résultats dans la corruption du sentiment moral qui n'est que trop visible chez les propriétaires d’esclaves. Un vif ressentiment de tout ce qu’on regarde comme un empiètement sur l’honneur, une jalousie extrême à l’endroit de la réputation , des colères furieuses, et 1e mépris de toutes les lois divines et humaines, quand il s'agit de rendre injure pour injure ; voilà ce que prennent pour des vertus ces hommes dont l'orgueil a été nourri par le despotisme.

C'est ainsi que l’esclavage va droit à l'anéantisse ment de la règle chrétienne. L'humilité est par excellence fesprit du christianisme. Il n’est point de vice que le Seigneur ait condamné plus sévèrement que l'esprit de domination. Traiter tous les hommes comme des frères, leur témoigner une bienveillance qui nous dispose à servir plutôt qu’à régner, céder de nos droits plutôt qu'usurper ceux d’autrui , pardonner les injures et non pas nous en venger; gouverner notre cœur au lieu de briser celui d’un inférieur ou d’un ennemi : voilà le christianisme; religion trop élevée, trop pure pour que nulle part on l’entende ou on lui obéisse comme il le ■faudrait, mais qui rencontre une opposition toute particulière dans les habitudes et les idées qu’engendre l'esclavage.

Le maître s’estime, it est vrai, à raison mêmede son drgùêü. If a un sentiment de sa dignité qui imposé à Iuiihême et aux .autres. Mais Ta vérité rie s’incline pas

devant la fierté delà contenance. La vérité morale, la vérité chrétienne, condamne l’orgueil, et ceux qui s’inclinent devant lui. Le respect de nous-mêmes, respect ftmdé sur la conscience de notre nature morale et de notre destinée immortelle, est, certes, un noble principe ; mais il comprend comme un élément essentiel le respect de tous ceux qui partagent notre nature. Ce prétendu sentiment de dignité qui se fonde sur l’assujettissement d’autrui à notre despotisme, est inhumain et injuste. Il serait temps de comprendre les leçons du Christ. Plus l’habitude de commander à des semblables injuriés et abaissés augmente l’orgueil , et plus en s’éloigne du véritable honneur, plus on descend aux yeux de Dieu et de la vertu.

J’aborde un sujet plus délicat, et sur lequel je ne m’étendrai pas. Posséder la personne d’autrui , avoir des femmes pour esclaves, c’est chose nécessairement ftmeste à la pureté d’un peuple. Que de pauvres créatures sans protection , à qui leur condition dégradée Ôte le respect que la femme se doit à elle-même, servent à satisfeire d’autres passions que le gain, c’est chose inévitable. Aussi, dans une pareille société, les rênes sont-elles lâchées à la licence. La jeunesse , qui partout court des dangers, est ainsi poussée au vice par une force terrible. Et le mal ne s’arrête pas là. Le libertinage des jeunes années prépare les crimes de Fûge mûr. Est-ii besoin de dire ce que devient la fidélité conjugale, et comment la sainteté des liens domestiques est respectée au milieu des habitudes , des tentations, des facilités que donne l’esclavage. Tant Pejpintion est sure et terrifie, même dans ictte vie I Gé n’est pes sonie mont dans la rase de pesdLve que

le bonheur domestique est détruit. L’infidélité du maître flétrit les affections et les joies de sbn propre foyer. Un intérieur où la pureté et la constance n’existent plus a perdu son charme saint, ses influences bénies. Après ce que j’ai déjà dit, je n’ai pas besoin d’ajouter que cette corruption est loin d’être universelle. Mais un pays d'esclaves est néanmoins souillé par le libertinage , et c’est un fléau plus mortel que la peste.

Je n’ai pas dit ce qu’il y de plus horrible. A la suite de ces liaisons coupables, plus d’un maître a des enfants qui naissent dans la servitude. La plupart de ces enfants , j’aime à le croire , sont protégés , et traités même avec faiblesse, pendant la vie du père; mais à sa mort, il en est beaucoup qui sont abandonnés aux chances d’un cruel esclavage. Ces cas-là ont du augmenter, depuis qu’on a multiplié les difficultés de l’émancipation. Allons plus loin; on peut craindre quelquefois que le maître ne place ses propres enfants sous le fouet du commandeur, ou peut être ne les vende pour qu’ils aillent souffrir chez des étrangers les misères de la servitude. Je serais heureux d’apprendre que ces craintes sont fausses. Mais si elles sont vraies, alors notre pays, qui se dit civilisé et chrétien, est souillé d’un des crimes du monde les plus énormes. Nous envoyons des missionnaires chez les idolâtres; mais parmi les hontes du paganisme, je ne sais rien déplus hideux que cela. L’idolâtre qui dans un festin dévore l’ennemi de son pays, peut lever la tête à côté du chrétien qui vend son enfant et le livre à l’esclavage, pour en tirer un peu d’argent. Dieu me préserve d’accuser tout un peuple de ce crime I Mais, quelque rare qu’il puisse

être , c’est le fruit de l’esclavage ; c’est l’exercice d’un pouvoir qui vient de l’esclavage, et il n’y a pas de loi pour l’empêcher ou le punir. Tels sont les maux qui naissent naturellement du libertinage engendré par la servitude.

VI. Je ne quitterai pas cette indication des maux que cause l’esclavage, sans dire un mot de son influence politique. Ce n’est pas que je veuille m’engager dans des discussions qui sont du domaine des économistes. Je ne répéterai pas, ce qui a été souvent prouvé, que le travail de l’esclave, est moins productif que celui de l’homme libre; et je ne montrerai pas comment une société diminue ses ressources en temps de paix, et sa défense en temps de guerre, quand elle dégrade ainsi la population ouvrière, lui ôte le goût du travail, et en fait un sujet d’inquiétude ctd’eiïroi. Je veux seulement parler de l’influence de l’esclavage sur les institutions libres. On nous affirme gravement que cette influence est favorable, aussi suis-je obligé d’en dire deux mots. La liberté politique trouve, dit-on, force et sécurité dans la servitude domestique. Étrange façon, vraiment , d’assurer notre liberté que de violer celle d'autrui ! Parmi les nouveautés du siècle, la découverte la plus étonnante est celle qui nous apprend que dépouiller autrui de ses droits est le moyen de maintenir la sainteté des nôtres.

Et comment prouve-t-on que l’esclavage est un soutien pour les institutions libres? Commandera des esclaves nous inspire, dit-on, un esprit indomptable, et cet esprit est une garantie contre la tyrannie. Mais ne savonsnous pas que l’Asie et l’Afrique, pays d’esclaves dès

les premiers temps de ITiisfoire, ont été paralysés pendant des siècles et dépouillés de toute force virile par le despotisme ? Au temps de la féodalité, le baron, entouré de ses serfs, avait sans doute assez de fierté pour rester libre, si cet esprit était la véritable garantie delà liberté; mais peu à peu son orgueil a été dompté, son pouvoir brisé ; un tyran plus fort que lui l’a abattu , et les descendants de ces nobles , qui seraient morts plutôt que de subir un maître, sont devenus des courtisans aussi souples que leurs pères étaient indomptables.

Mais, dit-on, les États libres de l’antiquité avaient des esclaves? Il y en avait aussi dans les monarchies du même temps. Auquel de ces gouvernements l’esclavage allait-il le mieux? Quel est celui qu’il soutenait? D’ailleurs, c’est par politesse que nous appelons les républiques anciennes des États libres. Rome, dans ses meilleurs jours, ne fut qu'une aristocratie, et les droits privés que la liberté a pour but principal de protéger «e furent pas mieux assurés par le triomphe graduel du peuple sur les patriciens. L’esclavage fut toujours le fléau de Rome. La grande majorité de la population libre, se déchargeant sur les esclaves de toute espèce de travail, devint une populace oisive, licencieuse, et cette foule sans principes fut, avec les esclaves , l’instrument toujours prêt de tous les crimes privés ou publics. Quand Clodius rôdait dans les rues de Rome pour assassiner Cicéron et les meilleurs citoyens, sa bande se composait en partie d’esclaves, limiers propres a cette œuvre sacrilège. La république, dans ses p Fus beaux .jours, fut désolée et déchirée par les guerfes senties. Et si la Rome impériale fut écraste par des

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