‹ Œuvres de W. E. Channing De l'esclavageChapitre 26 sur 27 · L’ANNEXION DO TEXAS AUX ÉTATS-ONIS · texte numérisé non relu

L’ANNEXION DO TEXAS AUX ÉTATS-ONIS

Mon cher Monsieur .

Vous excuserez, j’en suis sûr, la liberté que je prends de m’adresser publiquement à vous. Si vous lisiez dans mon cœur, je suis certain que vous ne me condamneriez pas. Vous découvririez les motifs de cette démarche dans le respect que m’inspire la supériorité de votre talent, et dans la confiance où je suis que vous êtes prêt' à en user pour l'honneur et le bonheur de votre pays. Si vous étiez moins distingué ou moins digne de distinction, je ne vous importunerais pas de cette lettre. Je vous écris, parce que je suis convaincu que votre influence, si elle était employée à répandre des idées justes sur le sujet de cette lettre, ferait un bien, qu’on ne peut attendre que de vous seul. Pour être franc, j’ajoute qu’une seconde raison fait que je m’adresse à vous. J’espère que votre nom, placé entête de cette brochure, la fera lire par des gens qui la dédaigneraient si les idées qu’elle contient leur étaient présentées sous une forme plus générale. Grâce à vous cette lettre franchira peutêtre la barrière qui exclut maintenant du Sud certains

écrits du Nord. Je suis sûr que votre hospitalité me serait accordée avec plaisir dans le Kentucky; et votre générosité bien connue, consentira, je Tespère, à ce que j’emprunte votre nom, pour me faire entendre dans cet État et dans les États voisins.

Ce n’est pas sans répugnance que j’aborde le sujet de cette lettre. Mes goûts et mes habitudes me portent vers des études et des travaux bien différents. J’avais espéré qu’il me serait permis de ne plus prendre part aux agitations et aux discussions irritantes du jour, surtout à celles qui ont un caractère politique. Je ne désire rien plus que de consacrer ce qui me reste de vie à l’étude et à l’explication de grands principes et de vérités universelles. Mais le Texas est un sujet qui pèse lourdement sur mon esprit , et que je ne puis secouer. Pour moi, c’est plus qu’une question politique. Elle appartient éminemment à la morale et à la religion. J’avais espéré qu’une voix plus forte que la mienne appellerait l’attention du public. J’ai différé d’écrire, jusqu’à ce que le Congrès fut près d’ouvrir l’importante session, où, pense-t-on, ce sujet sera décidé; mais personne ne parle, je ne puis donc garder le silence. Si le Texas doit être annexé à notre pays, je ne me pardonnerais pas de ne rien faire pour détourner le mal, avec une conviction aussi profonde et aussi sérieuse que la mienne. J’ai peine à croire que cette mesure désastreuse soit adoptée, surtout en ce moment. L’annexion du Texas, dans les circonstances présentes, serait plus que de l’imprudence, ce serait de la folie. Elle rencontrera de l’opposition dans le Sud aussi bien que dans le Nord, je n’en puis douter. Néanmoins, on croit que dans la prochaine session du Congrès de grands efforts seront

faits pour emporter l’annexion, et qu’une vigoureuse résistance peut seule en empêcher le succès. 11 faut donc écrire, comme s’il y avait danger réel et imminent; et si quelques personnes trouvent que, par une fausse alarme, je me laisse aller à une sollicitude inutile, on se rappellera qu’il y a des circonstances où l’excès de vigilance est une vertu.

Dans le cours de cette discussion, je serai forcé de traiter un sujet, qu’il est difficile de toucher sans offenser personne. Je suis convaincu que dans ce cas, comme dans tous les autres, ce qu’il y a de mieux, de plus sûr, aussi bien que de plus juste et de plus honorable, c’est de parler avec pleine franchise. On ne gagne rien à employer des précautions, des circonlocutions, des adoucissements et d’autres artifices, qui en détruisant la confiance, manquent leur but. Dans les discussions de nature irritante, le vrai moyen de produire du bien, c’est d’écarter tout motif indigne, d’avoir des sentiments désintéressés et une bienveillance non affectée pour nos adversaires, et puis de laisser l'âme s’exprimer d'une façon naturelle et spontanée. A quel point suis-je préparé à ma tâche par cette purification personnelle , il ne m’appartient pas de le dire; mais j’affirme que je ne me sens pas la moindre aigreur contre un parti ou un individu. Je n’ai point d’intérêts particuliers à servir, point de passions particulières à satisfaire. La force de ma conviction s’exprimera peut-être, dans un langage véhément et libre; mais ce manque de précautions tient à ce que je n’ai aucune intention, aucun sentiment que j’uie besoin de cacher.

En un point , je m’écarterai de la liberté que donne une lettre. Je disposerai mes idées par sections dis-

tinctes; et cela pour mettre le lecteur à môme de bien saisir mes vues. Je ne veux point me livrer à de vagues déclamations, ni répandre de vaines alarmes, mais expliquer aussi clairement que possible les objections que soulève la mesure que je combats (I ) .

î. Nous avons un argument plein de force contre l’annexion du Texas aux États-Unis, dans la criminalité de la révolte, qui menace de séparer ce pays du Mexi-

(1) Il peut être bon d'indiquer tes principales autorités sur lesquelles je m'appuie. Je dois beaucoup, à un article sur le Mexique et le Texas, qui sc trouve dans le numéro de juillet de la Revue de l’Amérique du Nord pour l’année 1836. Cet article, comme je l’appris dans le temps, a été écrit par un respectable et savant citoyen du Sud. Les citations de la première section de celle lettre, qui sont faites sans renvoi sont tirées de cet écrit, à p: u d'exceptions près. Je me suis aussi servi d’une brochure intitulée : « La querre du Texas, » dont l’auteur, M. Benjamin Lundy, homme d’une réputation inattaquable, prétend avoir apporté une attention toute particulière à son sujet. Je n’ai pas à m’occuper de ses raisonnements et de ses opinions; mais on m’a assuré que toute confiance pouvait être accordée aux faits qu’il rapporte. J’ai aussi consulté une Histoire du Texas, de David B. Edwards. Je ne sache pas y avoir rien trouvé d’important. Mais la ressemblance du récit confirme la véracité des ouvrages précédents. Du resté, je ne m’appuie pas tant sur des livres, que sur la notoriété des faits que je cite, notoriété qu’on peut considérer comme le témoignage que tout un peuple rend à la vérité. C’est un témoignage d’autant plus irrécusable, qu’on sait parfaitement que les avocats de la révolte du Texas étaient ici maîtres de la presse et que des récits défavorables n’auraient pas pu se répandre s’ils n’avaient pas été fondé*. J’ajouterai que par le Nord j’entends dans cette lettre tous les États libres, et par le Sud tous les États à esclaves, excepté dans les endroits où le sens de ces termes est clairement restreint par leur position.

que. Nos concitoyens ont besoin d’ôtre éclairés sur ce point. L’insurrection du Texas est souvent considérée chez nous comme la lutte des opprimés pour conquérir la liberté. On croit que la révolution du Texas ressemble à la nôtre. Ce rapprochement est une honte pour nous, et nous devons à nos pères et à nousmêmes de repousser toute ressemblance avec cette nouvelle république. La révolte du Texas, est criminelle, à la considérer dans ses causes, et dans ses moyens de succès, et nous ne devons, en aucune manière, nous en faire les complices. Vous en connaissez, je n’en doute pas, l’histoire ; mais dans l’intérêt de ceux entre les mains de qui cette lettre peut tomber, j’en rapporterai les principaux faits.

La première concession de terres faite à nos concitoyens dans le Texas eut lieu sous le Gouvernement Royal , et en l’acceptant ils s’obligèrent en termes exprès à se soumettre au despotisme civil et religieux qui alors écrasait le pays. Il fut entendu que les planteurs adopteraient la foi catholique, et se conformeraient, en tout aux institutions du Mexique. Sous les gouvernements révolutionnaires qui succédèrent à la puissance espagnole, la concession primitive fut confirmée, et de nouvelles concessions eurent lieu, mais toujours à la condition de se soumettre aux lois nationales. Les termes étaient très-larges, si ce n’est qu’on exigeait l’adhésion à la religion catholique. Ces faits nous feront comprendre ce qu’il y a de vrai dans quelques-uns des griefs que les colons allèguent pour justifier leur révolte.

Le Mexique, en se déclarant indépendant de la mèrepatrie, établit un gouvernement républicain, et fut malheureusement entraîné par son admiration pour notre

paysàadopter un système fédéral, auquel les précédents de son histoire ne l’avaient point préparé. Pour cette raison, à laquelle on peut ajouter l’inexpérience du libre gouvernement, et le manque d’intelligence chez la masse de la population, ces institutions ne lui ont point donné les fruits de la liberté. Le Mexique a été déchiré par les factions, la capitale bouleversée par des révolutions, et la première fonction de l’État a été conférée par l’armée à des chefs populaires. Les émigrants qui ont été d’ici au Texas y sont allés les yeux ouverts, avec pleine connaissance du trouble qui régnait dans cette terre de désordre et d’agitation. Par bonheur la distance empêchait qu’ils ne fussent entraînés dans le gouffre des luttes civiles, qui parfois menaçaient de destruction la métropole. Pendant que la ville de Mexico était pillée ou mise en état de siège, le Texas trouvait sa sûreté dans son éloignement ; et si les colons se fussent montrés de loyaux citoyens, cette sécurité aurait pu durer.

Bientôt le gouvernement général et le Texas s’accusèrent mutuellement. Le Mexique se plaignait qu’on violât ses lois, et le Texas qu’on les fit exécuter par des moyens violents. Que les deux partis aient eu de . mutuels sujets de reproches, nous n’en doutons pas ; mais décider entre eux ou dire qui mérite le blâme principal, n’est pas chose facile. Il y a de fortes raisons de présumer que les colons eurent le premier tort. Nous qui ne connaissons la querelle que par les récits des Texiens , nous courons risque de nous tromper dans notre jugement. Mais nous avons, pour nous guider, la connaissance de la nature humaine, qui nous aide à expliquer des témoignages inté-

Cessés, et qui , dans le cas actuel , ne peut nous èga^ rer.

Si nous considérons l'éloignement du Texas, la rareté de sa population, son voisinage d’un pays à esclaves, le caractère général des premiers habitants d'un désert, et la difficulté de les plier à une justice régulière, douterons-nous un seul instant que le Mexique n’ait eu raison de se plaindre qu’on violât où qu’on éludât ses lois, surtout en ce qui touche le revenu public et l’exclusion de l’esclavage ? D’un autre côté, si nous considérons dans quel état se trouvait le Mexique* pouvons-nous douter que la force militaire envoyée dans le Texas, et nécessaire pour y faire exécuter les lois, n’ait abusé plus ou moins de son pouvoir? Réprimer par des moyens illégaux, des hommes qui ne reconnaissent aucune loi, c’est chose trop ordinaire et trop naturelle dans un pays agité par l’esprit révolutionnaire, pour qu’on s'en ctonne. Ce qui étonne, c’est que le Texas n’ait pas souffert davantage. On peut même douter qu’il eût eu rien à souffrir, s’il s’était franchement soumis aux lois qu’il avait promis de respecter. Je Vous demande', Monsieur, si ce n’est pas votre intime conviction, que le Mexique a toujours été l’offensé plutôt que l’offenseur. Mais, en admettant que les ’ moyens violents employés par le Mexique pour faire respecter son autorité, aient été moins provoqués que nous ne le supposons, est-ce que les Texiens n’étaient pas entrés dans ce pays avec une parfaite connaissance de sa condition? Ne devenaient-ils pas citoyens d’un État qui échappait à un despotisme écrasant, qui entrait à l'école de la liberté, qui pendant des siècles avait souffert les abus de la puissance militaire, et dont la courte histoire

républicaine ne se composait que de révolutions? Promettre obéissance à un État semblable, n’était-ce pas accepter la chance des malheurs qu’on traverserait sans doute avant de parvenir à des institutions libres et durables ?Dans une société si troublée y avait-il, ou pouvait-il y avoir, cette intention réfléchie, fixe, inflexible, de dépouiller les colons de leurs droits, qui seule peut absoudre du crime de trahison celui qui viole son serment d’obéissance ?

Quejques-uns des motifs que les Texiens font valoir pour justifier leurs luttes pour l’indépendance, sont si visiblement dépourvus de vérité et de raison, qu’il est difficile de ne pas suspecter toutes les excuses qu’ils donnent pour leur révolte. Ils se plaignent qu’on leur refuse le droit d’adorer Pieu ainsi que le prescrit leur conscience; et ce culte ils le rendent à leur façon quoiqu’ils soient entrés là bas en jurant obéissance complète au gouvernement, et sachant bien que la religion catholique était la religion de l’État et la seule tolérée par la constitution. Ce qui augmente la faiblesse et la criminalité du prétexte, c’est que, malgré le texte de la constitution, des protestants ont tenu leurs assemblées dans le Texas, sans être troubles, et que jamais il n’y a eu de persécution pour cause de religion. .

Un autre de leurs griefs, pour justifier leur révolte, c’est qu’on leur a refusé le jugement par jury ; et cette plainte, ils ont le courage de la faire entendre, quoi qu’fis sussent parfaitement, avant de devenir citoyens adoptifs duMexique, que ce mode de jugementétuit inconnu dans la jurisprudence mexicaine, et quoique dans la constitution de l’État du Coafiuila et du Texas pn eût introduit l’article suivant : « L’un des principaux sujets

sur lesquels sera appelée l'attention du Congrès (Législature de l'État), ce sera l’établissement du jury en matière criminelle ; on l’étendra graduellement, et même on l’appliquera aux affaires civiles, à mesure que les avantages de cette précieuse institution seront. démontrés par l’expérience. »

Aux yeux du Texas, un des principaux griefs a été le changement du gouvernement fédéral mexicain en un gouvernement central ou unitaire. Mais ce changement, quoique amené par la violence, a été ratifié par le Congrès national, suivant les règles prescrites par la constitution, et a été sanctionné par le peuple mexicain. Le décret du Congrès, qui introduit cette réforme dans les institutions nationales, déclare que le système du gouvernement est républicain, démocratique et représentatif \ et règle tout ce qui caractérise une pareille organisation. Ce que nous devons aussi considérer, en appréciant cette mesure, c’est que toute l’histoire du Mexique a prouvé la nécessité de substituer un gouvernement central à un gouvernement fédéral. L’ordre et la liberté ne peuvent être associés et maintenus dans ce pays que par l’introduction d’institutions plus simples et plus efficaces. Et cependant les Texiens, une poignée d’étrangers, ont levé l’étendard de la révolte, parce que sans leur aveu le gouvernement a été changé par une nation de neuf millions d’habitants.

J'ai parlé des Texiens, comme d’une poignée d’hommes. Au début de l’insurrection ils étaient environ vingt mille, y compris les femmes et les enfants. Ils étaient donc tout à fait incapables de conquérir ou de maintenir une indépendance nationale; si bien qu’il leur manquait une condition requise pour autoriser une

révolution, j’entends la force de soutenir un gouvernement, de remplir les devoirs de la souveraineté. Vingt mille hommes, femmes et enfants, levant l’étendard de la révolte, et se proposant de démembrer un grand empire ! Il est très-possible que dans quelque faubourg de Londres, il y ait un pareil nombre de mécontents, qui souffrent et qui ont des raisons pour se plaindre de Tinjustice municipale ou nationale. Hé bien, ces mécontents ont-ils le droit de courir aux armes, de s'ériger en nation, et de détruire l’unité des Étals britanniques? Il faut aussi se rappeler que les Texiens n’étaient pas seulement comme une goutte d’eau auprès’ du peuple mexicain , mais qu’ils étaient en minorité manifeste dans leur province, de sorte qu’on peut comparer leur révolte à ce que serait dans le Massachusets ou dans la Virginie, le soulèvement d'un comté qui prétendrait établir une souveraineté séparée, sur le motif de quelque injustice réelle ou imaginaire commise par le gouvernement fédéral ou par l’État. Bien plus, cette poignée de Texiens était loin d’être unanime à se révolter. Les colons les plus anciens et les plus riches étaient favorables à la paix. « 11 y avait de grandes dillérences » d’opinions parmi les planteurs, et même de violentes » dissensions. Il en était beaucoup qui, jouissant en » paix de leur fortune , étaient opposés à tous ces mou- » vements. La première déclaration publique d'indépen- » dance fut adoptée, non par des gens qui prétendissent » représenter le Texas, mais par environ quatre-vingt- » dix individus , tous Américains, excepté deux, si nous » pouvons en juger d’après leurs noms, agissant pour » leur propre compte, et engageant leurs concitoyens à

» les imiter. Cette déclaration fournit la preuve des

» dissensions et des jalousies dont nous avons parlé.

» Elle prouve en outre que l’ancienne population de la » province était favorable aux nouvelles vues du gouyer- » nemcnt de Mexico. »

Dans quelques lettres du colonel S. T. Austin, le fondateur de la colonie, écrites en 1854, quand il fut emprisonné à Mexico, comme coupable d’encourager des mouvements révolutionnaires dans le Texas, nous trouvons des passages qui prouvent que la partie saine de la population était opposée aux mesures violentes. «Je

# désire que mes amis et tout le Texas adoptent et mainu tiennent avec fermeté la devise et la règle que je prob pose dans cette lettre. La règle c’est de blâmer, de la » façon la plus eflicaee et la moins équivoque, qui- » conque, dans ses discours ou scs écrits, s’exprime eu

# termes violents ou peu respectueux sur les autorités » mexicaines et le peuple mexicain. — On m'a créé de » tels embarras, les intérêts véritables et permanents » du Texas ont été tellement compromis par des têtes » exaltées, par des fanatiques, par des aventuriers,' par » de prétepdus héros, par des bavards, par des visionu naires imbéciles, que je n’ai plus confiance qu’en ceux » qui vivent de la charrue; et, ceux-là même, hélas! ne

# sont que trop souvent sacritiés, avant de le voir. — » TSe tolérez plus de violences, et vous réussirez et » vous obtiendrez du gouvernement tout ce que des » gens raisonnables peuvent demander (t). b II est évident que les plus raisonnables de cette petite colonie auraient reculé devant la guerre civile, s’ils n’a-

(1) Histoire du Texas , page 210; Correspondance d’Austio.

vaient été entraînés par Jes violents. Telle était la poignée d’hommes qui s’érigeait en nation !

Je n’entends pas nier que le Texas n’eût des griefs à alléguer. En ce point il n’est pas besoin de preuves. Qui doute que le Texas n’ait pas tou jours été gouverné avec sagesse, que ses droits n’aient pas toujours été respectés ? Fouvait-il en être autrement ? Le Mexique n’est pas sage, le Mexique n’est pas fort dans la science des droits de l’humanité. La civilisation y est très-imparfaite, comme nous et les Texicns l’avons toujours su ; et un bon gouvernement est l’un des fruits les plus tardifs delà civilisation. En fait il n'y a nulle part un bon gouvernement. Les erreurs et les vices des chefs sont partout une source de maux. Dans un État étendu surtout, il y aura toujours quelques districts qui souffriront de l’erreur, de la partialité, de l’injustice de la loi. Mais si chaque ville ou chaque canton peut se déclarer État souverain, chaque fois qu’on lui fait tort, la société sera livrée à des convulsions perpétuelles, et l’histoire ne sera plus que le récit sanglant des révolutions.

On ne doit exercer le droit d’insurrection que trèsrarement, avec crainte et regret, et seulement dans le cas où l’oppression est tellement certaine, prononcée, persévérante, que la force seule en peut délivrer. Rien de plus facile, pour un peuple que de dresser une liste de griefs ; rien de plus fatal que de se révolter chaque fois qu’on ne fait pas droit à une réclamation. Les États-Unis ne secouèrentpointle joug britannique, parce qu’on ne leur accordait pas tous les droits que la science morale reconnaît à l’humanité; ils s’insurgèrent parce qu’on leur refusait les droits dont leurs pères avaient joui, et qui appartenaient au reste de l'empire. Ils commen-

cèrent par s’appuver sur des précédents. Ils se placèrent d’abord sur le terrain de la constitution anglaise. Us réclamèrent les droits de citoyens anglais, C’est d'un outrage particulier qu’ils se plaignirent; et ils n’en appelèrent aux armes qu’après des remontrances patientes et respectueuses, qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation que la sagesse pouvait imaginer ou que permettait le respect de soi-même. Tel était le code de moralité nationale devant lequel nos pères s’inclinaient ; et en agissant ainsi, ils reconnaissaient ce que l’allégeance avait de sacré, et faisaient voir qu’ils sentaient la responsabilité terrible qu’on assume en renversant un gouvernement, en brisant le lien national. Une province, dans l’appréciation de ses griefs, doit tenir compte de l’état général du pays dont elle fait partie. Une colonie, qui a émigré d’un pays très-civilisé, n’a pas le droit d’exiger d’un pays moins avancé, les privilèges qu’elle a laissés derrière elle. Les Texiens auraient été insensés, si, en entrant dans le Mexique, ils avaient compté sur un gouvernement aussi parfait que celui sous lequel ils avaient vécu. Ils auraient pu tout aussi bien se transplanter en Russie, et là déployer la bannière de l’indépendance en face du trône du czar, parce qu’on leur eût refusé les immunités de leur terre natale.

Après avoir ainsi considéré les griefs du Texas, je passe aux grandes et véritables causes de la révolte. Elles sont si notoires, qu’il n’est pas besoin d’une exposition détaillée. La première cause, ce fut l’esprit effréné de spéculation qu’une capture aussi tentante que le Texas excita partout dans un pays comme les États- Unis, où ce genre d'agiotage est un vice trop commun.

De grandes concessions de terres dans le Texas avaient été primitivement accordées à des individus, presque tous citoyens de notre pays, et le plus souvent, ces concessionaires transféraient leurs droits à des compagnies par actions qui se formaient dans nos villes. Une citation montrera la nature de ces concessions et les fraudes et les spéculations auxquelles elles donnèrent lieu. « Le » concessionaire nominal s’appelle Yempresario. Aux » termes du contrat, ce n’est qu’un fidéicommissaire du » gouvernement ; il n’a de titre aux terres concédées, » qu’en y établissant un certain nombre de familles, » dans un temps donné. Les colons eux-mêmes reçoi- » vent pour chaque famille un titre portant concession » d’une lieue carrée, à la condition expresse de s’éta- » blir, de cultiver et de payer une légère redevance pen- » dant un temps limité. On croit que, d’après les lois » mexicaines, ces conditions sont celles de toutes les

# concessions du Texas, avec cette clause de plus, que » tout droit et tout titre seraient perdus, si le conces- » sionnaire ou colon quittait le pays, ou vendait sa terre » avant de l’avoir cultivée. En examinant les diverses » cartes du Texas, on verra combien ont été nombreux » ces privilèges accordées à différents empresarios. La i) surface de la province, depuis Nuecès jusqu’à la Ri- » vière Rouge, et depuis le golfe jusqu’aux montagnes,

» en est couverte. A la fin les concessions devinrent » l’objet d’une spéculation avide ; et c’est un fait notoire » que plusieurs des empresarios , oubliant le caractère » éventuel de leur droit, et les conditions auxquelles les » colons futurs devaient recevoir des lots de terre

* émirent des titres dont il s’est vendu aux États-Unis » un nombre incalculable. Nous savons déplus, et de

» bonne source, que la fabrication de titres faux s’est » faite comme un commerce régulier. Qu’on ait ainsi » abusé de la cupidité et de la crédulité du peuple des » États-Unis, cela n’est pas douteux. Si la fin de lacam- » pagne actuelle eût été ce que son début annonçait et # que les colonies eussent été détruites, il est impossi- » ble de calculer les pertes qu’auraient éprouvé ceux » qui n’ont jamais vu les terres qu’ils ont achetées. Ce » n’est pas de l’exagération que de dire qu’on a engagé » des millions dans les États du Sud et du Sud-Ouest. » Le Texas, en effet, a été considéré comme une proie par les spéculateurs, tant sur les lieux-mêmes que dans les États-Unis. Pour montrer jusqu’où a été cette espèce de pillage, on a vu les assemblées du Coahuila et du Texas, violant ouvertement les lois du Mexique, concéder à une compagnie de spéculateurs qui n’a jamais été bien connue, au prix de vingt mille dollars, une étendue de quatre cents lieues carrées des terres publiques (I ) . Cette opération fut désavouée, et la concession annulée par le gouvernement mexicain; la législature fut dissoute, et le gouverneur Viesca emprisonné. Et cependant pette concession faite sans autorisation et peut-être le fruit de la corruption, servit à une nouvelle spéculation et à de nouvelles fraudes. On fit de nouveaux titres, et d’après les meilleurs renseignements que nous ayons pu obtenir, entre les mains des spéculateurs, quatre cents lieues devinrent quatre mille lieues. Jusqu’ici on n’a pu encore fixer l’étendue de ces fraudes, car tel est l’aveuglement de la cupidité que tout morceau de papier qui a bonne mine, passe sans examen pour un titre de

(t) Un autre récit dit lit lieues pour 30,000 dollars (150,000 fjr.) .

terres dans le Texas. L’indignation qu’excita dahà le gouvernement mexicain cette énorme concession, et l'effort qu’on fit pour saisir les législateurs qui s’en étaient rendus coupables, furent une des causes immédiates de la révolte. Par suite de ces transactions illégales une foule de gens ici et au Texas, ont des titres nominaux qui ne peuvent avoir de valeur, qu’autartt qu’on abolira l’autorité du Congrès général du Mexique et, par conséquent, ils ont un grand et direct intérêt à ce que le Texas soit séparé de la confédération mexicaine. L’indépendance du Texas peut seule légaliser les énormes fraudes du spéculateur. Il faut que le Texas soit violemment arraché du pays auquel il doit la soumission, afin que le sol passe entre les mains d’étrangers dupes ou fripons. Voilà qui nous explique l’ardeur avec laquelle, aux États-Unis, on embrassa la cause du Texas. C’est de notre pays qu’est parti le signal de la révolution; et la principale raison, c’est la soif insatiable de posséder les terres du Texas. Partout on a fait naître chez nous un intérêt réel ou fictif qui s’attache à ce sol. Cet amour généreux de la lilierté qui a armé un si grand nombre de nos concitoyens et les a excités à combattre pour le Texas, n’était qu’une injuste cupidité.

Une autre cause de la révolte fut la résolution d’ouvrir le Texas à l’esclavage. Le Mexique, en secouant le joug de l’Espagne, donna un noble témoignage de son amour pour la liberté, en décrétant « que , dorénavant, personne ne naîtrait esclave, ou ne serait introduit comme tel dans les États mexicains; que tous les esclaves existants recevraient un salaire et ne pourraient être châtiés qu’après avoir été jugés et condamnés par le magistrat. » Les lois qui suivirent confirmèrent ce que

la constitution avait établi. C’est un sujet de profonde douleur et en même temps d’humiliation, de voir que des émigrants de notre pays, des hommes qui se vantent de la supériorité de leur civilisation aient refusé de seconder cette politique honorable, qui arrêtait un des plus grands maux de la société. Ce fut des États-Unis, des provinces voisines du Texas qu’on amena des esclaves avec leurs maîtres. Une manière d’éluder les lois, fut d’introduire des esclaves avec des engagements à longue date, dans quelques cas, dit-on, à quatre-vingtdix ans. Un décret des chambres du Coahuila et du Texas, annula tout engagement fait pour plus de dix ans, et on décida que tous les enfants qui naîtraient pendant cet apprentissage seraient libres. Cette ferme volonté que montrait le Mexique pour exclure l’esclavage, a fait naître, dans le Texas, une résolution non moins forte de détruire l’autorité du Mexique. Cette interdiction de l’esclavage fermait le Texas à l’émigration du Sud et de l’Ouest; et l’on sait bien que le Sud et l’Ouest avaient les yeux tournés vers cette province; c’était pour eux un nouveau marché d’esclaves, un nouveau champ pour le travail servile , un grand accroissement de puissance politique Que de pareilles idées aient régné dans les esprits, on le sait, car tout abominables qu’elles soient, elles ont paru dans les journaux. Le projet de démembrer une république voisine, pour donner à l’esclavage une terre qu’on avait consacré à la liberté, ce projet fut discuté dans les journaux avec la même froideur que s’il se fut agi d’un droit évident ou d’une question d’humanité qui ne soulïrit point d’objection. C’est ainsi qu’on a crée un grand intérêt à séparer du Mexique une de ses provinces éloi-

gnées. Nous trouvons là une des causes qui ont poussé le Texas à la révolte, et une nouvelle explication de l’empressement avec lequel les États-Unis ont jeté là bas des hommes et de l’argent pour faire la guerre de la révolution.

Passons à une autre circonstance, qui décida ou du moins hâta l’insurrection; ce fut le désappointement que les Texicns éprouvèrent dans leurs efforts pour s’organiser en État séparé. Le Texas et le Coahuila avaient jusque-là formé un seul État. Mais les colons étant en minorité dans la législature réunie, se voyaient arrêtés dans leurs plans. Impatients de cet obstacle et souffrant peut-être d’une union qui donnait à autrui la supériorité, ils préparèrent pour eux seuls une constitution, suivant laquelle ils faisaient un État séparé, et dans leur précipitation, ils négligèrent les formes prescrites par la loi mexicaine. Us envoyèrent cet acte à Mexico pour qu’il y fût sanctionné ; le Congrès général le rejeta immédiatement. Le défaut déformé était une raison suffisante pour que cet acte ne fût pas mieux reçu; mais l’absence de toute clause qui interdit l’esclavage, était un obstacle encore plus sérieux. L’irritation des Texiens fut grande. Une fois formés en État distinct, il était évident que dans leur éloignement de la capitale, et dans la situation agitée où se trouvait la nation, il ne leur eût pas été difficile de conduire leurs affaires comme ils l’auraient voulu. Ils auraient pu se rendre indépendants de fait, et éluder impunément les lois du Mexique. Leur exaspération fut augmentée par l’emprisonnement de l’agent qui avait porté l’acte à Mexico, et qui, dans une lettre interceptée, leur avait conseillé d*agir par eux-mêmes et d’organiser un gou-

vernement sans tenir compte de l’autorité du Congrès national. Se voyant ainsi refuser le privilège d’un État séparé, et menacés par le gouvernement général qui voulait faire exécuter les lois, ils sentirent que le moment critique était arrivé, et comptant sur un secours étranger, ils résolurent de courir les chances d’une lutte avec la puissance mutilée du Mexique.

Tels furent les principaux motifs qui poussèrent à la révolte. Certes, les Texiens furent excités par l’idée qu’on les outrageait , aussi bien que par des espérances cupides. Mais s’ils avaient obéi au pays qu’ils avaient librement choisi pour patrie; s’ils s’étaient conformés aux lois concernant le revenu, la vente des terres et l’esclavage, les outrages dont ils se plaignent ou n’auraient jamais eu lieu, ou n’auraient jamais été un prétexte d’insurrection. Les grandes causes de révolte sur lesquelles j’ai insisté sont tellement connus, qu’il est étonnant que personne s’y soit laissé prendre et ait sympathisé avec la cause du Texas, comme si c’était la cause de la liberté. Cette cause est celle de la fraude et de l’esclavage. Il est notoire que des spéculateurs, des propriétaires d’esclaves, et des aventuriers, ont été les premiers à s’engager dans la croisade pour « les libertés du Texas, » et les premiers à les proclamer. C’est de leurs mains qu’on nous invite à recevoir une province, arrachée à un pays auquel nous avons donné des gages d’amitié et de paix.

Je n’entends pas dire que tous ceux qui ont envahi le Texas y aient été conduits par des motifs égoïstes. Il en est, je n’en doute point, qui ont été poussés par un noble intérêt pour ce qu’on nommait liberté; il en est plus encore qui ont été entraînés par cette svmpa-

thie naturelle qui pousse un liomme à prendre parti pour ses concitoyens contre l’étranger, sans se demander s’ils ont tort ou raison. Mais les motifs qui rallièrent la grande majorité autour de la bannière du Texas, sont ceux que nous avons expliqués , et ils méritent un autre sentiment que le respect.

Après avoir considéré les causes de la révolution , je demande comment elle s’est accomplie ? La réponse à celte question montrera plus clairement la criminalité de l’entreprise. Les Texiens n’étaient qu’une poignée d’hommes et ne pouvaient pas plus exercer la souveraineté que ne le pourrait une de nos villes; abandonnés à eux -mêmes, ils auraient désespéré de jamais conquérir leur indépendance. Ils regardèrent au dehors; et à qui s’adressèrent-ils? A un État étranger? Au gouvernement sous lequel ils avaient vécu autrefois? Non ; ils mirent tout leur espoir en quelques individus égoïstes, citoyens d’une république voisine du Mexique et en paix avec lui. C’est à des particuliers qu’ils s’adressèrent, à des citoyens de nos États, à des gens qui , bravant les lois et affamés d’un gain subit, se sentaient attirés par une telle proie, et prêts à ensanglanter leurs mains pour piller. IJn pays, c’était l'appût quelesTexiensoffraient aux hommes perdus, aux audacieux, aux gensavides; ils comptaient sur l’excitation d’une imagination enivrée et d'une cupidité insatiable, pour trouver des complices de leur projet de violence.

Par qui le Texas a-t-il été conquis? Par les colons? Par les mains qui ont levé l’étendard de la révolte? Par des gouvernements étrangers qui avaient épousé cette querelle? Non; il a été conquis par vos concitoyens et les miens, par les citoyens des États-Unis, au mépris

de nos lois et du droit des gens. Nous avons rempli les rangs qui ont arraché le Texas au Mexique. Dans l’armée de huit cents hommes qui a remporté la victoire, dispersé les forces Mexicaines, et fait leur chef prisonnier, « il n’y avait pas plus de cinquante citoyens du Texas qui eussent des griefs à venger sur un champ de bataille. » Dans cette guerre, les Texiens ne sont qu’un nom, un prétexte, à l’abri duquel des aventuriers venus d’une autre contrée ont accompli leur œuvre de pillage.

Il est des crimes qui , par leur énormité, touchent au sublime; et la prise du Texas par nos concitoyens a des droits à cet honneur. Les temps modernes n’offrent aucun exemple de rapine commise par des individus sur une aussi large échelle. Ce n’est rien moins que le vol d’un État. Le pirate prend un vaisseau, les colons et leurs associés ne se contentent pas à moins d’un empire. Ils ont laissé loin derrière eux leurs ancêtres, les Anglo- Saxons. Ces barbares se conformaient aux maximes de leur âge, au code grossier des nations tel qu’il était au temps des plus épaisses ténèbres du paganisme. Ils envahissaient l’Angleterre sous la conduite de leurs rois et avec la sanction de la semble religion du Nord. Mais c’est dans un siècle civilisé, et en un temps de mœurs raffinées; c’est au milieu des lumières de la science et des leçons du christianisme, quand la loi des nations est proclamée, quand la loi de l’amour universel grandit chaque jour, c’est au sein de la religion, de la science et de l’humanité, que le vol du Texas a trouvé ses instruments. C’est d’un pays libre, bien ordonné , éclairé, chrétien , qu'en plein jour, sont parties les hordes qui ont commis ce crime énorme.

Et maintenant, je le demande, les États-Unis sont-ils prêts à recevoir de pareilles mains le don du Texas? L’annexer à notre pays, n’est-ce pas nous approprier le fruit d’une rapine que nous aurions dû empêcher? Nous reculerions certainement devant la proposition d’admettre un État de pirates dans notre confédération. Et de quoi se compose le Texas? De citoyens des États-Unis qui ont conquis un pays en faisant la guerre à une nation étrangère, à une nation que nous devions défendre contre de pareilles attaques. Est-il de l’honneur national, de la vertu nationale, de recevoir dans nos bras des hommes qui ont réussi par les crimes que nous étions tenus de réprouver et de réprimer?

Si nous avions résisté de tout notre pouvoir à la violence de nos concitoyens ; si malgré cette opposition, ces derniers avaient forcé le .Mexique à reconnaître leur indépendance, et si enfin cette souveraineté eût été acceptée par les autres nations, nous serions absous, aux yeux du monde civilisé, de toute participation au crime, le jour où des considérations politiques nous déterminaient à admettre le nouvel État dans l’Union. Malheureusement les États-Unis n’ont pas rempli les obligations d’un État neutre. Par une négligence coupable, ils ont souffert la violation du territoire mexicain; et si maintenant, au milieu delà lutte, tandis que le Mexique menace encore de faire respecter ses droits, ils s’incorporaient le Texas, aux yeux de toutes les nations ils prendraient sur eux toute l’infamie de la révolte. Les États-Unis n’ont pas été justes envers le Mexique. Nos concitoyens ne se sont pas glissés dans ce pays, isolément, en silence, en secret. Leur projet de démembrer le Mexique et de lui arracher le Texas n’était pas un

mystère. On l’a proclamé dans nos feuilles publiques. On a préparé ouvertement sur notre territoire des expéditions pour le Texas. Des troupes ont été organisées, équipées, mises en route pour Je théâtre de l'action. On a inséré dans nos journaux des annonces où l’on demandait des volontaires à enrôler et à conduire au Texas, aux frais de cette province. Le gouvernement, il est vrai, fit paraître une proclamation qui défendait ces préparatifs hostiles; mais ce fut une lettre morte. Malgré les proclamations, et à la face du jour, des régiments avec drapeaux et officiers en tète marchèrent vers la province révoltée. Nous avions, il est vrai, une armée aux frontières du Mexique. Repoussat-elle ces envahisseurs d’un pays avec qui nous étions eu paix? N’encouragea-t-elle pus plutôt les révoltés par sa présence? Après cela, que pensera le monde de notre conduite, si nous commençons par recevoir dans l’Union le territoire qui, par notre négligence, est devenu la proie d’une invasion criminelle? Voulons-nous prendre rang parmi les Étals brigands? Comme peuple, n’avons-nous aucun respect de nousinèmes ? N’avons-nous aucun égard pour la moralité nationale ? N’avons-nous aucun sentiment de notre responsabilité envers les autres peuples, et envers celui qui dispose des destinées des nations ?

11. Après avoir développé contre l’annexion du Texas, l’argument tiré de ce que la révolte a de criminel, j’aborde une autre considération non moins grave. Je dis que par cet acte notre pays entre dans une carrière d’usurpation, de guerre et de crime, et méritera et encourra le châtiment et la malédiction qu’entraîne après elle une horrible injustice. La prise du Texas ne sera

pas un fait isolé. Elle pèsera sur notre avenir. Elle se rattachera par une nécessité de fer à une longue suite de rapines et de carnage. Peut-être il se passera des siècles avant qu’on voie le dénoùment de la tragédie, dont nous sommes si disposés à jouer la première scène. C’est chose étrange que les peuples soient plus imprudents que les individus: et cela, en face de l’ex* périence qui, depuis l’origine des sociétés, nous enseigne que de tous les actes violents et criminels, ceux que commettent les nations sont les plus féconds en misères.

Si le pays se connaissait lui-même, ou s’il était disposé à profiter de sa propre expérience, il sentirait la nécessité de mettre aussitôt un frein à sa passion de ’ territoires. Il se défierait d’acquisitions nouvelles. 11 reculerait devant la tentation des conquêtes. Nous sommes un peuple remuant , prompt à empiéter, impatient des lois ordinaires du progrès . nous inquiétant moins de consolider et de perfectionner que d’étendre nos institutions, plus ambitieux de nous répandre sur un vaste espace, que de propager la beauté et la fertilité dans un champ plus étroit. Nous tirons vanité de notre accroissement rapide, oubliant que, dans la nature, tout ce qui est grand croît avec lenteur. Notre peuple se jette en dehors des bornes de la civilisation, et s’expose à retomber dans un état à demi barbare, sous l’impulsion d’une imagination extravagante, et pour la gloire d’avoir de vastes possessions. Il n’est peut-être pas de peuple au monde qui s’attache moins aux lieux. Les tribus nomades de la Scythie elles-mêmes tiennent à un endroit, aux tombeaux de leurs pères ; mais la patrie et les tombes de nos aïeux ne nous arrêtent guères. Ce que nous

connaissons, ce qui nous est familier nous l’abandonnons souvent pour ce qui est loin, pour ce que nos pieds n’ont pas foulé; et cet inconnu, souvent nous ne le désirons pas moins parce qu’il appartient à autrui. Ce qui nous.donnc jusqu’à un certain point cet esprit, c’est que nous descendons d’hommes qui quittèrent l’ancien monde pour le nouveau, la vieille civilisation pour le désert, et qui n’avancèrent qu’en chassant devant eux les anciens maîtres du sol. C’est à cet esprit que nous avons sacrifié la justice et l’humanité; et sous son empire, l’histoire de notre jeune nation est souillée d’atrocités qui feraient rougir des sociétés vieillies dans la corruption.

Il est temps de songer sérieusement, fermement, à nous contenir. Possesseurs d’un territoire assez vaste pour la croissance des siècles, il est temps de nous arrêter dans la carrière des acquisitions et des conquêtes. Notre grandeur est déjà un danger; nous ne pouvons plus avancer sans qu’il y ait péril imminent pour nos institutions, notre union, notre prospérité, notre vertu et notre repos. Nos précédentes additions de territoire étaient justifiées par la nécessité d’obtenir des débouchés pour la population du Sud et de l’Ouest. Il n'existe pas de prétexte pareil pour l’occupation du Texas. Nous ne pouvons nous emparer de ce territoire, et nous l’incorporer, sans montrer, sans confirmer la volonté où nous sommes de ne point fixer de limites à notre empire. C’est nous donner une impulsion qui nous précipitera vers de nouvelles invasions. Est-ce en nous poussant dans cette voie que nous apprendrons à nous contenir? Appaisc-t-on la cupidité en lui cédant? Est-ce par une prise violente qu’on enseignera à un peuple im-

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patient comment il doit se renfermer dans les strictes bornes de la justice?

Le Texas est un pays conquis par nos concitoyens , et son annexion sera le commencement de conquêtes qui ne s’arrêteront qu’à l’isthme de Darien, à moins qu’une juste et sage providence ne nous arrête et ne nous fasse reculer. Cessons désormais de crier: la paix, Ja paix. Notre aigle excitera sa faim et ne l’apaisera pas sur sa première victime; il flairera une proie plus tentante, un sang plus enivrant à mesure qu’il avancera au Sud. Annexer le Texas, c’est déclarer une guerre perpétuelle au Mexique. Ce mot Mexique , s’associant dans les esprits à l’idée de richesses infinies, a déjà éveillé la rapacité. Déjà on a proclamé que la race anglo-saxonne est destinée à dominer dans ce magnifique empire ; l’imparfaite société que l’Espagne a établie au Mexique doit tomber et disparaître devant une civilisation plus élevée. Sans nous arrêter à ces plans de rapine et de conquête, le résultat, s’il dépend de nos désirs, est évident. Le Texas est le premier pas vers le Mexique. Du moment que nous établirons notre autorité dans le Texas, les frontières de ces deux pays n’existeront plus que de nom, comme des lignes tracées sur le sable de la plage. Déjà chez nous le Sud et l'Ouest sont menacés d’abandon par l’impatience des masses à se précipiter dans la terre promise du Texas; que sera donc le torrent qui se jettera plus avant sur le Sud, quand le Texas sera inondé ?

Est-ce que le Mexique peut voir sans alarme l’approche de ce flot toujours grossissant? Est-il résigné à n’être qu’une victime passive? À reculer et à se rendre snns combat? N’est-il pas fort de sa haine, sinon de son

talent ou de ses forteresses? Assez fort pour faire de la guerre un jeu coûteux et sanglant? Ne peut-il pas employer contre nous une force plus formidable que celle des flottes, la force des corsaires, c'est-à-dire, des pirates légaux, qui, sortant de ses ports, écumeront les mers* saisiront notre commerce, et à la spoliation ajouteront la cruauté et le meurtre ?

Alors même que Jes dispositions de notre gouvernement seraient tout à fait pacifiques et opposées aux empiétements, l’annexion du Texas nous brouillerait avec le Mexique. Ce territoire sera inondé d’aventuriers ; et les plus dangereux, les hommes déshonorés, les bannis , le rebut de la société seront toujours en avant de la population paisible. Voilà ceux qui représenteront notre république sur les frontières du Mexique. La conduite de ces hommes avec les Indiens nous avertit d’avance des outrages qu’amènera leur contact avec nos voisins du Sud. Le Texas, placé fort loin du siège du gouvernement, sera mai contenu par les autorités de la nation à laquelle il appartiendra. Toute son histoire ne lui enseignera que du mépris pour le Mexique, ne lui apprendra qu’à envahir le sol mexicain. Sa législature trouvera dans sa situation quelque prétexte pour pousser à l’extrême la doctrine de la souveraineté des Étals. Elle n’entendra pas, sans émotion, les appels à la vengeance et à la protection, qui lui viendront de la frontière, cris poussés par ceux mêmes dont les désordres auront provoqué les cruautés qu’on lui dénoncera avec tant d’indignation; et elle ne s’inquiétera guère de rechercher d’où part le premier tort. C’est à la sagesse, à la modération, à la douce pitié des planteurs et des législateurs du Texas que le repos de notre pays sera confié.

Avons-nous calculé ce que ces rapports hostiles avec le Mexique nous coûteront à établir et à perpétuer. Ces guerres, commencées par la rapine, poursuivies si loin du centre de la confédération, et par conséquent mal répriméesou peu surveillées par le Congrès, ajouterontelles de la force à nos institutions, cimenteront-elles notre union, ou auront-elles une influence morale sur les gouvernants et sur le peuple? Quelles limites assigner aux atrocités de luttes pareilles? Quelles limites aux trésors qu’il faudra enfouir dans ces contrées lointaines? Quelles limites à l’autorité et à la puissance que ces expéditions lointaines accumuleront dans les mains du pouvoir exécutif? Faut-il que la richesse que les vieux États ont acquise , au prix de leur sang et de leurs sueurs, soit jetée comme de l’eau afin de protéger et de venger un peuple nouveau que son caractère et sa position doivent entraîner à des outrages continuels?

Ne viendra-t-il donc jamais, le temps où le voisinage d’un peuple plus puissant et plus civilisé sera un bonheur au lieu d’être une malédiction pour une nation plus faible? Quand les colonies espagnoles se séparèrent de la mère-patrie, et, dans leur admiration pour les États- Unis, adoptèrent des institutions républicaines, j’espérais qu’elles trouveraient en nous des amis de leur indépendance, des soutiens de leur civilisation. Si jamais la Providence à mis un peuple à même de faire du bien à un État voisin, c’était nous près du Mexique. Cette nation, inférieure dans les arts, les sciences, l’agriculture et la législation, nous regardait avec une noble confiance. Elle ouvrait scs ports, son territoire à nos cultivateurs, à nos ouvriers et à nos marchands. Nous aurions pu la conquérir par les seules armes honorables ,

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par la supériorité de l’intelligence, du tra\ail et des mœurs. Nous aurions pu, sans bruit, l’initier à nos progrès, et en répandant notre population au milieu d’elle nous l’assimiler. La justice, la bienveillance, et des rapports mutuellement utiles, auraient pu cimenter une amitié éternelle. Où en sommes-nous maintenant? Une haine mortelle enflamme le Mexique contre nous. Le sentiment le plus fort qui unisse ses provinces éparses, c’est la crainte et l’horreur de la république américaine. Il est prêt à se rattacher à l’Europe pour se défendre des États-Unis. Toute l’influence morale que nous pouvions obtenir sur le Mexique, nous l’avons rejetée ; et le soupçon, la crainte et la haine ont remplacé le respect et la confiance.

Je sais qu’on oppose à ces remarques un raisonnement vicieux qui fait peu d’honneur aux gens qui l’approuvent. On dit que les nations sont dominnées par des lois aussi infaillibles que celles qui régissent la matière; qu’elles ont leurs destinées; que leur caractère et leur position les entraînent avec une force irrésistible; que le Turc, stationnaire, doit succomber devant la civilisation progressive de la Russie, aussi fatalement que le mur qui s’écroule tombe sur le sol; que, par la môme nécessité, les Indiens ont disparu devant les blancs, et que la race mélangée, dégradée du Mexique doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière ces vils sophismes! il n’y a pas de nécessité pour le crime. Il n’y a pas de fatalité pour justifier les nations cupides pas plus que pour justifier les joueurs et les brigands . Nous nous vantons des progrès de la société, mais le progrès c’est la substitution de la raison et de la moralité ou règre de la force

brutale. Il est vrai que des sociétés plus civilisées auront toujours une grande action sur des voisins moins avancés. Mais ce doit être un influence qui éclaire et améliore, et non pas qui écrase et détruise. Nous parlons d’accomplir notre destinée. C’est ce que disait le dernier conquérant de l’Europe; et le destin l’a cloué sur un rocher solitaire, au milieu de l’Océan, victime d’une ambition qui n’a détruit d’autre repos que le sien.

Jusqu’ici j’ai parlé de l’annexion du Texas comme devant nous brouiller avec le Mexiqùe; mais ce ne sera pas tout. Elle nous brouillera avec d’autres États. Elle nous entraînera nécessairement dans des hostilités avec les puissances européennes. Tels sont maintenant les rapports des nations, que l’Europe doit regarder avec jalousie un pays dont l’ambition, secondée par de vastes ressources, se promet l’empire du nouveau monde. Non-seulement des considérations générales de cetie nature, mais les rapports particuliers de certains États étrangers avec notre continent, compromettront la paix qui existe heureusement entre nous et l’Europe. L’Angleterre, surtout, doit nous surveiller avec défiance, et résister à l’annexion, il y a pour elle dans cette question un intérêt moral et politique, qui exige et justifie son intervention.

lfabord l’Angleterre a un intérêt moral dans cette question. Si nous voulons l’annexion du Texas, c’est afin d’étendre l’esclavage, ce qui donnera forcément à la traite des noirs une nouvelle vie et une nouvelle extension. Certes, un nouveau et vaste marché d'esclaves ne peut s’ouvrir sans appeler et sans obtenir un approvisionnement du dehors, aussi bien que de l’intérieur. Les traités les plus solennels et les vaisseaux de

guerre croisant sur les côtes d’Afrique ne supprimeront jamais cet infernal trafic, tant que le négrier, chargé de malheureux captifs volés et enchaînés, obtiendra un prix proportionné au danger de l’entreprise. Or l’Angleterre depuis longtemps a fait de la répression de la traite une part de sa politique étrangère , et en ce moment la force de l’opinion y pousse Je gouvernement à empêcher l’extension de l’esclavage. Croyons-nous que l'Angleterre restera spectatrice passive d’une mesure qui annule les effort s que, depuis longues années, elle a faits pour la cause de l’humanité, d’unemesure qui blesse le sentiment national?

L’Angleterre est une nation privilégiée. Il est une partie de son histoire qu’elle peut admirer sans mélange. Après la promulgation du christianisme, je ne sais pas d’effort plus glorieux que la lutte longue, péni- * ble et victorieuse, de ses philanthropes contre la traite des noirs, cette réunion de toutes les horreurs, de toutes les cruautés et de tous les crimes. Puis vient l’acte récent d’émancipation, qui est l’expression la plus forte qu’ait fournie notre époque, des progrès de la civilisation et d’un christianisme plus pur. D’autres nations se sont acquis une gloire immortelle par la défense héroïque de leurs droits. Mais on n’avait pas d’exemple d’une nation qui, sans intérêt et au milieu des plus grands obstacles, épouse les droits d’autrui, les droits de ceux qui n’ont d’autre titre que d’être aussi des hommes, les droits de ceux qui sont les plus déchus de la race humaine. La Grande-Bretagne, sous le poids d’une dette sans pareille, avec des impôts écrasants, acontracté une nouvelle dette de cent millions de dollars (1 ) pour don-

1) Cinq cent Irente-cinq millions de francs {Édit.)

ner la liberté, non à des Anglais, mais à des Africains dégradés. Ce ne fut pas un acte de politique; ce ne fut pas l’œuvre des hommes d’État. Le parlement n’a fait qu’enregistrer l’édit du peuple. La nation anglaise, avec un seul cœur, avec une seule voix, sousunê forte impulsion chrétienne, et sans distinction de rang, de sexe, de parti ou de communion, a décrété la liberté de l’esclave. Je ne sache pas que l’histoire rapporte un acte plus désintéressé, plus sublime. Dans la suite des âges, les triomphes maritimes de 1 Angleterre occuperont une place de plus en plus étroite dans les annales de l’humanité. Ce triomphe moral remplira une page plus large, plus brillante. Est-ce que l’Angleterre, qui dans ce cas représente le monde civilisé, n’a pas le droit, n’est pas tenue, de protester, au nom de l’humanité et de la religion, contre une mesure qui recule indéfiniment le grand œuvre auquel elle a si longtemps et si péniblement travaillé ?

Mais l’Angleterre a dans cette question un intérêt politique aussi bien qu’un intérêt moral. L’annexion du Texas nous approche de ses colonies affranchies ; nous élevons dans son voisinage une puissance à laquelle on ne saurait assigner de limites. En ajoutant le Texas à notre acquisition de la Floride, nous entourons le golfe du Mexique; et je ne doute pas que quelques-uns de nos politiques ne regardent comme assurée notre domination sur cette mer. L’archipel des Antilles, où l’Européen est considéré comme un intrus, entrera nécessairement dans ces projets d’empire qui grandissent tous les jours. En vérité, une collision avec les Antilles sera l’effet le plus certain de noire extension de ce côté. Le nègre libre, l’exemple de la race noire s’élevant aux

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droits de l’homme, c’est, assurément, de toutes les influences, celle qui menace le plus l’esclavage du Sud. Le danger ne fera que s’accroître. Ces îles, à moins qu’on ne s’en mêle du dehors, semblent destinées à être des pépinières de civilisation et de liberté pour la race africaine. La race blanche fondra de plus en plus devant la noire, si on les abandonne toutes deux à la libre concurrence. Les Européens, énervés parle climat et qui ne forment qu’une poignée de la population, ne tiendront pas devant l’Africain, qui se plaît sous les chaleurs du tropique , et qui y développe toute son énergie. Croit-on qu’un peuple qui vit de l’esclavage s’étendra impunément le long du golfe du Mexique, et qu'il y vivra en bonne intelligence avec des États voisins dont toute l’histoire sera la condamnation de ses lois, une protestation contre l'injustice, avec des États où les sympathies les plus ardentes seront pour l’esclave ? Ce voisinage de principes hostiles, de sociétés qui se poursuivent d’une haine implacable, amènera des luttes cruelles. Toutes les îles de l’Archipel auront à redouter notre puissance, et surtout les îles affranchies. N’est-il pas probable que de cette extension le long du golfe sortiront des guerres, afin de subjuguer lu race noire, afin de détruire l’exemple et la tentation de la liberté ? L'Angleterre verra-t-elle nos envahissements sans alarmes? On pense, qu’accablée comme elle est, sous le poids de son énorme dette, elle hésitera devant la guerre. .Mais d’autres nations de l'Europe ont des îles dans les mêmes parages, et cela peut les décider à faire cause commune avec les Anglais. Les autres peuples voient avec jalousie nos institutions, et l’accroissement de notre puissance maritime. 11 ne leur plaît pas de nous voir

accaparer ou dominer tout Je commerce du golfe du Mexique.

Il faudrait nous rappeler que nous-mêmes nous avons pris soin de justifier cette jalousie. On sait qu’à une époque où les troubles intérieurs de l’Espagne mettaient en danger toutes ses colonies, nous demandâmes à la France et à l’Angleterre l’assurance qu’elles ne s’empareraient point de Cuba. Bien plus, après la révolte des colonies espagnoles, après leur indépendance reconnue, un message du président annonça aux nations de l’Europe que nous regarderions comme une hostilité toute intervention de leur part, ayant pour objet d’opprimer ces nouveaux gouvernements, ou de se mêler de leur destinée. Je ne suis pas dans la confidence des cabinets étrangers; mais je ne doute pas que l’Angleterre n’ait fait des remontrances contre l'annexion du Texas. Un ministre anglais serait indigne de ses fonctions si, voyant un autre État dévorer des territoires qui avoisinent les colonies anglaises, il n’essayait pas de détourner le danger par tous les moyens que Injustice approuve. Je parlais, tout à l’heure, de l’avertissement que nous avions donné à l’Europe, afin qu\m ne touchât pas aux colonies qui avaient secoué le joug de l’Espagne : comment l’Europe interprétera-t-elle cet avis, si nous prenons le Texas, et si nous faisons ce pas vers le Mexique ? Le soupçon ne lui viendra-t-il pas que nous écartions les vieux vautours, afin de garder la victime pour nous seuls; que, sûrs de l’accroissement de notre puissance, nous n’avons exclus les Étals étrangers qu’en vue de l’extension certaine de notre domination sur le nouveau monde? Espérons-nous qu’après un pareil exemple ces puissances tiendront compte de nos

avertissements? Regarderont-elles patiemment le jeune vautour qui se gorge de la proie la plus voisine, et s’engraisse avant de fondre sur leurs possessions ? Serait-il étrange que la soif d’avoir une part du butin, aussi bien que l’intérêt de la défense personnelle, les fit se mêler de ce continent à un point que nous n’avons jamais imaginé ?

Il est pour nous d’une importance visible d’employer tous les moyens justes pour séparer ce continent de la politique de l’Europe, d’empêcher, autant que possible, toute autre liaison que le commerce, entre l’ancien inonde et le nouveau, afin de ne fournir aux Étatsétrangers aucune occasion ou prétexte de s’immiscer dans nos affaires. Aussi, notre politique, à l’égard des républiques nos sœurs, devrait-elle être la plus libérale qu’une nation eût jamais adoptée. Nous devrions apaiser leurs dissensions intérieures, et chercher à les réconcilier entre elles. Nous devrions même nous imposer des sacrifices pour fortifier nos voisins. Faibles et divisés, ils s'appuieront sur l’étranger. 11 ne faudrait rien épargner pour empêcher ou calmer les jalousies que peut exciter la supériorité de notre pays. Par une politique contraire, nous favorisons l’intervention étrangère. En empiétant sur le Mexique, nous lejeterons dans les bras de l’Europe, nous le forcerons à chercher sa défense dans une alliance transatlantique. N’est-il pas évident qu’une alliance avec le Mexique sera un acte d'hostilité contre nous; que ses défenseurs se dédommageront en le faisant servir à leurs vues ; qu’ils prendront ainsi racine sur son sol, monopoliseront son commerce et disposeront de ses ressources. Et de quel front nous opposer aux agressions étrangères.

si, les premiers, nous en donnons l’exemple ? Bien plus, si en nous étendant nous menaçons les colonies de l’Angleterre, de quel front nous opposer à l’occupation de Cuba? Supposons qu’avec cette île magnifique entre les mains, l’Angleterre commande le golfe du Mexique et les embouchures du Mississipi, et dites-moi si les États de l’Ouest trouveront une compensation contre ce formidable voisinage dans le privilège qu’ils auront d’inonder le Texas avec leurs esclaves?

L’annexion du Texas nous expose donc à la guerre avec l’Europe etle Mexique. La guerre est-ce la politique qui rendra ce pays florissant? Est-ce pour des luttes interminables que nous avons formé notre union? Est-ce le sang, répandu en pillant, qui consolidera nos institutions? Est-ce par une collision avec la plus grande des puissances maritimes que notre commerce grandira? Est-ce en soulevant contre nous le sentiment moral du monde que nous élèverons notre honneur national ? Nous autres gens du Nord, faut-il nous armer en faveur de l’esclavage, combattre pour une possession que nos principes et une juste défiance nous défendent d’unir à la confédération? En nous annexant le Texas, nous provoquons des hostilités, et en même temps nous présentons de nouveaux points d’attaque à nos ennemis. Vulnérables de tant de côtés, il nous faudra une force militaire considérable. De grandes armées demanderont de grands revenus , et élèveront de grands capitaines. Sommes-nous las de la liberté, pour lui donner de pareils tuteurs? Est-ce que la république veut se tuer de ses propres mains ? Chacun ne sent-il pas qu’avec la guerre pour état habituel, nous ne pouvons conserver nos institutions ? Si jamais pays eut besoin de rester en

paix, c'est celui-ci. La paix est notre premier interet. C'est dans Ja paix que nos ressources se développent, que la constitution reçoit sa véritable interprétation, et que les droits de l’ordre et de la liberté peuvent être • conciliés. C/est avec la paix qu’il nous sera possible de payer notre dette à l’humanité, et de répandre la liberté en en montrant les fruits. Un pays n’a pas le droit d’adopter une politique, même avantageuse, quand il est visible qu’elle mène à de longues guerres. Une nation, comme un individu, est tenue de rechercher, même au prix de sacrifices, une situation qui soit favorable à la paix, à la justice et qui permette d’exercer sur le monde une action bienfaisante. Une nation qui provoque la guerre par cupidité, par usurpation et surtout par ses efforts afin de propager le fléau de l’esclavage, est une nation qui manque à elle-même, à Dieu et à l’humanité.

IIÏ. Je passe maintenant à ce qui me semble le plus fort argument contre l’annexion du Texas. Cette mesure étendra et perpétuera l’esclavage. Dans les pages qui précèdent, j’ai déjà touché ce point; mais il mérite d’être traité séparément. Je parlerai avec calme, mais le sujet est sérieux ; et je pense avec plaisir que si nous sommes partagés, peut-être, sur quelques détails, du moins nous sommes d’accord quant au grand principe sur lequel se fondent toutes mes remarques et mes remontrances. L’esclavage vous parait ; comme à moi, un mal et une injustice. Votre langage, à ce sujet, m’a procuré une satisfaction pour laquelle je vous dois des remercîments, et si, dans ce que je vais dire, j’emploie des expressions qui vous semblent trop fortes, je suis persuadé que votre bonté y reconnaîtra les marques

d’une conviction profonde, et m’acquittera de toute intention d’aftligerou d’irriter personne.

L’annexion du Texas étendra, ai-je dit, et perpétuera l’esclavage. C’est pour cela qu’on en veut. En ce point •il ne peut y avoir de doute. Dès l’année 1 829, l’annexion du Texas était discutée dans les États du Sud et de l’Ouest; et on la demandait à cause de la force et de l’extension qu’y gagnerait la propriété servile. Dans une suite d’essais attribués à une personne qui aujourd’hui siège au Sénat fédéral , on avançait que cette mesure ajouterait à l’Union cinq ou six États à esclaves; on assurait même que dans le Texas on pouvait former jusqu’à neuf États aussi grands que le Kenlueky. Vers le même temps on calculait, dans la Virginie, la hausse qui serait ainsi produite dans le prix des esclaves, et on allait jusqu’à dire que cette acquisition élèverait les prix de cinquante pour cent. Aujourd’hui on parle très-clairement. Le grand argument pour l’annexion du Texas, c’est qu’elle consolidera les « institutions particulières » du Sud, et qu’elle ouvrira un nouveau et vaste champ à l’esclavage.

Par cet acte, l’esclavage se répandra dans des régions auxquelles il est impossible aujourd’hui d’assigner de limites. Le Texas, je le répète, n’est que le premier pas dans la voie des agressions. Je suis, il est vrai, convaincu que la Providence humiliera et fera échouer notre cupidité et notre ambition. Mais souvent le ciel permet qu’un succès coupable soit couronné par un succès plus grand encore, suivant le langage des hommes, et cela afin qu’une plus terrible rétribution vienne

à la fin venger la justice de Dieu et le droit des opprimés.

Le Texas, souillé par l’esclavage, répandra au loin la

contagion. Nous savons que les régions tropicales sont très-favorables à cette peste, et rien ne nous assure que le fléau une fois banni n’y reviendra pas. Par l’annexion du Texas, nous pouvons propager le fléau à une distance qui nous épouvanterait si nous la voyons maintenant, et d’un bout à l’autre de ces vastes régions, chaque cri des opprimés appellera sur nos tètes la colère du ciel.

Par cet acte, l’esclavage sera perpétué dans les anciens États, aussi bien que répandu dans les nouveaux. On sait que le sol de quelques-uns des anciens États a été épuisé par la culture servile. Le voisinage de contrées que le travail libre rend florissantes est pour eux un argument continuel en faveur de l’émancipation. Ils tiennent maintenant à l’esclavage, non point à cause des richesses qu’il tire du sol, mais parce qu’il fournit des hommes et des femmes qu’on vend au Sud dans les nouvelles provinces. C’est par l’élève des esclaves, c’est par le commerce des esclaves que ces États subsistent. Enlevez-leur le marché étranger, et l’esclavage mourra. Ainsi, par l’ouverture d’un nouveau marché on le ranime, on le prolonge. L’annexion du Texas, ne crée pas seulement l’esclavage là où il n’existe pas, mais elle lui donne une nouvelle vie, là où il était près de finir. Des États qui auraient pu et auraient dû le rejeter, feront de la production des esclaves le grand objet de leur industrie et leur principale ressource.

Et je n’ai pas dit encore ce qu’il y a de plus triste. Comme on ne peut trop le répéter, ce n’est pas seulement à l’intérieur que nous encouragerons le commerce d’esclaves, nous donnerons une nouvelle impulsion au commerce étranger. Il est vrai que nos lois déclarent

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