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face l’émotion de la veille ; au contraire une fois que notre esprit est convaincu, rien n’en peut plus arracher la vérité. C’est là notre grandeur. Alors même que l’intérêt personnel cherche à nous étourdir, une voix intérieure, qui nous domine malgré nous, nous force à céder, ou tout au moins nous juge et nous condamne. Porter la conviction chez un peuple, éveiller en lui cette voix suprême à laquelle l’humanité finit toujours par obéir, c’est l’œuvre la plus belle que l’écrivain puisse se proposer ; c’est celle que Channing a accomplie avec autant de courage que de talent. Je ne veux rien diminuer des services rendus par madame Stowc, mais bien avant elle l'esclavage a été frappé de mort par la main de Channing. Un souffle puissant, inspiré du christianisme, a dissipé tous les sophismes dont le despotisme du maître veut en vain s’envelopper et il ne reste plus rien aujourd’hui pour maintenir cette lèpre dans la société américaine, que l’intérêt des propriétaires et la force de la tyrannie.
Channing du reste n’est pas le premier qui ait demandé l'affranchissement des noirs, et dans un pays aussi chrétien et aussi charitable que les États-Unis, on n’a pas attendu jusqu'à nos jours pour réclamer les droits de l’homme. L’Amérique a toujours prétendu qu’on lui avait imposé l’esclavage ; c'est l’Angleterre qui, dans l’intérêt d’un commerce honteux, a forcé ses colonies à recevoir des cargaisons de nègres, et cela malgré une résistance opiniâtre. En 1772, par exemple, la Virginie, qui n’avait cessé de décourager la traite des noirs en mettant desdroitsà l’entrée de cette marchandise humaine, la Virginie réclamait avec chaleur contre cette importation d’esclaves, qui sacrifiait le bonheur de la colonie au profit de quelques négriers, et empêchait l’établissement de planteurs bien autrement utiles que les nègres. Le 6 mai 1776, la convention de Williamsburg promulguant la constitution du nouvel État de Virginie, mettait au nombre des actes de Georges 111, qui justifiaient la révolte de l’Amérique : « Yusage inhumain de la prérogative royale
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» qui a empêche la Virginie de prohiber par une loi l'introduction des nègres (1). »
A lfc même époque Jefferson préparant un acte immortel, la Déclaration d' Indépendance du 4 juillet 1776, après avoir proclamé en termes solennels : que les hommes ont tous été créés égaux , et doués par leur créateur de droits inhérents et inaliénables, parmi lesquels la vie , la liberté et la poursuite du bonheur , ajoutait le grief suivant à l’énumcration des plaintes que l’Amérique élevait contre le gouvernement anglais, pour justifier l’insurrection aux yeux du monde civilisé.
« Le roi a engagé une cruelle guerre contre la nature humaine elle-même; il en a violé les droits les plus sacrés : la vie et la liberté, dans la personne d’un peuple lointain qui ne l'a jamais oflensé; il a fait prisonniers des malheureux pour les emmener en esclavage dans un autre hémisphère, ou les laisser mourir misérablement dans le transport. Cette conduite de pirate, l’opprobre des infidèles, est la conduite du roi chrétien de la Grande- Bretagne. Résolu à maintenir un marché où l’on vend et l’on achète des hommes, il a prostitué son veto pour supprimer tous les efforts qu’ont fait nos législatures afin de prohiber ou de réduire cet exécrable commerce; et pour que rien ne manque à cet assemblage d'horreurs, il excite maintenant ces malheureux «à se lever en arinescontre nous; cette liberté qu’il leur a volée, il les pousse à l’acheter par le meurtre de ceux à qui il les a imposés; rachetant ainsi le crime commis naguère contre la liberté d’un peuple par les crimes qu’il pousse à commettre contre la vie d'un autre peuple (2). »
Une majorité des plus faibles empêcha cet article de rester dans la déclaration, et fit perdre à l’Amérique une occasion sans pareille ; mais ce texte montre quels étaient les sentiments de Jefferson. Du reste, lorsqu’en 1770 la Virginie
(1) Constitution des treize Etais d'Amérique. Paris 1787, p. 316.
(2) Mcmoirs of Jefferson, 1. 1, p. 20.
fit un Digeste de ses lois, Jefferson, qui ne se tenait point pour battu, voulut introduire dans le nouveau code une disposition qui déclarait libres tous les enfants d’esclaves nés après un temps fixé, et ordonnait qu’on les transportât hors de la province après un certain âge.
« Il pensa cependant, dit-il, que l’opinion n'accepterait pas cette proposition, et aujourd’hui même (1821) elle ne la supporterait pas. Cependant le jour n’est pas éloigné où il faudra bien que l’opinion supporte et accepte cette mesure, ou malheur à elle ! Si quelque chose est écrit dans le livre de la destinée, c’est que ce peupled’asclaves sera libre ; et il n’est pas moins certain que les deux races également libres, ne pourront pas vivre sous le môme gouvernement. La nature, les mœurs, l’opinion ont tiré entre les deux peuples des lignes de distinction qui sont indélébiles. 11 est encore en notre pouvoir de choisir le moyen d’émancipation et de déportation, pour que tout se passe paisiblement, par degrés, de façon à ce que le mai disparaisse insensiblement, etquela place du nègre soit remplie pari passu par l’ouvrier blanc. Si au contraire nous nous en remettons à la force des choses, il faut trembler devant l’avenir. Nous chercherons en vain un exemple dans la déportation ou la destruction des Mores d'Espagne. Ce précédent ne convient pas à notre situation » (1).
Les réflexions de Jefferson n’ont rien perdu de leur gravité; mais chaque jour rend de plus en plus impossible le moyen qu’il proposait. A l’époque où il imaginait la transportation, la Virginie n’avait pas 200,000 esclaves; elle en avait plus de 400,000 en 1824 ; elle en a plus de 500,000 aujourd’hui. En 1790, le nombre de ces malheureux dans tous les États-Unis n’allait pas à 700,000; au recensement de 1850, il s’élevait à 3,204,313 (2). L’heure est passée pour le remède qu’imaginait Jefferson, mais le problème n’en est que plus terrible, et l’avenir plus inquiétant.
(1) Mémoire of Jefferson, t. !, p. 41.
(a) American almanach, 1855, p. t8".
L’opinion de Jefferson était celle de toute cette grande et vertueuse génération qui a doté l’Amérique de la liberté. On sait que dans son testament Washington affranchit scs esclaves. Franklin, le Socrate du Nouveau-Monde, ne fut pas moins ami de la liberté, et dans ses Essais il nous a laissé un morceau achevé, où avec sa finesse habituelle il perce à jour tous les sophismes avec lesquels on défend l’esclavage. Je crois qu’on lira avec plaisir cette, pièce ingénieuse. Il est impossible de cacher plus de sens et de sagesse sous une raillerie plus piquante et plus agréable.