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que la traite est un crime capital; mais nos lois ne sont plus que des toiles d’araignée, dès que nous donnons à la cupidité de puissants motifs pour les violer. Ouvrez un marché d’esclaves dans un pays nouveau, avec une longue étendue de côtes, et si loin du siège du gou- \ernement qu’on puisse éluder les lois impunément, comment empécherez-vous l’importation des nègres d’Afrique ? On sait parfaitement qu’on en a débarqué des cargaisons dans la Louisiane. Qui les repoussera du Texas ? En annexant ce pays à l’Union pour en faire un pays d’esclaves, nous envoyons le voleur d’hommes rôder dans les forêts, et se lancer, comme une bête de proie, sur les villages sans défense de l’Afrique ; nous enchaînons les victimes faibles et désespérées; nous les entassons dans le négrier fétide et pestilentiel; nous les exposons aux horribles cruautés de la traversée, et si elles y survivent, nous les écrasons sous le poids d’une servitude perpétuelle.
Je demande maintenant si nous sommes résolus à saisir un territoire voisin afin d’y porter l’esclavage? Je demande si nous pouvons nous présenter devant Dieu, devant le monde, après avoir adopte cette politique atroce? Plutôt périr ! Que plutôt notre nom soit effacé du livre des nations !
Ce n’est pas le lieu de discuter l’esclavage. J’ai donné ailleurs mes idées à ce sujet. Et, en vérité, il n’est pas besoin de raisonnements. Le mal de l’esclavage parle de lui-même. C’est l’une de ces vérités premières, intuitives, qui n’ont besoin que d’être exposées pour être aussitôt reçues. Expliquer cette institution, c’est la condamner.. En préférant à l’esclavage la mort même de son enfant et do tout ce qu’il aime, l’homme libre montre
assez ce que c’est que cette institution. L’esclavage livre aux mains d’autrui un être humain sans force, sans défense; il lui faut accepter tous les travaux qu’un étranger lui impose, subir tous les châtiments qu’on peut lui infliger , vivre comme l’instrument du caprice d’autrui. Aux yeux de ceux qui connaissent le cœur humain et qui savent s’il est fait pour un pouvoir irresponsable , c’en est assez pour démontrer que de toutes les conditions, l’esclavage est la plus contraire à la dignité, au respect de soi-même, au progrès, aux droits et au bonheur de l’homme. Est-il croyable qu’un peuple qui se vante de sa liberté, de sa civilisation, de sa religion s’efforce systématiquement de répandre ce fléau sur la terre ?
Perpétuer et étendre l’esclavage, n’est plus maintenant, au point de vue moral, la même chose qu’aut refois. INous ne pouvons pas nous abriter derrière les erreurs et les usages de notre temps. Nous n’appartenons pas aux siècles de la barbarie ou du paganisme. Nous n’avons pas grandi sous les préjugés et l’oppression d’une tyrannie aveugle. Nous vivons sous des institutions libres, et au grand jour du christianisme. Tous les principes de notre gouvernement et de notre religion condamnent l’esclavage. L’esprit du siècle le condamne; le monde civilisé a lancé un décret contre lui; l’Angleterre l’a aboli; la France et Je Danemark en méditent l’abolition : la Russie fait tomber les chaînes de ses serfs. Chez toutes les nations civilisées, à la seule exception des États-Unis, pas une voix ne s’élève pour défendre l’esclavage. Tout ce qu’il y a de grands noms dans la législation et dans la religion est contre lui. Les réputations les plus durables de notre époque ont été cnn-
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quises en le combattant. Rappelez-vous les grands hommes de la génération actuelle et de la génération passée, et, qu’ils soient philosophes, philanthropes, poètes, économistes, hommes d’État ou jurisconsultes, tous s’unissent pour maudire l’esclavage. Les chefs de sectes religieuses les plus opposées, Wesley, le patriarche du méthodisme; Edwards et Hopkins, les colonnes du calvinisme, s’unissent comme des frères pour protester solennellement contre l’esclavage. Est-ce là le siècle où un peuple libre et chrétien peut se résoudre de sangfroid à étendre et perpétuer ce mal? Agir ainsi, c’est nous séparer de la société des nations; c’est tomber au-dessous de la civilisation de notre âge; c’est appeler sur nous le mépris, l’indignation et l’horreur du monde.
Qu’on ne dise pas que l’opposition que soulève aujourd'hui l’esclavage n’est qu’un accident, une raftaie momentanée de l’opinion, un tourbillon dans le courant de la pensée humaine, une mode qui passera avec les acteurs qui occupent la scène. Pour parler ainsi il faut avoir lu l’histoire d’une manière bien superficielle, et être dans une ignorance étrange des influences les plus profondes et les plus puissantes qui transforment la société. Le Christianisme a fait plus que tout le reste pour déterminer le caractère et la direction de notre civilisation; et qui peut mettre en doute ou ne pas voir la tendance et le dessein de cette religion? Le Christianisme n’a pas d’objet plus évident que celui d’unir tous les hommes comme des frères, de faire que l’homme éprouve pour l’homme un inexprimable amour, de jeter le mépris sur les distinctions extérieure^, de relever
ceux qui sont tombés, de nous réunir tous dans un ef-
fort commun pour nous élever tous. Sous cette influence, les différences de nation et de rang s'adoucissent. Dans le monde chrétien, la science, la littérature, le commerce , l’éducation tendent à établir entre les hommes le lien de la fraternité. Qui ne voit cette action puissante de la Providence ! Qui donc est assez aveugle pour l'appeler une impulsion momentanée ? Qui est assez audacieux, assez impie pour l’arrêter?
Quelle est la tendance de tous les gouvernements dans le monde chrétien? C’est d’assurer de plus en plus les droits de chaque individu quelle que soit sa condition. Même sous les gouvernements absolus qui n’admettent point de droits politiques, les droits privés sont de plus en plus sacrés. Le monarque s’inquiète chaque jour davantage d’améliorer les lois et d’en étendre la protection comme le frein à toutes les classes et à tous les individus sans distinction. Égalité devant la loi, c’est la devise du monde civilisé. Placer les droits d’une grande partie de la société en dehors de la protection des lois , soumettre la moitié d’un peuple à un pouvoir particulier, irresponsable , c’est contrarier l’un des penchants les plus caractéristiques et les plus glorieux des temps modernes. Qui donc a le courage d’abaisser ce respect des droits privés au rang des modes et des caprices du jour? N’est-il pas fondé sur l’éternelle vérité? Et en face de cette vérité, osons-nous étendre et perpétuer une institution dont le trait distinctif est qu’elle foule aux pieds les droits privés ?
Quiconque étudie l’histoire moderne y découvre un mouvement constant, croissant, vers un résultat plein d’intérêt : l’élévation des classes laborieuses. Ce n’est pas là quelque chose de nouveau, un accident des cho-
ses humaines. On peut en remonter la trace jusqu’aux temps féodaux, en suivre les progrès Jents dans les époques suivantes, jusqu’à ce que ce mouvement devienne l’événement principal de notre siècle. N’est-il pas évident que ceux qui travaillent de leurs mains, et dont l’industrie est la source de toute richesse, s’élèvent de la condition de bêtes de somme, à laquelle ils étaient autrefois réduits, s’élèvent, dis-je, à la conscience, à l’intelligence, au respect personnel et au vrai bonheur qui appartient à l’homme. L’effort de notre temps n’estil pas de répandre chez les masses l’instruction et les jouissances autrefois réservées à quelques privilégiés? Qui ne voit pas cela, ne comprend pas l’œuvre de la Providence et le trait le plus marqué de notre époque. Est-ce donc un siècle fait pour étendre et perpétuer une institution, dont le but est d’écraser le travailleur, et d’en faire une machine au service d’autrui?
Je sais ce qu’on a dit pour répondre à ces idées. Quoiqu’on fasse pour l’ouvrier, quelque nom qu’on lui donne, il est en fait et ne sera jamais qu’un esclave. Suivant une doctrine émise dans le Sud, la nature a fait deux classes d’hommes : le riche et le pauvre, l’employé et celui qui l’emploie, le capitaliste et l’ouvrier, et toujours la classe qui travaille est l’esclave de celle qui la paye. Dans un rapport sur les postes, qu’on a dernièrement présenté au sénat des États-Unis, on a essayé d’établir une comparaison entre l’esclavage et la condition des ouvriers libres, afin de montrer que la différence n’était pas très-grande. Est-il possible que de pareils raisonnements soient venus d’un homme qui a foulé le sol de la Nouvelle-Angleterre, et qui a été élevé dans un de ses collèges ? Qui donc a-t-il trouvé dans ce
college? Les fils de nos laboureurs, jeunes gens dont les mains avaient durci à la charrue. Ne sait-il pas que les familles de nos laboureurs ont fourni des hommes illustres à toutes les carrières , des héros pour la guerre, des hommes d’État pour le conseil, des orateurs pour la chaire et le barreau, des marchands dont les entreprises embrassent le monde entier ? Quoi ! le laboureur des États libres est un esclave, et il faut le ranger près du nègre méprisé, que le fouet pousse au travail , et dont les droits les plus chers sont à la merci d’un pouvoir irresponsable? S’il y a sur la terre un esprit ferme et indépendant, on le trouvera dans l’homme qui cultive nos champs, et les arrose de la sueur de son front.
On me parlait dernièrement d’un voyageur venu du Sud qui plaignait les ouvriers de nos manufactures, comme ayant une condition pire que celle de l’esclave. Et quel est donc le mobile qui chez nous fait entrer la jeune femme dans nos manufactures? Ce n’est pas, d’ordinaire, l’absence d’un foyer aisé; mais quelquefois le désir de se monter une garde-robe qui satisferait le riche, et plus souvent encore le désir de meubler avec une certaine élégance la maison où elle se mariera, où elle remplira les devoirs les plus sacrés de la vie. En général, chacune de ces jeunes femmes a son plan de vie, ses espérances, ses rêves brillants, ses mobiles d’action dans une volonté libre, et, au milieu de ses travaux, elle trouve du temps pour son éducation intellectuelle et religieuse. Dans la Nouvelle-Angleterre c’est chose ordinaire que les fils des cultivateurs viennent dans les grandes villes, et s’v placent comme domestiques, condition que le Sud est tout disposé à assimiler à l’esclavage. Mais qui amène ces jeunes gens à la ville ? L’espoir de
gagner vite de quoi acheter une ferme chez eux ou dans l’Ouest, ou peut-être de quoi faire le commerce; et dans ces carrières il n’est pas rare qu’ils acquièrent de la considération, et ce qu’on appelle de la fortune dans les pays qu’ils habitent. Je me souviens d’un homme distingué par la vigueur et par l’élévation de son esprit, qui après s’être engagé comme journalier chez un fermier, entra ensuite dans une famille comme domestique; aujourd’hui il est l’honorable associé des hommes les plus éclairés, et lui-même se consacre aux sujets les plus élevés de la pensée humaine. Il est vrai qu’il reste beaucoup a faire pour les ouvriers, même dans les endroits le plus favorisés; mais l’intelligence déjà répandue dans cette classe est le gage certain d’un jour meilleur, et nous annonce la plus glorieuse révolution qu’cura vu l’histoire de l’humanité, je veux dire l’élévation de la masse des hommes à la dignité d’êtres humains.
La grande mission de ce pays, c’est de hâter cette révolution, et jamais œuvre plus sublime ne fut confiée à une nation. Élever la société, dans toutes ses conditions, assurer à chaque individu les moyens de progrès, substituer l’égalité des lois ail pouvoir irresponsable de l’homme, prouver que, sous des institutions populaires, le peuple peut marcher en avant et que la multitude qui travaille est capable de jouir des plus nobles bienfaits de l’état social, voila notre mission ! Le préjugé qui fait du travail une dégradation, un des plus tristes préjugés que nous aient transmis les siècles barbares, doit recevoir ici une réfutation pratique. La liberté a le pouvoir d’élever le peuple entier, voilà la grande idée sur laquelle reposent nos institutions, et qui doit trouver su
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réalisation dans notre histoire. Une nation qui a une pareille mission y renoncera-t-elle? Ira-t-elle combattre le progrès même qu’elle doit achever ?
L’annexion du Texas décidera et de notre avenir et de l’honneur de notre nom. C’est une de ces mesures qui demandent qu’on délibère, qu’on réfléchisse, qu’on voie plus loin que le présent, car reflet de pareilles mesures ne s’épuise pas en un jour. Tel acte du gouvernement, qui produit une vive excitation dans le moment, n’a cependant que peu d’importance, parce que l’influence en est trop passagère pour laisser de trace dans l’histoire. Une mauvaise administration peut appauvrir
une nation à l’intérieur, gêner sa puissance au dehors, pendant quelques années. Mais ce sont des blessures qui guérissent vite. Un peuple jeune retrouve bientôt ses forces, et se remet en marche avec un élan redoublé, après la suspension momentanée de son activité. Le premier intérêt d’un peuple est dans des mesures qui, peut-être, font peu 'de bruit, mais qui établissent sa réputation, déterminent sa politique et sa destinée pendant des siècles, et lui assignent le rang qu’il doit occuper parmi les nations. Une terrible responsabilité pèse sur les premiers auteurs de ces actes féconds. La destinée demiilions d’hommes est dans leurs mains. L’exécration de millions d’hommes peut tomber sur leurs têtes. Longtemps après que l’agitation du jour sera tombée, longtemps après que les auieurs de ces actes et leurs contemporains auront disparu de la terre, on récoltera les fruits de leur action. C’est d’une mesure de cette espèce que je m’occupe en ce moment. Elle nous engage dans une politique dégradante, sans que personne puisse prévoir où elle aboutira. En nous ouvrant de vas-
tes régions poiir y répandre l’esclavage , en étendant la servitude, afin que les États à esclaves dominent dans les conseils de la nation, nous faisons de l’esclavage l’intérêt prédominant de l’Union. Nous en faisons la base du pouvoir, la source ou la règle de toutes les mesures publiques, l’objet auquel on sacrifiera les revenus, la force , la richesse du pays. L’esclavage sera gravé sur notre front comme la marque, comme le trait distinctif de la nation. Nous renonçons à notre vocation, et nous acceptons le rôle le plus bas auquel une nation puisse être condamnée.
Sommes-nous prêts à cette dégradation ? Sommesnous prêts à joindre au nom de notre pays l’infamie d’étendre de sang-froid l’esclavage? et surtout de le porter dans des contrées d’où l’avait banni la législation sage et humaine d’une république voisine ? Nous appelons le Mexique une nation à demi-barbare, et cependant nous parlons d’installer l’esclavage là où le Mexique n’a pas voulu le laisser vivre. Quel Américain ne rougira de lever la lêteen Europe si ce déshonneur s’attache à sa patrie? Que d’autres fléaux fondent sur nous, si telle est la volonté de Dieu ! Vienne la pau-. vreté, la maladie, la famine; que le monde conjuré contre notre liberté inonde de sang nos rivages; tout cela peut se supporter. Quelques années de travail et de paix rétabliront nos populations décimées et ramèneront la fertilité dans nos champs dévastés. Mais une nation qui se consacre à l’œuvre d’étendre et de perpétuer l’esclavage se marque elle-même d’un stigmate de crime et de honte que les générations n’eftàceront pas. Notre excuse ordinaire c’est que l’Angleterre nous a imposé l’esclavage, que c’est là une triste nécessité que nous ont lé*
guée nos pères; mais désormais cette excuse ne nous servira plus. Nous pendrons sur nos têtes le crime tout entier.
Il est déplorable que, parmi les hommes distingués du Sud, il s’en trouve d’assez ennemis de leur propre nom, pour se faire les avocats de l’esclavage. Que des politiques vulgaires, qui ne voient que l’intérêt du jour et les chances de la prochaine élection, déchaînent la fureur des passions, pour s’en servir, c’est chose ordinaire; mais que des hommes qui pourraient laisser dans l’histoire un souvenir glorieux et durable, des • hommes qui pourraient associer leur nom au progrès de leur pays, et à qui le talent impose l’obligation de diriger et d’épurer le sentiment public, usent de leur génie pour propager l’esclavage, c’est là un des plus tristes symptômes de notre âge. De pareils hommes peuvent-ils se contenter des sympathies et des acclamations du petit cercle qui les entoure, et du jour qui passe? N’ont-ils rien de cet instinct prophétique grâce auquel les grandes âmes lisent dans l’avenir? N’y a-t-il point pour eux de leçon dans la sentence prononcée contre ceux qui, il y a cinquante ans, défendaient 1a traite des noirs ? Réjouissons-nous, Monsieur, de ce qu’au milieu des agitations de l’époque, vous ayez toujours protesté contre l’esclavage. Vous êtes resté fidèle à la doctrine que maintenaient les grands hommes du Sud dans la génération précédente, lorsqu’ils affirmaient que l’esclavage était un grand mal. Nous n’oublierons pas ce service entre ceux que vous avez rendus à la patrie.
J’ai dit combien je craignais que l’annexion du Texas ne prolongeât et n’étendit l’esclavage. Mais ne croyez pas que je doute de la chute de l’esclavage. On pourra
le prolonger, ii notre honte, et à notre grand dommage ; mais il tombera et il faut qu’il tombe. Vous le savez, Monsieur, et vous ôtes heureux, je n’en doute pas, de le savoir. Il ne faut pas que les avocats de la servitude s’imaginent qu’emporter un vote c’est gagner leur cause. Avec toute leur puissance, ils ne peuvent résister à la Providence de Dieu, aux principes do notre nature, aux destinées de l’humanité. Pour réussir, il faudrait qu’ils fissent retourner les temps en arrière jusqu’aux siècles barbares; il leur faudrait renvoyer Luther dans la cellule de son monastère ; il leur faudrait éteindre la lumière croissante du christianisme et de la morale ; il leur faudrait effacer notre déclaration d’indépendance. La chute de l’esclavage est aussi certaine que la pente de votre Ohio. Les lois morales sont aussi irrésistibles que les lois physiques. Dans les pays éclairés de l’Europe, celui qui défendrait l’esclavage perdrait son rang dans le monde Il ne faut pas que le maître s’imagine qu’il n’a contre lui que quelques associations. Par elles-mêmes, elles ne sont rien; elles ne doivent pas lui inspirer de crainte; elles ne sont fortes que parce qu’elles représentent Je monde civilisé et chrétien. C'est aux lois de la nature humaine, c’est au cours irrésistible des choses humaines qu’il faut que le maître livre combat, et on ne les arrête pas avec les ruses de la politique ou l’audace du crime. Le monde et le créateur du monde sont contre le maître ; chaque jour la sympathie l’abandonne; croit-il qu’il maintiendra l’esclavage contre le sentiment moral, contre l’arrêt solennel de l’humanité ?
Le Sud, à qui cette institution particulière, comme ilia nomme, interdit des rapports intimes avec les autres pays, comprend mal le progrès de la civilisation,
L’esprit, qui se répand dans les autres sociétés, ne trouve pas d’organe dans le Sud, et, par conséquent, on en connaît peu la puissance. De là vient qu’on y considère les mouvements abolitionistes comme un tumulte accidentel qu’une faible force suffit pour abattre. Autant vaudrait songer à emprisonner les vents. Le Sud ignore ce qu'il a le plus besoin de savoir. Il n’y a pas longtemps qu’un homme de ce pays, et un homme intelligent, me disait qu’il n’avait pu y apprendre les effets produits par l’émancipation des Antilles ; si bien qu’une expérience qui a un intérêt infini pour le maitre se fait à sa porte, sans qu’il en sache plus que si elle se faisait dans une autre planète. Sans doute il y a des exceptions. Il y a dans le Sud de vrais observateurs qui suivent la marche des choses humaines. Mais dans un pareil état de société, la connaissance de la vérité est bien difficile. Si elle était connue, le projet d’édifier un pouvoir sur l’extension de l’esclavage paraîtrait un acte de folie aussi bien qu’un crime.
Je pense qu’on m’accusera de sentiments peu bienveillants pour le Sud. Je repousse cette accusation. Tout étrange que cela paraisse, si j’éprouve de la partialité, c’est pour le Sud. J’y ai passé une partie de ma jeunesse, lorsque les mœurs conservaient probablement plus de leur caractère primitif qu’elles ne le font maintenant ; et pour un jeune homme inaccoutumé à la vie et à ses dangers, il y avait quelque chose de tout à fait séduisant dans l’hospitalité sans bornes, la générosité instinctive, l’insouciance de l’avenir, les manières franches et ouvertes, la gaieté et le courage qui caractérisaient le peuple du Sud; et quoique depuis lors j’aie appris à interpréter plus sagement ce que j’ai
vu, néanmoins ces premières impressions et mes premières amitiés m’ont toujours fait pencher pour cette partie du pays. Je ne crois pas que j’aie de préjugés locaux. L’intérét que je porte au Sud accroît en moi le désir d’empêcher l’annexion du Texas. Cet acte, je le sens, marquera le Sud d’une tache indélébile. Il attaquera cette générosité de caractère dont j’aime à me rappeler le souvenir. Le Sud ne sera plus ce qu’il était. Au temps dont je parle, on y reconnaissait que l’esclavage était un grand mal. On s’en exprimait franchement et avec horreur. En ce point le sentiment morale de la société n’était pas corrompu. Les principes de M. Jefferson trouvaient partout des échos. La doctrine qui déclare que l’esclavage est un bien, si la prise du Texas la répand, opérera la révolution moral, la plus désastreuse qui puisse atteindre le Sud. Elle paralysera tous les efforts pour échapper à cet énorme mal. Des sophismes mortels étoufferont les consciences et les cœurs jusqu’à ce que de terribles convulsions, — juste jugement de Dieu ! — hâtent la délivrance que la justice et la bienveillance humaines étaient tenues d’accomplir.
IV. Je passe maintenant à un autre argument sérieux contre l’annexion du Texas, c’est l’argument tiré del’effet que cette mesure aura pour notre Union nationale. Après la liberté, l’union est notre premier intérêt politique, et elle ne peut être qu’affaiblie, peut-être même brisée par cette extension de territoire. Je nè dirai pas que toute extension soit pernicieuse, que notre gouvernement a déjà de la peine à maintenir dans l’union notre confédération, que le cœur central ne peut faire sentir son influence aux États éloignés qui s’élèvent dans nos limites actuelles. Il faut appliquer avec prudence les an-
ciennes théories aux institutions de ce pays. Si le gouvernement fédéral s’abstient des détails de la législation, et se renferme strictement dans les bornes de la constitution, il peut être un lien d’union pour des sociétés plus étendues que ne furent jamais les anciens empires. Il y a sans doute du danger à nous étendre, etcependant le principal bienfait de rünion, c’est-à-dire la conservation de la paix entre les États voisins, est si grand, qu’on peut bien risquer quelque chose quand il s’agit de le consolider. L’objection qu’on fait à l’annexion du Texas, et qui est tirée des difficultés de;gouvernement ou d’administration qu’amènerait cette mesure, est une objection très-sérieuse, mais non pas. décisive. Une objection bien plus forte, c’est qu’on demande l'annexion pour multiplier les États à esclaves et leur donner ainsi le pouvoir politique. Voilà ce qu’il ne faut pas supporter. Voilà ce qui justifierait et finirait par nécessiter la séparation des États.
Nous soutenons que, de la part du Sud, cette politique n’est pas fondée en raison. Le Sud a déjà exercé, et ne peut manquer ainsi d’exercer dans la confédération une part d’influence disproportionnée. Pour agir de concert et dominer le pays, les États à esclaves ont déjà des avantages que les autres n’ont pas. Les États libres n’ont pas un grand intérêt qui leur soit commun à tous, et qui les unisse comme fait l’esclavage. Ils diffèrent parleur caractère, leurs sentiments et leurs occupations. Ils 11e se ressemblent que sur un point, et il est négatif, c’est l’absence de l’esclavage ; il n’y a pas là de quoi faire sur la conscience une impression assez vive pour contrebalancer les causes qui les séparent. Ajoutez le fait bien connu, que dans les États libres la politique n’a
qu’une importance secondaire, tandis que dans le Sud elle tient le premier rang. Dans le Nord, il faut que chacun travaille pour vivre, et au milieu de la concurrence fiévreuse et des inquiétudes qu'engendre cette soif, cette poursuite universelle de la fortune, on a moins d’ardeur pour rechercher le pouvoir politique. Dans quelques endroits, c’est à peine si l’on trouve des représentants convenables pour le congrès, tant les hommes supérieurs sont peu disposés à renoncer aux émoluments de leur profession , et à échanger une perspective d’indépendance contre les hasards de la vie publique. Dans le Nord aussi, les associations religieuses, philanthropiques, littéraires absorbent une grande part de notre énergie. L’apathie des États libres en ce qui touche le Texas, apathie dont ils ne font que sortir, est une preuve frappante de leur incroyable indifférence à l’endroit du pouvoir politique. Peut-être n’en trouverait-on pas un second exemple dans l’histoire des confédérations.
Quel contraste le Sud n’offre-t-il pas avec le Nord divisé et endormi ! Là-bas il y a une distinction prononcée, dont tous les citoyens ont toujours conscience; là-bas il y a un élément particulier, qui agit sur la masse, et qui marque toute la société. L’esclavage n’est pas une distinction superficielle. Rien ne décide davantage du caractère d’un peuple que la forme et la constitution du travail. Aussi, est-ce pour cela que nous trouvons dans le Sud une unité inconnue dans le Nord. De plus, dans le Sud, les propriétaires, affranchis de la nécessité de travailler, et n'ayant pas pour occuper leur esprit tout notre appareil d’associations, se consacrent à la politique avec un dearé d’ardeur qu’un homme du
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Nord ne peut comprendre qu’en vivant sur les lieux. C’est ce qui fait que le Sud a des politiques de profession, personnage à peine connu dans les États libres. Le résultat de tout ceci est évident. Le Sud a presque toujours gouverné le pays. Il aura toujours plus que sa part du pouvoir. Uni, comme le Nord ne saurait l’étre , il peut toujours s’allier aux mécontents de nos États, et les récompenser libéralement, grâce au patronage que donne la possession du gouvernement. Que le Nord puisse nuire aux droits constitutionnels du Sud, c’est une de ces impossibilités morales contre lesquelles il y aurait.de la folie à demander des garanties.
Que par un agrandissement indéfini de territoire le Sud étende un pouvoir, déjà disproportionné, nous n’y pouvons consentir, car ses dispositions ne nous donnent aucune assurance qu’il fera un bon usage de cette autorité. Par malheur, on sait trop que le Sud a peu d’amitié pour le Nord. Séparé de nous par une institution qui lui donne un caractère particulier, qui l’expose au blâme, et qui ne lui permettra jamais d’égaler notre prospérité, le Sud ne peut pas nous regarder de bon œil. Il grossit nos défauts. Il est aveugle pour nos vertus. Dans le Nord, il n’y a point d’inimitié contre le Sud. Nous sommes trop occupés, et trop heureux pour haïr. Nous nous plaignons qu’on ne nous rende pas bienveillance pour bienveillance. Nous nous plaignons que notre commerce et notre industrie ne soient pas toujours bien accueillis dans le Sud. Bien plus, nous sentons, quoiqu’il nous coûte de le dire, que dans le Congrès, sur le terrain commun de la confédération, nous avons eu à supporter un ton et une conduite que le froid tempérament du Nord pouvait seul
endurer. Nous ne voulons pas descendre plus bas; nous ne voulons pas que notre confédération s’étende sur les solitudes du Mexique, pour nous donner des maîtres plus puissants. L’ancienne balance du pays nous est assez défavorable; nous ne voulons pas qu’on y jette un nouveau poids qui déciderait de notre infériorité politique et de celle de nos enfants. Je vous exprime, Monsieur, les sentiments du Nord. Peut-être y a-t-il une part de préjugés. Des jalousies , souvent mal fondées sont le fruit nécessaire des confédérations. Aussi ne faut-il pas adopter des mesures qui troublent d’une manière xiolente, inattendue, contre nature, les vieilles distributions du pouvoir, et qui n’ont point d’autre but.
L’annexion du Texas sera encore dangereuse d’une antre manière pour l’Union. Elle donnera une nouvelle violence et une nouvelle passion à la discussion de l’esclavage. On sait bien que dans le Nord, la majorité a découragé la discussion de ce sujet ; c’est la nécessité, disait-on , qui a imposé l’esclavage, et on n’est pas libre de l’arrêter à volonté; laissons agir par euxmêmes les États où il existe : ils sauront y trouver un remède. Mais aujourd’hui si vous faites de l’esclavage un système politique, si c’est le lien qui unit les États du Sud dans leur effort pour établir leur suprématie politique, soyez sûr qu’un nouveau sentiment animera bientôt le Nord. Ce sera la réunion de tous les sentiments moraux, religieux, politiques et patriotiques. Le feu maintenant étouffé éclatera et, par conséquent, de nom elles jalousies, une nouvelle irritation, seront excitées dans le Sud. Chose étrange, que le Sud songe à consolider l’esclavage par des moyens violents!
La violence augmente nécessairement les maux qu’on veut supprimer. Par exemple, en déniant le droit de pétition à ceux qui demandaient l’abolition de l’esclavage dans un district soumis à la juridiction immédiate des Élats-l nis (I), le Sud a éveillé un esprit qui accablera le Congrès de pétitions, jusqu’à ce que ce droit soit rendu. L’annexion du Texas serait une mesure qui aurait le même caractère injurieux, et soulèverait contre l’esclavage une hostilité déclarée, interminable; hostilité dont nous n’avons pas \ u d’exemple, et qui produirait une réaction fatale pour l’Union.
L’annexion du Texas soulèvera des questions constitionnelles et des conflits qu’on ne pourra régler. On sait bien que le Mord finit par se résigner à l’accession de la Louisiane et de la Floride, à cause de l’utilité manifeste de ces deux acquisitions. Mais on a douté sélicusement si. dans les deux cas, on n’avait pas dépassé les pouvoirs confères par la constitution. « Au temps de l’acquisition de la Louisiane, M. Jefferson lui-même pensait, après mûre réflexion, que suivant la constitution des États-Unis, l’autorité chargée de faire les traités n’était pas compétente pour acquérir d’une puissance étrangère un territoire, et l’annexer à l’Union. 11 estimait qu’un amendement de la constitution serait nécessaire pour sanctionner un tel acte. Dans une lettre au gouverneur Lincoln , il donne même la formule de l’amendement qu’il propose pour admettre la Louisiane dans l’Union: mais il ajoute que moins on parlera de la difficulté constitutionnelle mieux
(1) ('.'est le district île Colombie, où est établi Washington, siège du Congrès. On sait qn'anjourd’liui l esclaiase > est aboli. fJidil.J
oa fera. On en parla très-peu, et il y eut un consentement général et tacite, à cause des grands et incalculables avantages qu'on attendait de cet achat, au pointde vue national. L’acquisition du Texas, dans les circonstances actuelles, présenterait une question toute différente (I). »
Il est vrai qu’en règle générale le droit d’acquérir un territoire appartient à la souveraineté. Mais la souveraineté de notre gouvernement national est une souveraineté limitée. La constitution a été un compromis fait entre des États indépendants, et on n’ignore pas que les rapports géographiques et les intérêts locaux furent au nombre des conditions essentielles du compromis. Nous voulons bien qu’on fasse de nouvelles additions de territoire, quand l’intérêt public est universellement reconnu. Mais peut-on admettre que la constitution donne au Président et au Sénat le droit d’ajouter un vaste empire aux États-Unis, et cela afin de déranger la balance qui existe entre les différentes provinces, ou afin d’assurer l’ascendant de quelques partiesde la confédération? La constitution n’a-t-elle pas été fondée sur des conditions ou des considérations qui ont plus d’autorité que les articles particuliers, et dont la violation serait la mort de notre Union? En outre, l’admission du Texas soulève une question nouvelle. Nous n’achetons pas un territoire, comme dans le cas de la Louisiane, mais nous recevrons dans la confédération un État indépendant et souverain. L’autorité qui fait chez nous les traités a-t-elle ce droit? Peut-elle introduire dans l’Union des nations étrangères , quelque grandes qu’elles soient ?
(1) Norlh american lieview, Juin 1836.
Est-ce que cette question ne porte pas sa réponse avec elle? Admettre un pareil droit, n’est-ce pas annuler l’ancien contrat?
Pour moi, dans le cas où l’annexion du Texas aurait lieu, il me semble que c’est non-seulement un droit, mais un devoir pour les États libres, de dire aux États à esclaves : « Nous considérons cet acte comme la dissolution de l’Union. Les conditions essentielles du pacte national .sont violées. Nous vous resterons fidèlement attachés, mais nous ne nous joindrons pas à vous dans cette nouvelle et injuste acquisition. Nous ne voulons pas prendre part à vos guerres avec le Mexique et l’Europe, à vos plans qui étendent et perpétuent l’esclavage, à vos projets de conquête, à votre injuste butin. » Personne plus que moi n’apprécie l’Union, comme moyen de nous donner la paix. Mais avec le Texas, nous n’aurons plus de paix. Le Texas, en entrant dans la con- * fédération, y apportera avec lui la guerre intérieure et la guerre étrangère. Il changera nos rapports avec les autres pays et nos rapports intérieurs. Une séparation pacifique avant l’annexion nous menace de moins de maux, qu’une dissolution lente, fiévreuse de l’Union, telle qu’on peut l’attendre de cette funeste innovation.
Je ne suis qu’un individu dans une nation de quinze millions d’àmes, et, comme tel, je puis paraître trop peu de chose pour protester contre une mesure publique. Mais dans ce pays, le plus obscur individu a sa part de souveraineté, et il est responsable des actes publics, à moins qu’il ne s’exempte du crime par une opposition proportionnée à l’idée qu’il se fait du mal. Pour moi je dirai donc que, tout en redoutant la séparation
et quoique cet événement détruisît mes plus douces espérances, je m’y soumettrais plutôt qu’à l’admission du Texas. Je recule devant cette souillure. Je recule devant un acte qui nous engage dans une carrière de brigandage et de guerre, un acte qui nous oblige à souteniret à étendre l’esclavage sans limite et sans fin. Je ne veux pas de cette responsabilité. Je crains de vivre sous les lois d’un gouvernement qui adopte une semblable politique, qui se laisse emporter par un pareil esprit.
En vérité, si le Sud tient à s’incorporer le Texas comme un nouveau soutien pour l’esclavage, il ferait bien de demander la séparation. Ce serait la meilleure manière de pourvoir à sa sûreté. Il devrait se garder avec soin de toute communication avec les États libres. 11 ne devrait pas permettre qu’aucun de nos chemins de fer traversât ses frontières, 11 devrait s’interdire tout commerce avec nous par terre et par mer. Bien plus, il devrait s’isoler du monde civilisé tout entier. Car, de partout il sera envahi par une influence hostile à l’esclavage. 11 devrait emprunter le code du dictateur du Paraguay, et fermer hermétiquement ses portes, contre l’infection des livres, des visites, des opinions des étrangers. L’orgueil, aussi bien que le soin de son propre salut, devraient lui enseigner l’isolement; car en proclamant que l’esclavage est un bien qu’on doit étendre et perpétuer, le Sud perd le rang qu’il désire occuper entre les sociétés civilisées. 11 ne peut être reconnu comme un égal par les autres États. En ce point, le monde a porté son décret, et ni protestations, ni clameurs, n’étoufferont la voix puissante et solennelle de l’humanité, voix qui acquiert de la force avec chaque génération nouvelle. Un État
qui reconnaît les maux de l’esclavage et ne le maintient qu’au nom de son propre salut, parce que cette première loi de la nature semble exiger un changement graduel, cet État peut garder le respect de ceux même qui croient ces craintes mal fondées. Mais un État qui se rive à l’esclavage par une attache indissoluble, par choix, par affection, avec l’intention de répandre au loin le fléau, deviendra la honte des nations , et tout ami de l’humanité secouera contre lui la poussière de ses pieds.
V. J’arrive maintenant à la dernière partie de cette lettre. Je dis que la cause de la liberté, cause plus sacrée encore que celle de l’Union, nous interdit l’annexion du Texas. Il est clair que cette mesure agira d’une façon désastreuse sur la morale et les principes de ce pays, car elle sanctionne le brigandage, elle enflamme la cupidité, elle encourage des spé- . culations criminelles, elle introduit dans la confédération un État dont toute l’histoire est la violation de la morale et de l’honnêteté, elle viole la foi nationale, elle se propose des fins injustes et inhumaines, elle nous met en opposition avec les efforts de la philanthropie et le progrès du monde civilisé. Elle propagera une corruption morale, qui déjà n’est que trop mûre parmi nous, et ainsi elle ébranlera les fondements de la liberté à l’intérieur, et la fera honnir à l’étranger. Ce sera trahir la grande cause qui nous a été confiée entre toutes les nations.
Que la liberté dépende des mœurs, c’est un axiome usé, et je ne songe nullement à m’étendre sur cette vérité générale. Je dis seulement qu’il est nécessaire en ce moment qu’on nous remette cette vérité sous les yeux ;
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la négliger, c’est nous exposer au plusgranddanger.il y a chez nous des symptômes de corruption, qui nous montrent que nous n’entrerons pas dans Ja carrière du crime sans courir des risques particuliers. Je ne puis bien traiter ce sujet sans parler aussi franchement de notre pays que je le ferais de tout autre ; et par malheur nous avons une telle habitude d’être encenses et flattés, nous sommes si accoutumés à considérer la réputation comme un intérêt plus important que la moralité, qu’on pourra interpréter ma franchise comme uneœspèce de trahison. Mais il serait mal de faire des concessions à cette dangereuse faiblesse. Je crois que la morale est le premier intérêt d’un peuple, et qu’elle exige des nations comme des individus la connaissance de soi-même. Celui <jui aide une société à se comprendre elle-même, et lui fait choisir une règle supérieure de conduite, celui-là est le vrai patriote, et contribue pins que personne à la gloire durable de son pays.
J’ai dit qu’entrer dans une nouvelle carrière de crime, c’est exposer notre liberté à de grands dangers. Nous sommes déjà trop corrompus. En un point nos institutions ont trompé l’attente universelle. Elle ne nous ont pas donné cette élévation de caractère qui est le bien le plus précieux, et à vrai dire Je seul bien essentiel de la liberté. Notre prospérité, sans doute, a étonné le monde; mais cette prospérité a souvent contrarié la noble influence des institutions libres. La condition particulière de notre pays et de notre époque nous a inondés de richesse, et le cœur humain n’est pas assez fort pour résister à une tentation si violente. J.a fortune nous est devenue plus chère que la liberté. Le gouvernement est considéré plutôt comme un moyen d’en-
richir le pays que d’assurer les droits des individus. Nous nous attachons au gain, comme au bien suprême. Que sous l’empire de cette passion dégradante, les plus hautes vertus, l’indépendance morale, la sim^ plicité de mœurs, la droiture, le respect de soi-même, le respect d’autrui, qui sont la gloire et la sauvegarde d’une république, disparaissent et fassent place aux calculs et aux jouissances égoïstes, au luxe et à l'extravagance, à des entreprises grosses d’inquiétude, d’envie et de mécontentement, à l’esprit d’aventure, à l’agiotage et au jeu, c’est ce qui n’étonnera aucun de ceux qui ont étudié la nature humaine. L’invasion du Texas par nos concitoyens est un triste commentaire de notre moralité nationale. Nous relèverons-nous jusqu’à la force et au désintéressement qui font les hommes libres, sans quelque rude épreuve, sans que notre prospérité soit frappée de quelque coup éclatant, c’est une question qu’il n’est pas aisé de résoudre.
Il y a d’autres sujets d’alarmes. On voit dans la nation un esprit de désordre qui, s’il n’est pas réprimé, menace de dissoudre notre société. Dans les anciens États eux-mêmes, l’émeute prend le gouvernement entre ses mains, et un misérable journal n’a pas de peine à pousser la foule à des actes de violence. Aux frontières du Texas, nous voyons le bras de la loi paralysé par les passions des individus. On se charge de protéger les droits que le gouvernement seul a mission de défendre. Le citoyen, toujours armé pour sa défense personnelle, porte avec lui la preuve continuelle de la faiblesse de l’autorité. Des tribunaux improvisés qui se substituent d’eux-mêmes au cours régulier de la justice, et les châtiments infligés immédiatement par la frénésie
populaire, indiquent un peuple qui n’esl qu’à demi sorti de la barbarie. Je ne sache pas qu’un pays civilisé ait présenté, l’année dernière, un spectacle aussi atroce que celui d’un noir brûlé à petit feu, dans le voisinage de Saint-Louis; et cet infernal sacrifice n’était pas offert par quelques dénions rassemblés de tous les coins du pays, mais par la foule d’un seul endroit. Ajoutez à tout cela les droits de la parole et de la presse envahis par la violence; tant d’audace en même temps que tant de patience dans le pays nous forcent à croire qu’une portion considérable de nos concitoyens ne comprend plus les premiers principes de la liberté.
C’est un fait incontestable qu’à la suite de ces symptômes, la confiance que mettent dans nos institutions libres un grand nombre d’hommes réfléchis a beaucoup diminué. Quelques-uns en désespèrent. Cette première colonne de la liberté publique, la confiance mutuelle des citoyens, est ébranlée. L’opinion se répand qu’il nous faut chercher la sûreté de notre vie et de nos biens dans un gouvernement plus fort. Des gens, qui en public parlent de la stabilité de nos institutions, énoncent tout bas leurs doutes, leur mépris peut-être. Ces craintes sont si communes qu’on les connaît même en Europe. 11 n’y a pas longtemps que je recevais d’Angleterre une lettre écrite par un ami fervent et éclairé de la liberté, et dans laquelle il me suppliait de lui dire quel fonds il devait faire sur' les récits d’un de ses compatriotes qui revenait des États-Unis. Ce voyageur rapportait que, dans une société des plus respectables, on lui avait dit mainte et mainte fo s que l’épreuve de la liberté n’avait été ici qu’un échec, et que la foi dans nos institutions avait disparu. Que celte personne ait mal
compris ce qu’on disait, nous le reconnaissons tous ; mais le vieil enthousiasme de la liberté n’a-t-il point refroidi parmi nous ? La vieille jalousie du pouvoir est-elle aussi vive, aussi intraitable? Les partis craignent-ils autant d’usurper sur la constitution et sur les droits des minorités ? En un point, avouons-le tous, il y a du changement. Au temps de notre enfance, quel vif intérêt ce pays prenait au succès des institutions libres chez les peuples étrangers? Avec quel battement de cœur nous suivions l’effort des opprimés? Combien d’entre nous étaient prêts à sacrifier leur vie pour la cause de la liberté î Et maintenant qui songe à la liberté des autres peuples? Qu’il est rare de toucher ce sujet ! Une fouie de personnes, découragées par la licence qui règne ici, doutent de là valeur des institutions populaires, surtout chez des nations moins éclairées que nous; tandis que le grand nombre, attaché au gain, n’a pas une pensée à donner aux luttes de la liberté. Pourvu qu’on fasse .un commerce lucratif avec les nations étrangères, on se soucie peu qu’elles soient libres ou esclaves.
Voilà, dira-t-on, un tableau trop sombre de notre condition morale. Mais chez moi on me range parmi ceux qui espèrent contre l’espérance; et j’ai toujours condamné comme un crime la faiblesse de ceux qui déplorent la corruption des temps, et ne lèvent pas un doigt pour lui résister. Je suis loin, bien loin de désespérer. Mes craintes sont celles d’un arni de la liberté. Parmi de sombres présages, j’aperçois des influences favorables, des remèdes, des contre-poisons. Je sais bien que chez nous le vice fait plus de bruit et s’affiche plus que la vertu. Je sais que les prophètes qui annoncent la ruine de nos institutions se trouvent d’ordinaire dans
le parti qui n’est plus au pouvoir, et que plus d’un sinistre augure doit être tnis au compte du désappointement et de la colère. Je ne doute pas non plus qu’un péril imminent ne réveillât l’esprit de nos pères chez des gens engourdis par le hien-ètreet la sécurité. Il est vrai aussi, qu’avec tous nos défauts, il y a ici plus d’intelligence, de moralité, de respect personnel que dans toute autre société. Et cependant je suis forcé de reconnaître chez nous un degré de corruption qui menace la liberté et nos plus chers intérêts. 11 nous faut repousser, comme le plus terrible fléau qui puisse fondre sur nous, une politique qui favorise la corruption, une politique qui multipliera à l’infini les crimes publics et privés. Déjà la liberté combat dans le monde avec trop de chances contraires, ne donnons pas de nouveaux avantages à ses ennemis.
Qu’à l’étranger la cause républicaine souffre des défauts et des crimes de nos concitoyens, cela est aussi certain qu’il est vrai que chez nous on regarde cette cause sainte avec un scepticisme croissant. A l’étranger, république et États-Unis sont deux mots synonymes, et il est sûr que depuis quelque temps le nom Américain ne grandit pas dans le monde. Pendant que je m’occupais de cet écrit, il m’est venu un journal d’Angleterre, qui associe notre pays et la Lynchlaw (I ) aussi naturellement que si cette prétendue loi était une de nos institutions. On cite les États-Unis comme une preuve de la dégradation qu’entraîne le régime populaire. Lorsqu’il y a quinze ans je visitai l’Angleterre, on m’exprimait avec franchise des sentiments républicains. Il est proba-
(1) La loi de la Lanterne, la loi de la force, la justice populaire.
(Édit.)
ble qu’au jourd’hui je n’entendrais rien de pareil. Les esprits semblent revenir vers des principes plus sévères de gouvernement, et nous sommes responsables de ce changement. On croit à l’étranger, que chez nous la propriété est moins sûre, l’ordre moins stable, la loi moins respectée, les liens sociaux plus facilement brisés, la religion moins protégée, la vie moins sacrée qu’ailleurs. Sans doute, les préjugés des nations étrangères, et l’intérêt des gouvernements étrangers, ont fort exagéré ce qu’il y a de mal ici. On impute au pays tout entier ce qui se passe dans les parties les moins civilisées, et on cite des atrocités accidentelles comme si c’étaient des habitudes. Mais qui ne sent que nous avons donné un prétexte à ce blâme ? et ce blâme, le rendrons-nous éternel, le changerons-nous en indignation et en haine, par l’adoption d’une politique contre laquelle se révoltent les sentiments du monde chrétien ? Ferons-nous du nom de république un objet de dégoût et d’horreur pour toutes les nations, en employant notre puissance à consolider et à étendre l’esclavage, en résistant aux efforts qu’on fait partout pour l’abolir, en respectant moins les droits de l’homme que ne le font les monarchies?
Quand nous songeons à la croissance probable de ce pays, aux millions d’hommes qui se répandront sur notre territoire, à la carrière de progrès et de gloire ouverte à ce nouveau peuple , à l’impulsion que des institutions libres, si elles réussissent, donneront à la philosophie, à la religion, aux sciences, à la littérature et aux arts; quand nous pensons au vaste champ où doit se faire l’expérience de ce que peut accomplir la liberté humaine; à la brillante page d’histoire que nos pères ont
remplie, et aux avantages que leurs peines et leurs vertus nous ont donnés pour continuer leur oeuvre; comment ne pas céder à une vision de gloire pour notre patrie, vision devant laquelle s’éclipsent toutes les gloires du passé? Y a-t-il de la présomption à dire que, si nous ne manquons ni à nous-mêmes ni au monde, nous ferons sentir notre intluence sur tout ce continent , que nous répandrons notre langage, nos lois et notre civilisation sur un espace plus grand que celui où jamais nation lit sentir ses l>ienf’aits? Et sommes-nous prêts à échanger ces espérances et la grandeur de cet empire moral contre les conquêtes de la violence? Sommes-nous prêts à tomber au niveau des nations sans principes, à nous contenter d’une grandeur vulgaire et criminelle, à adopter dans notre jeunesse des maximes et des fins qui marqueront notre avenir du sceau de la tyrannie, de l’avarice et de la honte ? Ce pays ne peut entrer dans la carrière ordinaire de la rapacité nationale, sans se couvrir d’une infamie particulière. Notre, origine, nos institutions et notre position sont uniques. et toutes favorisent une conduite honorable et droite. Nous n’avons pas l’excuse des peuples renfermés dans d’étroites limites ou menacés par la suprématie de voisins ambitieux. Nous abandonner à une politique égoïste, c’est pécher avant la tentation ; c’est renoncer pour rien à des occasions de grandeur telles qu’il n’en fut jamais accordé à aucun autre peuple.
J’ai dit le peu de sagesse avec lequel nous sommes habitues à parler de notre destinée. Nous sommes destinés (c’est le mot) à peupler l’Amérique du Nord ; et enivrés de cette idée, peu nous importe de quelle manière nous accomplirons notre mission. Nous répandre,
supplanter les autres, couvrir un espace sans bornes, telle est notre ambition; peu importe, du reste, qu’elle influence nous répandrons avec nous. Pourquoi ne pas nous élever à une plus noble conception de notre destinée ? Pourquoi ne pas sentir que notre tAche, c’est de porter sur ce continent la liberté, la religion, la science, et une plus noble forme de l’humanité? Et pourquoi oublier que pour propager ces biens, il faut d’abord les cultiver chez nous; et que tout ce qui nous corrompt fera de notre influence, à mesure qu'elle s’étendra, non plus un bienfait, mais une malédiction pour ce nouveau monde? C’est une opinion commune en Europe, que nous répandrons une civilisation inférieure sur l’Amérique du Nord; que l’esclavage et la façon dont nous nous absorbons dans l’amour du gain et des choses extérieures nous condamne à rester en arrière de l’ancien monde dans ces occupations qui sont la gloire de l’humanité : la philosophie, l’amour de la littérature et des arts, nobles goûts qui donnent de l’éclat aux autres pays. Je ne suis pas assez prophète pour lire notre sort. Je crois cependant que c’est nous-mêmes qui déciderons de notre a\enir. Je crois que la destinée d’une nation tient à son caractère, aux principes qui dirigent sa politique et qui règlent le cœur des citoyens. Je m’appuie sur la loi morale et éternelle de Dieu. Une nation qui renonce à cette loi et qui la brave ne peut pas être libre, ne peut pas être grande.
Pour les hommes religieux, et il y en a beaucoup parmi nous, c’est un devoir de lire l’histoire future de leur pays, non pas dans les flatteries des politiques, mais dans les avertissements de la conscience et dans la parole de Dieu. Ils savent , et ils doivent
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répéter aux autres, qu’une nation ne peut pas consolider des institutions libres et s’assurer une prospérité durable par le crime. Us savent que le châtiment attend les sociétés aussi bien que les individus; et ils devraient trembler au milieu de leurs espérances lorsqu’avec la conviction de cette vérité sacrée, ils regardent leur pays. Qu’ils considèrent avec quelle clarté se manifeste maintenant la volonté de Dieu, qu’il considèrent les bienfaits dont la Providence nous a comblés avec une profusion sans exemple ; et qu’ils voient ensuite quelle est notre ingratitude pour ces dons innombrables, et quel abus nous avons fait de ces bontés en les employant à satisfaire nos sens et notre égoïsme; qu’ils voient notre avarice sans mesure et sans loi , notre esprit de parti sans principes, notre perfidie et notre cruauté envers la race indienne; et alors qu’ils tremblent que la coupe de la colère céleste ne se remplisse pour nous? Des hommes plongés en eux-mêmes et dans les intérêts matériels, athées par le cœur et par la vie, peuvent railler l’idée d’un châtiment national, parce qu’ils ne voient pas le bras de Dieu s’étendre pour détruire les sociétés coupables. Mais est-ce que l’histoire entière n’enseigne pas que les passions déchaînées d’un peuple criminel sont des ministres de vengeance plus terribles que tous les fléaux du ciel? Pour châtier et détruire, Dieu n’a pas besoin de miracles. En chaque société il y a des éléments de discorde, de révolution et de ruine, renfermés dans l’âme humaine ; il ne faut qu’un nouvel ordre d’événements pour les en tirer, pour les enflammer, pour ébranler et renverser tout l’édifice social. Jamais causes plus actives de changements n’ont menacé les choses humaines. La lutte de principes opposés sou-
lève et fait trembler le monde, comme la force des feux qu’elle renferme dans son sein fait trembler la terre. Ce n’est pas l’heure de la présomption, l’heure de défier le Cifl par de nouveaux crimes, i’heure de donner une nouvelle carrière à la cupidité et à l’ambition. Les hommes qui craignent Dieu doivent craindre pour leur pays dans ce jour de provocation, et c’est trahir la patrie que de considérer en silence la consommation d’un grand crime national qui ne peut manquer d’attirer un châtiment épouvantable.
En lisant ces pages, il est des gens qui riront de ma simplicité. Est-ce à un politique qu’on allègue la morale. la religion, le désintéressement, un but élevé? La conduite de l’homme qui s’est embarqué dans la vie publique, ne se règle-l-elle pas suivant l’action que les événements peuvent exercer sur sa popularité du jour? La vertu et la liberté sont bonnes pour arrondir des phrases dans le sénat, mais n’y décident point les votes. Voilà ce qu’on pense. Mais je ne crois pas que la vie publique soit nécessairement dégradante, ni qu’un homme d’État soit incapable de porter ses regards plus haut que lui-méme. La vie publique en appelle aux plus nobles comme aux plus bas instincts de notre coeur. Elle donne une renommée durable, aussi bien que la célébrité du moment. En fournissant l’occasion d’agir sur les intérêts immenses et permanents d’une nation, elle crée souvent un sentiment profond de responsabilité, et une abnégation généreuse. J’ai une foi trop grande dans la nature humaine, pour ne pas croire à l’influence des grandes vérités et des nobles mobiles sur toutes les classes, et principalement sur les hommes d’une intelligence supérieure. Il y a un accord na-
turel entre un grand esprit et un noble but. Personne n’est plus capable de sacrifice que celui qui a le plus à sacrifier, et qui, en s’offrant lui-même, fait à l’humanité la plus grande des offrandes. Avec cette conviction, je ne me laisse pas décourager par l’ironie et la raillerie de ceux qui pensent que je prêche dans le désert en montrant que l’honnêteté nationale est la condition essentielle de la liberté et de la grandeur. Pour vous, Monsieur, la droiture n’est pas un mot vide de sens; une mesure grosse de corruption et de honte éternelle pour votre pays ne vous paraîtra jamais qu’un terrible fléau.
J’ai terminé la tâche que j’ai dû entreprendre. Que je ne me sois jamais trompé, c’est ce que je ne puis espérer. Que je sois parfois tombé dans l’exagération, l’ardeur avec laquelle j’ai écrit peut me le faire craindre. Mais je n’ai aucun doute sur la vérité essentielle des idées que j’ai soutenues. Il est fort regrettable qu’un pareil sujet ait si peu occupé l’attention du Nord. La crise pécuniaire dont nous souffrons, absorbe l’esprit public. Et cependant, quand cette crise sans exemple devrait augmenter et se prolonger bien au delà de toutes nos craintes, ce ne serait qu’un mol léger, auprès de l’annexion du Texas. Je compte que le peuple ne s’endormira pas au bord de ce précipice, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour réfléchir et se sauver. On n’a donné que trop de temps pour mûrir ce projet inique. Je ne doute pas que dans le Sud même il n’y ait de l’opposition; si elle se manifestait avec quelque force la mesure échouerait. C’est aux autres États qu’il appartient d’élever contre l’esclavage une voix forte comme la voix de plusieurs océans. Les querelles de parti doivent s’ef-
facer devant ce grand intérêt commun. La volonté du peuple, trop forte, trop constante pour qu’on puisse lui résister, devrait s’exprimer au Congrès, dansdes remontrances venues des villes, des comtés et des États. Que tout homme qui sent la grandeur du mal ne se contente pas de regrets inutiles, mais que chacun formule son opposition de façon à animer ses voisins et à peser sur les gens qui sont au pouvoir.
Ceux qui ne sont pas de mon avis m’attribueront des motifs indignes, je le sais. C’est la façon ordinaire d’écarter des vérités gênantes et cela peut réussir quand l’auteur n’est pas connu. Qu’il me soit donc permis d’affirmer qu’au milieu des nombreux défauts de cette lettre, on ne peut pas compter celui d’une mauvaise intention. La peine avec laquelle je me suis décidé à écrire me prouve que je n’ai pas été poussé par quelque aveugle passion. Je n’ai pas cédé d’avantage à l’esprit de parti. Je ne suis engagé dans aucun parti. Je n’ai vraiment pas d’opinion arrêtée sur les sujets qui en ce moment agitent et divisent le pays; ce sont des questions qui, pour être comprises, demandent des hommes qui aient étudié le commerce et les finances. Quant au motif le plus ordinaire des écrivains, le désir d’être remarqué, on me permettra de dire que, pour attirer l’attention du public, je n’ai pas besoin de m’engager dans une controverse qui m’expose à des attaques violentes. Ajouterai-je que j’ai vécu assez longtemps pour savoir le prix des applaudissements. Si je pouvais concevoir la plus faible espérance de parvenir à cette renommée durable que la postérité accorde aux flambeaux et aux bienfaiteurs de l’humanité, sans doute cette perspective me séduirait. Mais la célébrité passagère qu’on obtient
en se mêlant aux querelles du jour, je ne lèverais pas la main pour me l’assurer.
Je crains bien que la chaleur avec laquelle je m’exprime ne paraisse indiquer un esprit trop excité. Cependant en écrivant j’ai toujours senti l’importance du calme, et il m’a semblé que je le conservais. Je n’ai pas préparé cette lettre au milieu de l’agitation, du trouble et de la fièvre des villes, mais dans le silence et la retraite, au milieu des belles et paisibles scènes de la nature. A peine une heure passait-elle sans que je cherchasse quelque soulagement à la fatigue que me causait le travail, en me promenant au milieu des œuvres de Dieu, de ces œuvres qui inspirent le calme, et qui, par leur harmonie, leurs effets bienfaisants, me soutiennent toujours, comme autant d’emblèmes et de prophéties qui m’annoncent un avenir plus harmonieux et plus heureux pour l’humanité. Dira-t-on que vivre ainsi dans la retraite rend incapable de juger les événements du jour, qu’on substitue ses visions aux réalités, et qu’on fait des lois pour un monde qui n’existe pas. Je reconnais le danger d’une semblable position. D’un autre côté il est aussi vrai qu’à vivre dans la foule et à recevoir le contre-coup perpétuel des préjugés et des passions, à épouser un parti et à en attendre sa récompense, l’esprit se ferme à la vérité, et qu’on est mal préparé à sacrifier les intérêts du moment aux principes éternels et au bien-être durable de son pays. Partout notre faible nature trouve de sévères épreuves. Toutes les situations ont leurs dangers. Dans toutes les conditions on est poussé à juger injustement , on est excité à agir injustement. C’est au travers de ces difficultés qu’il nous faut marcher à la vérité et à la perfection.
Il ne faut pas que la peur de ces dangers nous empêche d’agir. Cherchons d’abord à comprendre les obstacles, faisons tous nos efforts pour connaître la vérité, puis alors livrons-nous sans crainte à nos convictions, exprimons-les par nos paroles et par nos actions, nous en remettant pour le résultat à Celui qui acceptera la pureté de nos intentions, et dont la Providence est le gage du triomphe final de l’humanité et de Injustice.
Vous et moi, mon cher Monsieur, nous touchons à cette époque de la vie où les passions perdent beaucoup de leur force, où le désappointement, l’abandon, la chute de nos contemporains à droite et à gauche, et une longue expérience de ce qu’il y a de vide dans la faveur humaine et d’instable dans les biens de la terre, nous enseignent d’une voix sévère à nous mettre au-dessus de l’opinion flottante du jour, à nous appuyer sur la loi éternelle du Droit, à en appeler à un juge plus élevé que l’homme, et à préparer solennellement notre compte final. Permettez-moi, en terminant cette lettre, de vous souhaiter dans la haute position que vous occupez, ce que je demande pour moi dans la vie privée : restons fidèles à nous mêmes, à notre pays, à l’humanité, aux principes bienfaisants de la foi chrétienne, et au Père commun de tous les hommes.
Je suis avec respect,
Votre ami et serviteur,
William E. Chaihixc.
Newport rRhodc-lslandj, I er août 1837.