‹ Œuvres de W. E. Channing De l'esclavageChapitre 18 sur 27 · SI · texte numérisé non relu

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hordes sauvages, c’est que tous ses paysans étaient ou des esclaves, ou des hommes qu’on avait réduits à une condition servile, et qui n’avaient de libre que le nom ; Rome ne pouvait plus recruter ses légions que parmi les tribus barbares qu’elle avait naguères subjuguées.

Reste le grand argument en faveur des avantages po- Etiques de l’esclavage. C’est tout simplement que l’esclavage exclut les classes pauvres et ou\rirres de la franchise électorale et de la puissance politique ; or, c’est la turbulence de ces classes qui fait, suppose-t-on , le grand danger de la liberté. Mais dans les pays d'esclaves, est-ce qu’il n’y a pas de différence dans la condition des hommes libres? Est-ce qu’il n’y a pas des riches et des pauvres? Est-ce qu’il n’y a pas de démocratie? Athènes, avec son peuple d’esclaves, ne fut-elle pas la plus turbulente des démocraties? Et bien plus , est-ce que l’oisiveté et l’impatience de tout frein, vices ordinaires des citoyens dans un pays d’esclaves, n’engendrent pas un esprit de parti plus violent , des passions politiques plus ardentes, et ne donnent pas à l’ambition des instruments plus désespérés, qu’on n’en trouve chez les classes laborieuses d’une société où l’esclavage çst inconnu ? Dans les deux grandes divisions de notre pays * où donc en appelle-t-on aux armes pour décider les querelles politiques? Est-ce dans les États à esclaves ou dans les États libres? Les ouvriers , lorsqu’ils ont été élevés à l’ombre d’institutions libres , et sous .des lois égales, n’ont rien qui les pousse à abuser plus que d’autres de leurs droits électoraux. Le travail de chaque jour, qui souvent les é| ni se. les met d’ordinaire à Fabri des agitations politiques. Les pins

intelligents s’élèvent sans cesse à une aisance qui les attache à l’ordre public. Il y a aussi une division générale de la propriété , résultat d’un travail libre , qui devient un motif général pour défendre les lois. Ajoutez que les vertus domestiques et les sentiments religieux qui, dans un pays chrétien, pénètrent dans tous les rangs, et chez les travailleurs plus encore que chez les oisifs, sont un frein puissant pour les passions, de fortes barrières contre les troubles civils. C’est l’oisiveté plutôt que le travail qui fait les séditieux. Quiconque connaît l’état de la société dans les pays libres, peut attester que l’amour de la liberté, l’orgueil qu’inspirent nos institutions, la jalousie de son droit, ne sont nulle part des passions plus ardentes que chez ces mêmes classes , qui sont esclaves dans le Sud. Sans doute les jalousies, les passions et les préjugés des classes ouvrières peuvent nuire à l’État , et même en causer la ruine; mais a-t-on moins à redouter le luxe, la vénalité politique, l’agiotage et la cupidité qu’on trouve dans les autres conditions ? Si la liberté ne doit pas exister là où elle peut courir des dangers , il faut alors réduire toute la société en esclavage.

Les institutions libres reposent sur deux grandes vertus politiques : l’amour de la liberté et l’amour de l’ordre. De toute nécessité le propriétaire d’esclaves (j’entends celui qui l’est par goût) manque plus ou moins, de ces deux vertus. N’est-il pas évident que celui-là ne peut pas aimer la liberté d’un véritable amour qui a le cœur d’en dépouiller autrui! L’amour de la liberté ne consiste pas à repousser avec indignation le joug qu’on veut nous mettre sur le cou; c’est ce

que font le sauvage et la bête féroce. C’est un sentiment moral, c’est le désir, c’est la volonté que les autres ne soient pas moins que nous-mêmes défendus de l’outrage et affranchis de toute contrainte injuste. L’esclavage, perpétué par la volonté , par l'égoïsme du maître, est en guerre ouverte avec ce généreux principe ; c’est un mépris manifeste , perpétuel , des droits de l’humanité, qui en affaiblissant le sentiment de leur sainteté ôte à ces droits leur meilleure sauvegarde. Chaque jour, à chaque instant, l’esclavage offre à l’ambitieux un précédent d’usurpation. Il crée une caste despotique; et la liberté est-elle bien en sûreté chez de pareils gardiens? Il inspire un zèle furieux pour les privilèges d’une classe, mais non pas pour les droits de l’homme. Ces droits , le maître les étouffe par la force; et, dans les vicissitudes des choses d'ici -bas, le temps n’est pas loin peut-être où il apprendra que la force habituée à triompher du droit, franchit aisément tous les obstacles, et contraint à plier devant elle l’orgueilleux aussi bien que celui qui est dans l’abjection.

L’esclavage n’est pas moins hostile à l’amour de l’ordre, qui, uni à l’amour de la liberté, est le grand appui des institutions libres. L’esclavage dans une république mène au mépris de la loi; il donne l’habitude du commandement, non pas celle de l’obéissance. Un maître absolu ne se distinguera guère par sa soumission au pouvoir civil. Nulle part la passion et le caprice ne se substituent plus souvent à la loi que dans les États à esclaves. Là, on regarde comme honorable de compter sur la force de son propre bras , plutôt que sur le magistrat, pour la défense de ses droits. Dans quelques

endroits, dans un grand norabre peut-être, le principal . officier (te paix c’est l’arme qu’on porte comme une partie du costume de tous les jours, et les passions des individus imposent plus à la multitude que l’autorité de l’État. Dam une pareille société la liberté n'a aucune garantie de stabilité. Le véritable esprit de liberté, c’est de respecter les lois , comme étant l’expression de ta volonté publique. Est-ce que cet esprit trouve son aliment dans les habitudes elles sentiments qu’engendre l’esctevage ?

L’esclavage est un étrange élément à mêler aux institutions libres ; il ne peut que les mettre en danger. C’est un exemple pour le mal sous toutes ses formes. L’esclave est un péril pour l’homme libre. Quiconque retient an être humain en servitude, invite les autres à poser le pied sur son propre cou. Grâce à Dieu, en ne peut outrager un homme impunément. Les libertés d’un peuple doivent trembler tant que chacun ne sera pas libre. Elles trembleront. Leur vraie base est minée par la dégradation légale d’uu seul innocent. Cette base, c’est la justice , c’est le respect de l’humanité, e’est le respect des droits de toute créature humaine. ,

J’ai essayé de montrer combien l’esclavage était hosi tâte aux institutions libres. Si cependant je me trompe, si ces institutions ne peuvent se maintenir sans avoir l'esclavage pour fondement, eh bien! je dirai : qu’elles tombent, qu’on les ensevelisse sous des ruines éternelles ! Que le nom de république devienne un sujet de raillerie et d’opprobre parmi les nations. La monarchie, limitée comme elle l’est en Angleterre , vaut alors cent fois mieux et donne plus de bonheur que notre or-

tanisation plus démocratique. Le despotisme, teL qu’il existe en Prusse , où des fois égales sont en général exécutées avec impartialité, doit aussi lui être préféré. Un gouvernement républicain , acheté par le sacrifice de la moitié d’un peuple, par la spoliation des droits les plus sacrés, par la dégradation d’une part de la population; c’est trop cher. Une liberté ainsi souillée par l’injustice devrait faire horreur. Ceux qui nous disent que l’esclavage est la condition nécessaire d’une république, ne justifient pas la servitude, mais prononcent la condamnation de notre gouvernement. S'ils disent vrai, nous sommes obligés, comme peuple, de chercher des institutions plus justes et plus généreuses, où les droits de tous aient leur garantie.

J’ai placé sous les yeux du lecteur les vices prince paux de l’esclavage. Mais on nous dit que ces maux ne sont pas sans adoucissement, que la servitude a des avantages qui en balancent l’injustice et les peines. 11 est beaucoup de gens que le langage confiant avec lequel on vante ces bienfaits réconcilie en partie avec l’institution. Je terminerai donc ee chapitre par une courte revue de ce qu’on regarde comme les avantages de l’esclavage.

On dit souvent que l’esclave fait moins d’ouvrage que le travailleur libre; le fardeau qu’il supporte est donc plus léger que celui que la liberté lui imposerait. Cela peut être; cependant, quand le maître espère retirer quelque profit d’un travail excessif, Fesclave n’est pas épargné. Dans les lies, les terribles ravages que fait la mort parmi des ouvriers surchargés de travail , exigeaient naguères de nombreux renforts d’Afrique pour empêcher la population de décroître, il est vrai, je

crois , que chez nous l’esclave est moins chargé que l’ouvrier libre; mais il ne s’ensuit pas que son travail soit moins pénible. Car qu’est-ce qui rend le travail moins lourd? C’est l’espérance, c'est l’amour, c’est quelque mobile puissant. Le travail est léger, quand nous nous y livrons de tout cœur, quand c’est la pensée d’un grand bien qui nous y pousse, quand il doit améliorer notre sort. Il est léger le travail qui doit embellir notre intérieur, y apporter le bien-être et la joie , donner l’instruction à nos enfants, soulager les dernières années d’un père, et donner à la reconnaissance ou au dévouement le moyen de se montrer. De grands efforts amenés par de grands motifs, telle est la meilleure définition qu’on puisse donner d’une vie heureuse. Le travail le plus facile est un fardeau pour celui qui n’a aucun motif de le faire. Qu’elle est fatigante la tâche imposée par autrui , et injustement imposée î II n’est pas aisé de tirer d’un esclave l’ouvrage d’un homme libre; et pourquoi? Parce qu’il manque de l’esprit d’un homme libre, parce qu’en lui le ressort du travail est affaibli, parce qu’il va comme une machine , et non comme un agent libre. La contraiute qui l’oblige à se fatiguer pour autrui, ôte à son travail toute douceur, lui rend la vie aride et monotone, et ne lui donne d’autre désir que d’échapper au labeur. «

On nous dit encore que l’esclave est délivré de tout souci ; il est assuré d’être secouru plus tard ; dans sa vieillesse il n’est pas congédié et envoyé au dépôt de mendicité, mais au contraire il est nourri et logé dans sa case. Tout cela est vrai; mais il est vrai aussi qu’on ne gagne rien à violer les lois et les droits essentiels de notre nature. L’esclave , nous dit-on , est affranchi de

tout souci; on a pourvu à sa vieillesse. Mais Dieu l’a créé pour songer à l’avenir, pour s’occuper luimême de son bonheur ; et on ne peut le délivrer de ce soin sans que sa vie morale et intellectuelle n’en souffre. Pourquoi Dieu nous a-t-il donné la prévoyance et une puissance sur l’avenir, sinon pour en user? Estce un bienfait pour une créature raisonnable que d’être placée dans une condition qui enchaîne ses facultés à l’heure présente et ne lui laisse rien devant elle pour exciter l’intelligence ou émouvoir le coeur? Qu’on songe aussi que ces mesures qui affranchissent l’esclave de l’inquiétude lui ôtent en même temps l’espérance. L’avenir, il est vrai, ne lui apparaît pas avec le spectre de la pauvreté, mais il n’est pas non plus éclairé par l’image de la joie. Il s’étend devant lui stérile , monotone , sans verdure, sans repos, sans rien qui le console et lui promette un sort meilleur.

Il est vrai que l’ouvrier libre peut devenir un mendiant, et cela peut aussi arriver au riche ; dans le Nord comme dans le Sud. Et cependant, nos capitalistes songent-ils à demander à l’esclavage un abri contre l’hospice? La liberté a, certes, ses dangers. Elle ne promet rien à l’oisiveté ni à la débauche. Là où chacun est libre de chercher son bien-être comme il l'entend, il y aura dans toutes les classes des gens qui échoueront, les uns par leurs vices , les autres par incapacité, d’autres enfin par mauvaise fortune ; dans toutes les conditions il y aura des pauvres. Mais dans ce pays le nombre en est petit et doit toujours diminuer. Le mal , quelque déplorable qu’il soit, n’est ni si grand, ni si désespéré qu’il soit nécessaire, pour le guérir, de mettre aux fers la moitié de la population. La bienfaisance fait beaucoup

pour l’adoucir. Les meilleurs esprits cherchent les moyens de le prévenir , de le diminuer , de le faire disparaître. Il stimule une philanthropie qui tire du malheur même un nouveau lien pour rapprocher les hommes.

Nos frères du Sud qui nous disent que k sort de l’esclave est meilleur que celai de nos ouvriers libres, parlent avec ignorance et sans réflexion. Ils ne voient pas ce que nous remarquons chaque jour; ils ne peuvent pas savoir comme nous que nos hommes les plus distingués sont sortis des familles de nos fermiers et de nos ouvriers , et je parle d’hommes qui ont honoré la science, les arts, les lettres, la religion et la liberté; ils ne savent pas que chez nous les plus nobles intelligences auraient été perdues pour leur pays et le monde, si nos ouvrière avaient été condamnés à l’esclavage. Ils ne savent pas, ce que nous sommes heureux de leur apprendre, que cette classe prend une large part de l'impulsion donnée à la société; que les moyens de progrès intellectuel se multiplient avec la même rapidité pour les travailleurs que pour les riches; que nos citoyens les plus distingués accueillent les ouvriers comme des frères, et leur communiquent dans des lectures publiquesce qu’ils savent de pins important. Sans doute, l’esprit chrétien, l’esprit républicain, n’agit pas même ici autant qu'il devrait le faire. Les classes ks plus instruites et les plus heureuses n’ont pas encore appris que c’est kur mission d’ékver le cœur et l’esprit des classes moins avancées; mais chaque jour cette grande vérité est mieux comprise, et l’on peut dire qu’une ère nouvelle s’ouvre pour la société.

On objecte que si l’on ne peut pas comparer l'esclave

aux ouvriers libres dans le Nord, il est néanmoins dans une meilleure condition que le paysan irlandais. Soit.

Ne comptons pour rien les liens de famille du paysan, son église, son école et son faible espoir d’un sort meilleur. Parce que l’Irlande est la victime d’un mauvais gouvernement et d’une oppression déclarée, s’ensuit-il qu’une oppression moins écrasante soit un bien? D'ailleurs, est-ce que les griefs de l’Irlande ne sont pas reconnus? Est-ce que la législature anglaise ne travaille pas à lui rendre sa prospérité? Tandis que la condition de l’esclave n’admet pas de changement, n’est-il pas vrai que les esprits les plus éclairés s’occupent de donner au paysan irlandais les bienfaits de l’éducation, l’égalité des lois, de nouvelles sources de travail et de richesse ? Les autres hommes, quelque déchus qu'ils soient, peuvent être relevés; un poids immuable écrase l’esclave.

On ajoute que l’esclave est gai. Il n’est donc pas si malheureux que l’enseignent nos théories ? Après son travail il chante , il danse , il ne présente aucun signe d’un corps épuisé, d’un esprit abattu. L’esclave heureux! Mais alors pourquoi donc combattre pour des droits? Pourquoi suivre, le cœur palpitant, la lutte du patriote pour la liberté? Pourquoi canoniser les martyrs de la liberté? L’esclave heureux ! Le bonheur c’est donc de renoncer aux attributs qui distinguent l’homme; d’obscurcir l’intelligence et la conscience; d’étouffer les sentiments généreux; c’est donc la servilité de l’esprit; la vie sous le fouet, la vie sans propriété ni droits; le bonheur, c’est donc de n’avoir sa femme et son enfant que suivant le bon plaisir d’autrui ; c’est de travailler sans espérance, c’est de vivre sans but! L’esrlave. il est vrai, a ses plaisirs. En lui la nature animale

iogle

survit au mal fait à ses facultés intellectuelles et morales; et tout animal a ses jouissances. La bonté de la Providence ne permet pas qu’une créature humaine soit privée de tout bien. L’agneau bondit ; le chien saute de plaisir; l’oiseau remplit l’air de sa joyeuse harmonie, et l’esclave passe son jour de fête à rire et à danser. Grâces soient rendues à celui qui se manifeste partout, qui embellit le désert même d’une oasis de verdure et qui ouvre une source de joie dans le cœur le plus desséché ! Il n’est pas possible , cependant, de contempler cette gaieté passagère de l’esclave sans céder à une idée pénible. L’esclave est gai , parce qu’il n’a pas appris à penser; parce qu’il est tombé trop bas pour sentir; parce qu’il ne sait pas se respecter. La gaieté des fous nous afflige. Il y a quelque chose d’aussi triste dans la joie de celui dont la légèreté se changerait bientôt en indignation et en amertume si un seul rayon de lumière éveillait en lui l’esprit de l’homme.

Il est très-vrai que parmi nous il y a des individus qui sont plus malheureux que les esclaves ; de la même façon qu’il y a bien plus de misère chez les hommes que chez les brutes. La brute ne connaît jamais l’angoisse d’une âme déchirée par le remords ou blessée dans son amour. Mais qui donc voudrait cesser d’être homme parce que notre capacité de souffrir croît avec l’élévation de notre nature ? Tous les bienfaits du ciel peuvent devenir des fléaux , et ce sont les plus grands qui causent les plus grandes misères. Si nous visitions un pays d’esclaves, il n’y a pas de doute que c’est parmi les hommes libres que nous trouverions le plus de souffrances parce que chez eux les passions ont un champ plus large et que la puissance qu’ils possèdent peut servir à leur propre

ruine. La liberté ne donne pas forcément le bonheur; ce n’est qu'un moyen d’atleindreau bien ; c’est un dépôt dont on peut abuser. Mais doit-on rejeter de pareils dépôts? Ne sont-ils pas les plus beaux présents du ciel?

Mais l’esclave, dit-on, montre souvent de l'affection pour son maître : il s’afflige de le voir partir, il se réjouit de son arrivée. Je n’essaierai pas d’expliquer cela en disant que l’alisence du maître met l’esclave à la merci du commandeur. Et je n’objecterai pas davantage que le penchant de l’esclave à voler son maître , le besoin du fouet pour le forcer au travail , et les craintes d’insurrection qu’il inspire, sont tout autre chose que des signes d’amour. Dans les rapports de l’esclave avec son maître , il y a sans doute plus d’aflection qu’on ne s’y attendrait. De toutes les races d’hommes, la race africaine est la plus douce et la plus susceptible d’attachement. Elle aime là où l’Européen haïrait. L’esclave veille sur la vie d’un maître que poignarderait l’Indien, placé dans la même situation. Le noir est plein d’affection. Est-ce une raison pour le tenir dans les fers? Nous ne pouvons cependant songer à ce trait si intéressant de l’esclavage , sans éprouver un plaisir mêlé de tristesse. C’est la malédiction de l’esclavage qu’il ne puisse rien toucher sans le souiller. Même l’amour, ce sentiment que Dieu nous a donné pour qu’il soit le germe d’une vertu divine, devientchezrescluveunefaibles.se, presqu’une dégradation. Chez lui l’affection perd de sa beauté et de sa dignité naturelle. Il doit, il est vrai, sentir de la bonne volonté pour son maître; mais s’attacher à un homme qui le tient dans la poussière et lui refuse les droits humains ; être plein de reconnaissance et de dévouement pour celui qui lui arrache son travail et

se sert de lui comme d’un outil, il y a là une tache de servilité qui nous afflige au milieu de notre admiration. Cependant nous ne voudrions pas diminuer l’attachement de l’esclave. Sa générosité le rend plus heureux. Qu’il aime donc son maître et que le maître mérite cette alTection par sa bonté. Nous disons seulement que cette marque d’une nature généreuse chez l’esclave, il ne faut pas la tourner contre lui. Il n’en faut pas faire une réponse à l’exposé de ses maux. On ne doit pas s’en faire une arme pour le dégrader à jamais.

Mais la religion, dit-on, est enseignée à l’esclave. Voilà les paroles les plus consolantes qui nous arrivent de la terre de servitude. Nous sommes heureux d’apprendre qu’il y a des esclaves instruits dans cette vérité qui donne la liberté intérieure. Ils entendent au moins une voix d’amour et d’un amour profond et sincère, la voix du Christ; et ils lisent sur la croix ce que tout le reste leur cache, la valeur inexprimable de leur àme. Mais il y a bien peu d’esclaves qu’on instruise. Le plus grand nombre est encore plongé dans les ténèbres de l’idolâtrie. D’ailleurs, la religion, quoiqu’elle soit un grand bien , n'exerce pas toute son action chez l’esclave. On s’en sert plutôt pour le façonner à l’obéissance que pour l’élever à la dignité d’homme? La servitude, dont la tendance à dégrader l’àme est proverbiale , est-elle une préparation pour la vérité spirituelle ? L’esclave peutil comprendre le principe d’Amour , le principe essentiel du christianisme, quand il le reçoit de la bouche de ceux qui le font victime de leur injustice et de leur égoïsme? Mais supposons qu’il reçoive le christianisme dans toute sa pureté et qu’il en sente toute la force, est-ce une raison pour nous réconcilier avec l’esclavage? Une

créature qui peut comprendre la vérité la plus sublime qui soit jamais entrée dans l’àme humaine , qui peut aimer et adorer Dieu, qui peut imiter la vertu céleste du Sauveur , pour qui ce Sauveur est mort , cette créature à qui le ciel est ouvert , dont le repentir fait la joie du ciel, avez-vous le droit d'en faire une chose, de la conduire par la force comme une brute , de lui refuser ses droits d’homme, vous, son semblable, vous qui faites profession d’être le disciple d’un Sauveur juste et miséricordieux? Quoi! cet homme a une nature religieuse, et vous osez en faire un esclave ?

J’en ai fini avec les maux de l’esclavage, et j’ai montré combien peu ils sont adoucis par ce qu’on croit en être les avantages. Dans toute cette discussion, j’ai évité avec soin de citer des exemples particuliers de sa funeste influence. Je n’ai pas rassemblé les récits horribles qui nous arrivent du Sud. Je me suis borné à montrer les effets naturels de l’esclavage , les vices inhérents à sa nature même , et qu’on n’en séparera pas, tant que les hommes seront hommes. Je ne prétends pas que le mal soit sans mélange; il peut s’y mêler plus ou moins de bien. Il n’est pas d’institution qui puisse rendre l’homme complètement malheureux , ni le priver de tout moyen de progrès. La bonté de Dieu triomphe de la perversité et de la folie des inventions humaines. Dieu envoie un rayon consolateur dans le plus sombre réduit. L’esclave a ses heures de joie. Parfois les éclats d’une folle gaîté retentissent dans sa case. Là aussi, il y a, et il doit y avoir quelquefois des plaisirs plus relevés. Dieu ne fait pas acception de personnes, et, chez certains esclaves , il y a une heureuse nature que

mille misère ne peut détruire , comme il y a des enfants (pie plus mauvaise éducation ne peut gâter. L'Africain est si aimant , si naturellement imitateur, si docile , qu'il saisit aisément le bien ; aussi , l'influence d’un maître Sage et bienveillant se lit-elle sur le visage et dans la tenue de ses esclaves. Parmi ce peuple dégradé , il y a parfois des exemples d r une intelligence et d’une vertu supérieures, qui prouvent combien est peu fondée l’opr* nion qui déclare l’esclave incapable d’occuper un meilleur rang; il y a des exemples qui montrent que la nature humaine est trop généreuse et trop forte pour que l’état le plus misérable la détruise entièrement. Nous voyons aussi , et très-souvent, dans cette classe, un remarquable développement du corps , une grâce de formes et de mouvements qui nous causent un sentiment voisin du respect. Je ne prétends donc pas que l'esclavage exclue toute espèce de bonheur, car la vie humaine ne peut durer longtemps si elle est privée de tout bien et de toute amélioration. J’ai parlé des tendances naturelles et des résultats de la servitude. Là tout est mal et ne peut être que mai.

Je sais ce qu’on me répondra : de loin , on ne peut connaître l’esclavage; on n’en peut apprendre le vrai caractère que de ceux» qui en ont la pratique , et auxquels ses effets sont familiers. A cela je ne répondrai pas que je l’ai vu de près. Il suffira de dire qu’on perd la faculté de bien voir un objet en étant trop près, aussi bfen qu’en étant trop loin. Le maître est trop familier avec l’esclavage pour le comprendre. Être élevé dans l’injustice , c’cst être forcément plus ou moins aveuglé par elle. Exercer depuis sa naissance un pouvoir usurpé, c’est le moyen le plus sûr de le considérer

comme un droit et comme un bien. Le maître prétend que lui seul peut nous instruire sur l’esclavage. Mais si nous désirions connaître le vrai caractère du despotisme, irions-nous au palais demander des leçons au despote? Ferions-nous attention à ses paroles quand il nous assurerait que lui seul comprend le caractère du pouvoir absolu, et que nous autres, vivant dans une république , nous n’entendons rien à la condition d’hommes soumis à une volonté irresponsable? La preuve que l’esclavage obscurcit l'esprit de ceux qui vivent dans ce milieu nous est fournie par les efforts faits récemment dans le Sud pour représenter cette institution comme un bien. Des citoyens, qui mourraient plutôt que de renoncer à leurs droits, parlent du bonheur de ceux'qu’on a dépouillés de tout droit. Il parlent de l’esclave « leur propriété , # avec la même assurance que s’il s’agissait du droit le plus sacré. C’est là un des tristes effets de l’esclavage. II obscurcit le sens moral du maître. Est-ce que des hommes, dans une position si contraire à la justice et à l’impartialité s’attendent à ce que nous acceptions leur manière de voir ?

Il y a une autre réponse : si les États à esclaves veulent que nous adoptions leurs idées en ce point , il faut qu’ils nous laissent discuter librement chez eux. Quel poids peut avoir leur témoignage en faveur de la servitude, quand il n’est permis à personne de dire un mot pour la condamner? A quoi sert la presse quand elle ne peut exprimer qu’une seule opinion? Dans une grande partie des États à esclaves, on n’a plus la liberté de toucher ce sujet. Quiconque y publierait des

sentiments qui sont ceux du monde civilisé, risquerait sa

vie, et serait probablement écorché vif ou pendu. Sur cé grand sujet, qui affecte d’une manière vitale la tranquillité et la prospérité du Sud , ses intérêts politiques et moraux , nui philanthrope ne peut dire ce qu’il sait être la vérité. Même le ministre de la religion, qui sent quelle hostilité existe entre l’esclavage et le Christianisme, n'ose pas parler. Son caractère ne le sauverait pas de la rage populaire. C’est ainsi que l’esclavage se venge lui-même ; il courbe les maîtres sous le despotisme ; il enlève cette liberté que le citoyen apprécie autant que la vie : la liberté de parler. Tout cela, nous dit-on, est nécessaire; et c’est possible; mais une institution qui impose une telle nécessité ne peut être bonne , et fl est évident que le témoignage d’hommes placés sous une telle contrainte ne peut être reçu avec trop de précaution. D’ailleurs nous pouvons puiser à de meilleures sources. Nous avons le témoignage des siècles ét le témoignage même de la nature humaine. Ceux-là ûous assurent que l’esclavage est un mal, et sera toujours un mal.

Je ne finirai pas ce chapitre sans reconnaître bien volontiers que souvent la bonté des maîtres adoucit l’esclavage. Si l’on pouvait le rendre innocent, on ferait beaucoup d’efforts pour parvenir à ce but. La servitude est mauvaise non point par la corruption particulière des maîtres, mais par sa propre nature et quoi qu’on essaie pour en faire un bien. C’est un mal par elle-même et non parce qu’elle existe dans tel ou tel endroit. Si on l’introduisait dans le Nord, elle y serait peut-être un fléau plus grand que dans le Sud; peut-être que chez nous , elle endurcirait et dépraverait les cœurs * plus qu’elle rte le fait sous un ciel plus doux. £e n’est

donc pas de ]a forme particulière de l’esclavage dans ce pays que je me plains. Je suis disposé à convenir qu’il est ici plus doux qu’ailleurs; que sur beaucoup de plantations il n’y a d’autres abus que ceux qui sont inséparables de sa nature. Le mal est dans sa nature même : « On ne cueille pas de raisin sur des ronces, ni de figues sur des chardons. » Une institution ainsi fondée sur le crime, si pleine d’injustice , ne peut devenir un bien. On ne peut pas, comme les autres institutions, la faire durer en l’améliorant; l’améliorer c’est en préparer la ruine. Chaque adoucissement apporté au sort de l’esclave est un pas vers la liberté. L’esclavage est donc radicalement, essentiellement mauvais. Tout honnête homme doit demander avec ardeur qu’on fasse disparaître une institution qui flétrit ainsi la nature humaine, et il faut employer, pour arriver à ce but, tous les moyens qu’approuve la vertu.

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