‹ Œuvres de W. E. Channing Traités religieuxChapitre 2 sur 17 · LA LIBERTÉ SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ SPIRITUELLE

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jIj discours prononcé a l’écection annuelle

W 26 mai 1830.

{ «Et Jésus dit aiit Juifs qui croyaient en lui : t Si vous

demeurez attachés à ma parole, vous serez vraiment mes disciples; et vous conuaiirez la vérité, et la vérité vous rendra libres.» Si donc le Fils vous affranchit, vus serez

■ alors vraiment libres. » (J bas, VIII, 31, 32, 36.)

jjt Les Écritures empruntent sans cesse à la nature et à I la vie humaine des explications et des emblèmes de la

' vérité spirituelle. Le caractère, la religion et les bienfaits

' de Jésus-Christ nous sont souvent représentés par des

i images sensibles. Son action sur l’âme est figurée par la

I lumière du soleil, l’union vitale du chef et des membres,

ji le pasteur ramenant le troupeau dispersé, le cep de \igne

^ qui nourrit et. féconde les sarments, les fondations qui

soutiennent l’édifice, le pain et le vin qui fortifient le ^ corps. Dans notre texte nous avons un emblème de l’in-

I fluence ou de la religion de Jésus-Christ, qui est surtout

I intelligible et précieux pour notre société. Jésus- Cbrist

se représente comme donnant la liberté, ce bien suprême des individus et des États; et sans doute il voulait montrer ainsi aux hommes , sous une lumière forte et séduisante, cette libellé spirituelle et intérieure que sa vérité procure aux disciples qui lui obéissent. La liberté spirituelle, la liberté intériêure, c’est le grand présent de Jésus-Christ. Ce sera le sujet principal de ce discours. Je

Digiil^ed by Googlt

* veux prouver qu’elle est pour les hommes le bien suprême, et que la liberté civile et politique n’a de prix qu’aulaut qu’elle vient de cette liberté spirituelle et qu’elle la seconde.

Par ce que je viens de dire, il est aisé de sentir quel sera le ton général de ce discours. J’y soutiendrai que le plus grand intérêt des États, aussi bien que des individus, est un intérêt spirituel; que les biens extérieurs et matériels n’ont de valeur qu’autant qu’ils agissent sur l’esprit, et servent à son indépendance, à sa force et à sa gloire. Et je sais fort bien qu’en parlant ainsi je m’expose aux objections. On dira que je montre mon ignorance de la nature humaine, en essayant d’attacher les hommes par des idées si ralfmées; que je suis un théoricien; que la hberté spirituelle est chose trop impalpable et trop chimérique pour qu’on la propose aux hommes d’État comme une des fins de la législation ; qu’il ne faut pas troubler les gens pratiques avec des rêveries de cabinet; que des réalités grossières et tangibles peuvent seules toucher la multitude, et que parler aux politiques des intérêts spirituels de la société, comme ayant une importance suprême est chose aussi vaine que si l’on essayait d’arrêter avec un souffle la force de l’ouragan.

Je prévois ces objections, mais elles ne m’émeuvent pas. Je crois fermement que la seule vérité qui fasse aux hommes un bien durable, c’est celle qui concerne l’âme et qui en révèle les profondeurs, celle qui nous fait connaître nos facultés et pourquoi nousyavons été créés. Rien ne retarde plus le progrès de la société que les idées basses de ceux qui la dirigent à l’endroit de la nature humaine. L’homme a un esprit aussi bien qu’un corps, et

il faut qu’il le sache; et jusqu’à ce qu’il le sache, qu’il le sente et qu’il en soit pénétré, il ne sait rien. Il faut, en un sens, que son corps s’efface devant son esprit; ou, dans le langage du Christ, il faut qu’il haïsse la vie matérielle en comparaison de la vie intellectuelle et morale qui durera toujours. C’est cependant cette doctrine qu’on déclare trop rafiinée. La vérité utile et pratique, suivant les docteurs les plus autorisés, c’est de savoir que nous avons un corps, et de faire de ce corps notre soin principal ; c’est de savoir que nous avons une bouche à remplir et 'des membres à vêtir; que nous vivons sur la terre pour la cultiver; que nous pouvons amasser des richesses, et que cette puissance est pour une société la mesure de la grandeur. Je n’ai aucun respect pour de telles doctrines. La seule sagesse que je connaisse est celle qui révèle à l’homme ce qu’il est, et qui lui apprend à regarder toutes les institutions et la vie entière comme autant de moyens pour développer et élever l’esprit qui est en lui. Toute politique qui ne reconnaît pas cette vérité me semble creuse. L’homme d’État qui ne calcule pas l’influence que ses mesures auront sur l’esprit d’une nation n’est pas fait pour toucher à un seul des grands intérêts de l’humanité. Par malheur les politiques put rarement compris la sainteté de la nature et de la société humaine. C’est pourquoi le mot police est presque devenu une injure ; c’est pourquoi les gouvernements ont été si souvent les fléaux de l’humanité.

Je n’entends pas déprécier la politique. La meilleure constitution et f’a meilleure administration d’un État sont des sujets dignes de l’étude la plus sérieuse; mais le bonheur public a des fomlements plus profonds. L’homme d’État qui essaye de remplacer par une charte cette

ir

vertu que les lois ont pour objet de servir et d’exalter, ne fera qu’ajouter un nom de plus au long catalogue des politi(iues désappointés. C’est folie de compter sur nos inventions bornées pour assurer au peuple un bonheur que ne lui conquerra pas son caractère. Nous ne pouvons pas abroger les lois éternelles du gouvernement moral de Dieu, et des Constitutions de parchemin, quelque sages qu’elles soient, ne mettront jamais (me société dégradée à l’abri de la responsabilité qui l’attend.

Avec de pareilles convictions, je sens qu’il n’est pas d’enseignement plus pratique que celui qui pénètre' le peuple de l’importance de ses intérêts spirituels. Avec de pareilles convictions, je sens qu’aujourd’hui je ne puis mieux répondre à votre attente qu’en vous faisant estimer, au-dessus de tous les autres droits et de toutes les autres libertés, cette liberté intérieure que le Christ est venu nous apporter. C’est sur ce sujet que j’appelle votre attention.

Et d’abord, on me demandera ce que j’entends par liberté spirituelle, liberté intérieure. La réponse ordinaire et vraie c’est que cette liberté est l’atTranchissement du péché. Mais je crains que pour beaucoup de personnes, sinon pour toutes, ces mots ne soient trop vagues pour leur faire complètement saisir toute la grandeur d’un pareil bien. Permettez-moi donc une courte explication. Ce qu’on peut dire de plus fort pour donner l’idée de cette liberté, c’est qu’elle n’est pas un état négatif, la simple absence du péché ; car on peut attribuer une liberté de cette dernière espèce aux animaux, ou aux enfants qui n’ont pas encore con.science de leurs actions. La liberté spirituelle est l’attribut d’une âme en qui la raison et la conscience ont commencé d’agir, et qui e.st libre par .sa

I)ropi'e énergie, ^lar son attachement à la vérité, par sa résistance à la tentation. Je ne puis donc mieux expliquer mes vues qu’en disant (|ue la liberté spirituelle est l’é- ( ncrgie morale, ou la force d’une sainte résolution qui résiste aux sens, aux passions, au monde, et qui par là ^ affranchit l’infelligence, la conscience et la volonté, de façon à ce qu’elles puissent agir avec vigueur et se développer indéfiniment. L’essence de la liberté spirituelle, c’est la puissance. L’homme qu’une paralysie délivre de ’' scs désirs n’a pas pour cela la liberté intérieure. Celuilà seul est libre qui lutte contre lui-même, et qui, grâce à une résolution morale, soutenue par la foi, dompte les passions qui le dégradent, et échappe à l’esclavage des choses basses pour s’attacher à celles qui sont nobles et pures. Celui-là seul est libre qui, regardant Dieu comme celui qui inspire et récompense la vertu , adopte pour règle suprême la loi qu’il trouve écrite dans son cœur et dans la parole divine, la suit, se respecte, exerce sincèrement ses meilleures facultés, et se développe en faisant le bien; peu importe d’ailleurs la sphère d’action que la Providence lui ait assignée.

Il a pin à la Sagesse suprême de nous entourer de difilcultés et de tentations dès notre naissance, de nous placer dans un monde où faire le mal est souvent profitable, où le devoir est souvent difficile et périlleux, où les vices s’opposent à ce que nous dit un maître intérieur, où le corps pèse sur l’âme, où la matière, par son action continuelle 3ur les sens, s’élève comme une barrière entre nous et le monde spirituel. Nous sommes au milieu d’influences qui menacent l’intelligence et le cœur; et être libre, 'c^est leur résister et les vaincre.

J’appelle libre l’esprit qui maîtrise les sens, qui se dé-

“■“Tligili.'od by Googli

fend contre rapi>étit brutal, qui méprise le plaisir et la I>eine cpiand il les compare à sa propre énergie, qui voit au delà du corps et reconnaît sa propre valeur et sa grandeur, qui passe la vie, non pas à demander ce qu’il boira où ce qu’il mangera, mais dans la faim, la soif et la poursuite de la justice.

J’appelle libre l’esprit qui échappe à l’esclavage de la matière, qui, au lieu de s’arrêter à l’univers matériel et d’en faire une prison, le franchit pour arriver au Créateur, et dans les marques éclatantes de l’Esprit infini , dont ce monde porte partout l’empreinte, trouve des secours pour s’élever.

J’appelle libre l’esprit qui garde avec jalousie ses facultés et ses droits, qui n’appelle personne : maître, qui ne se contente pas d’une foi passive ou héréditaire, qui s’ouvre à la lumière d’où qu’elle vienne, qui accueille une nouvelle vérité comme un ange descendant du ciel, qui, tout en consultant les autres, interroge davantage l’oracle qu’il a en lui -même, et se sert des enseignements du dehors, non pour remplacer, mais pour aviver et exalter ses propres facultés.

J’appelle libre l’esprit (jui ne met point de bornes à son amour, qui ne s’emprisonne pas en lui -même, ou dans une secte, qui reconnaît dans tous les hommes l’image de Dieu et les droits des enfants de Dieu, qui aime la vertu et sympathise avec la souffrance partout où il les trouve, qui dompte l’orgueil, la colère et la paresse, et s’offre en victime volontaire à la cause de l’humanité.

J’appelle libre l’esprit qui ne se laisse pas façonner passivement par les choses extérieures, qui ne se laisse pas entraîner par le torrent des événements, qui ne cède pas

au hasard de l’heure présente, mais qui plie les événements pour les faire servir à son progrès, et agit d’après un ressort intérieur, d’après des principes immuables, et adoptés après réflexion.

J’appelle libre l’esprit qui se défend contre les usurpations de la société, qui ne rampe pas devant l’opinion, qui se sent justiciable d’un tribunal plus élevé que celui des hommes, qui respecte une loi plus haute que la mode, qui se respecte trop pour être l’esclave ou l’instrument soit de la foule, soit d’une minorité.

J’appelle libre l’esprit qui, dans sa foi en Dieu et en la vertu, a rejeté loin de lui toute autre crainte que de mal faire; l’esprit que ni le danger ni les menaces ne peuvent asservir, qui est calme au milieu du tumulte, et se possède lui-même quand tout le reste est perdu.

J’appelle libre l’esprit qui résiste à l’esclavage de l’habitude, qui ne se répète point et ne copie pas machinalement le passé, qui ne vit pas sur ses anciennes vertus, qui ne s’asservit pas à des règles formelles, mais qui oublie ce qui est en arrière, pour écouter si la conscience ne lui donne pas des avertissements plus élevés, et qui aime à se produire par des efforts nouveaux et supérieurs.

J’appelle libre l’esprit qui est jaloux de sa liberté, qui SC gerde bien d’aller se noyer dans la foule, et qui conserve l’empire sur lui-même comme étant un empire plus noble que celui de runivers.

Enfin, j’appelle libre l’esprit qui, sentant son affinité avec Dieu, et confiant dans les promesses que Jésus Christ nous a faites en .son nom, se dévoue sincèrement au développement de toutes ses facultés, t[ui franchit les limites du temps et de la mort , qui espère avancer

toujours, et qui trouve une force inépuisable, pour l’action aussi bien que pour la souffrance, dans la perspective de l’immortalité.

Telle est la liberté spirituelle que le Christ est venu nous apporter. Elle consiste dans la force morale, dans l’empire sur soi-même, dans le développement de la pensée et de l’amour, et dans l’exercice sans limites de nos meilleures facultés. C’est là le bien suprême du christianisme, et on ne peut comprendre que Dieu nous en puisse donner un plus grand. Je sais qu’il est des yeux à (pii ce bien parait trop subtil pour qu’on en fasse la fui suprême de la société et du gouvernement. Mais notre scepticisme ne peut changer la nature des choses. Je sais combien cette liberté est mal comprise, et combien on en use peu , je sais combien les hommes sont esclaves des sens, des passions et du monde; et je sais aussi que cet esclavage les rend misérables, et que, tant qu’il durera, nulle institution sociale ne leur donnera le bonheur.

Maintenant, comme je l’ai dit, je veux montrer que la liberté civile ou politique a peu de prix si elle ne vient pas de cette liberté spirituelle, si elle ne l’exprime pas, si elle ne la fortifie pas. Je regarde la liberté politique comme le bien suprême des États, parce qu’elle sert la force et l’élévation de l’esprit. Et ce n’est pas là une vérité si étrange ou si obscure qu’elle ait besoin de preuves ou d’explications laborieuses. Considérez en effet ce que signifie ce mot de liberté politique. C’est l’absence de toute restriction, hormis celles que demande le bien public. Et pourquoi et dans quel intérêt écarter ces restrictions? C’est afin que les hommes puissent produire leurs facultés et agir par eux -mêmes. Une action

vigoureuse el iortifiaute est le premier fruit de toute liberté extérieure. Pourquoi briser les fers du captif, sinon pour qu’il mette en jeu ses membres affranchis? Pourquoi lui ouvrir sa prison , sinon pour qu’il en sorte, qu’il ouvre les yeux devant l’espace, qu’il use et qu’il jouisse de toutes ses facultés ? La liberté qui ne sert pas l’action et ne développe pas la puissance n’est qu’un nom et 110 vaut pas mieux que l’esclavage.

Le premier bienfait des institutions libres est visible et /d’un prix inexprimable. Ce premier bienfait, c’est d’aider à la liberté de l’iline, c’est de donner carrière aux facultés humaines, c’est de livrer l’individu à ses propres ressources et de l’appeler à faire son propre bonheur. C’est, en affranchissant l’intelligence, de favoriser la force, l’originalité, l’agrandissement de la pensée ; c’est , en alfranchissant le culte, de favoriser l’ascension de l’âine vers Dieu; c’est, en affranchissant le travail, d’exciter l’csiirit d’invention et d’entreprise à explorer et à soumettre le monde matériel, et à délivrer ainsi l’espèce humaine de ces tristes besoins et de ces souffrances physiques (jui ré t reçussent et fanent l’intelligence; c’est d’entretenir de nobles sentiments : la franchise, le courage et le respect de soi-même.

Les institutions libres ne servent pas médiocrement à la liberté et à la force de l’esprit, en enseignant aux hommes qu’ils sont égaux et qu’ils ont le droit et le devoir de se gouverner eux-même; et, pour moi, la supériorité d’un gouvernement électif consiste surtout dans le témoignage qu’il rend à ces nobles vérités. On a souvent ditque c’était un code de bonnes lois et non la forme du gouvernement qui faisait le bonheur d’une nation; mais de bonnes lois perdent beaucoiipde leur jirix si elles ne

viennent pas de la nation, si elles sont imposées par un maître. Le meilleur code est celui d’un peuple qui olxMt aux lois qu’il a faites; c’est celui qui, tout en parlant avec autorité, reconnaît néanmoins que se gouverner soi -même est le premier droit et le premier devoir d’iltt être raisonnable, et qui apprend ainsi au moindre individu à SC respecter.

En considérant quel est le vice principal de la tyrannie, nous verrons que la liberté spirituelle est le premier bien et le ft’uit le plus précieux de la liberté politique. Je sais que la tyrannie fait du mal en attaquant les intérêts, en menaçant la propriété et la vie, en dépouillant le travailleur pour engraisser le noble et le roi ; mais sa plus terrible influence est à Vintérieur. La plus grande malédiction du des]iotisme, c’est de briser et de dompter l’esprit, de rabaisser l’homme à ses propres yeux, de lui ôter toute force de pensée et d’action, de substituer à la conscience une règle extérieure, de rendre l’individu al)jeet et lâche, d’en faire un parasite, un esclave rampant. Voilà la malédiction do la tyrannie : elle attaque l’àine et par conséquent elle attaque Dieu. Les théologiens et les poètes nous parlent d’anges qui combattent contre le Créateur, de batailles qui se livrent dans le ciel; mais le trône de Dieu dans le ciel est inattaquable. La seule guerre conti-e Dieu, c’est celle qu’on fait à son image, au principe divin qui est dans l’âme, et cette guerre, la tyrannie l’e.ssayc sous toutes les formes. C’est là que nous voyons la principale malédiction dn despoti.sme; et ceci dc\rait nous apprendre que la liberté politique est un bienfait, surtout parce qu’elle respecte Tàme humaine et en sert le progrès et la puissance.

Sans cette liberté intérieure, spirituelle, la liberté exté-

rieurc n’a que peu de prix. A quoi sert que je ne sois pas écrase par un joug étranger si l’ignorance et le vice, l’égoïsme et la crainte ne me laissent pas d’empire sur moiméme? Les tyrans les plus dangereux sont ceux qui s’établissent dans nos cœurs. Qui n’a ni principes ni volonté n’est qu’un esclave, quelque libre que soit l’air, (jifil respire. L’ûme, après tout, est notre seule propriété, ou, en d’autres termes, nous possédons tout par son énergie et son action ; et les institutions politiques doivent être appréciées d’après les esprits qu’elles font naître.

On voit que je considère la liberté ou la force morale de l’individu comme le souverain bien et le but suprême des gouvernements. Je sais qu’on a souvent d'autres opinions. On dit que le gouvernement est fait pour le public, pour la société, et non jiour l’individu . L’idée d’un intérêt national prévaut chez les liommcs d’État, et l’on pense qu’on peut sacrifier l’individu à cet intérêt. Mais je maintiens que l’individu est moins fait pour l’État que l’État pour l’individu. La fin la plus haute de l’iiomme n’est point la place ([u’il occupe dans la société, c’est le progrès spirituel, indéfini; l’État n’est pour lui qu’un moyen de progrès. L’ilrne est plus grande, plus sacrée que l’État, et ne doit jamais lui être sacrifiée : l’àme humaine est faite pour survivre à toutes les institutions de la terre. Les nations passeront ; les trônes qui sont restés debout pendant des siècles subiront la sentence prononcée contre tous les ouvrages de l’homme, mais l’àme vivra, et l’être le plus obscur, s’il est fidèle à Dieu, s’élèvera à une puissance que n’ont jamais atteinte les potentats de la terre.

L’individu est membre de l’État, non pas comme un bras fait partie du corps ou comme une roue fait par-

tie d’une macliine afin de contribuer à quelque résultat général et commun. Il n’a pas été créé pour être absorbé dans l’ensemble, comme une goutte d’eau dans l’Océan ou comme un grain de .sable sur le rivage, et pour servir seulement à former un tout. C’est un être complet, créé pour sa propre perfection qui est la fin suprême de son existence’ créé pour avoir une vie à lui , créé pour ne servir les autres qu’autant que le lui permet le soin de sa vertu et de son progrès. Jusqu’ici les gouvernements ont tout fait pour obscui’cir cette importance de l’individu, pour le rabaisser à ses propres yeux, pour lui donner l’idée d’un intérêt extérieur plus important que l’àme invisible, et d’une autorité extérieure plus sacrée que la voix de Dieu qui lui parle au fond de sa conscience. Les gouvernants ont dit que findivklu était la propriété de l’État, et l’État, c’était eux-mêmes. C’est ainsi que le plus grand nombre a été immolé à quelques individus ^ et s’est imaginé même que c’était là sa destinée la plus élevée. On ne peut trop combattre ces idées. Rien ne me semble plus nécessaire que de donner à l’iudixidu le sentiment de sa valeur personnelle, sentiment que les gouvernements ont trop souvent essayé d’étouflér. Faites-lui sentir que, grâce à son immortalité, il peut concentrer dans sou être nu bien [)Ius grand que celui des nations; faites-lui sentir qu’il est placé dans la société non pour abditpier sa personnalité ou j'our devenir un outil, mais afin d’y trouver une sphère d’action pour ses facultés et une préparation à la gloire immortelle. Pour moi, le progrès de la société consiste surtout à faire ressortir l’individu, à lui donner le sentiment de sa valeur, et à l’exciter afin qu’il fortifie et élève son esprit.

Lorsque je soutiens que l’individu est la fin des insti-

tulious sociales, on croira peut-iHre que je décourage les elTorls publics et le sacrifice des intérêts privés à l’État; loin de là. Personne, je l’alTirme, ne servira ses semblables d’une façon plus efficace et plus chaude que celui qui n’est pas leur esclave; que celui qui, secouant tout autre joug, se soumet à la loi du devoir qui est gravée dans son àme; car cette loi lui prescrit le désintéressement et la générosité comme étant la gloire de l’homme et une ressemblance avec le Créateur. L’individualité ou l’indépendance morale est la base la plus sûre d’un amour universel. Personne ne multiplie autant ses liens avec la société que celui qui surveille d’un œil jaloux sa propre perfection. Il y a une belle harmonie eatre le^, bien de l’État et la liberté et la dignité morales de l’individu. S’il en était autrement, si jamais il y avait opposition entre ces intérêts, si jamais un individu était appelé à scr\ ir la patrie par des actes qui le dégraderaient, il ne devrait pas hésiter un instant sur ce qu’il lui faut préférer. Sa propriété, sa vie, il doit avec bonheur les sacrifier à l’État; mais son ûme, il ne doit janvais ni la souiller ni l’asservir. Devant la pauvreté, la souffrance, la torture, le gibet, il ne doit pas reculer; mais jamais pour l’avantage des autres, quel qu’il soit, il ne doit renoncer à l’empire sur liii-inême, ni violer la loi intérieure. Nous parlons du patriote comme se sacriOant au bien public ; entendons-iîous qu’il sacrifie ce qui est lui-même, le principe de piété et de vertu? Ne sentons- nous pas que, si grand que soit l’avantage que ses soulTranccs procurent à l’État, il lui en revient à lui-même une gloire plus grande et plus pure, et que le fruit le plus précieux de ses services désintéressés, c’est la force de volonté et d’amour qu’il a amassées dans son âme?

DtyiÎL^-èfd by CàoOglc

J’ai essayé d’exposer et de prouver que la liberté spirituelle, ou la force et l’élévation de l’ânie, est le grand bien auquel la liberté politique est subordonnée , et que toutes les institutions sociales doivent se proposer comme leur fin suprême.

A présent j’indiquerai quelques-uns des moyens qui peuvent servir au progrès de cette liberté spirituelle, et, laissant de côté un grand nombre de sujets, je me bornerai à en toucher deux : la religion et le gouvernement.

Je commence parla religion, l’agent le plus puissant dans les choses humaines. C’est à elle surtout qu’il appartient d’affranchir et d’élever l’esprit ; auprès d’elle tous les autres moyens ne sont rien. La foi en Dieu est la seule force qui nous permette de résister au poids écrasant des sens, du monde et de la tentation. Si nous n’avons pas conscience du lien qui nous unit à Dieu, tous nos autres liens gêneront en nous la vie et le progrès spirituels. Je dis que la foi religieuse est ce qu’il y a de plus puissant sur la terre ; elle a fait plus que tous les autres mobiles, elle a donné aux hommes plus d’énergie pour agir et pour souffrir ; elle peut soutenir l’âme contre toutes les autres influences; de tous Iqs mobiles c’est le plus fort, le plus difficile à déraciner. Per\ertie, la religion a été sans doute féconde en crimes et en malheurs, mais l’énergie même qu’elle a donnée aux passions, quand elles s’y sont mêlées et l’ont corrompue, nous montre assez ce qu’elle possède de puissance.

En rattachant l’esprit de l’homme à l’Esprit infini , la religion lui donne de la vie, de la force, de l’élévation. Elle nous apprend à nous regarder comme les enfants et le souci du Père infini, qui nous a créés pour nous communiquer son esprit et ses perfections, qui nous

a formés pour la vérité et la vertu, qui nous a faits pour lui-méme, qui nous soumet à de rudes épreuves afin de nous fortifier par la lutte et la souffrance, et qui a envoyé son Fils pour nous purifier de tout péché et nous revêtir de l’immortalité. C’est la religion seule qui entretient dans notre âme de fermes espérances et des efforts patients. Sans elle il est bien difficile d’échapper au mépris de soi-même et des hommes. Sans Dieu, notre existence n’a point d’appui, notre vie point de., but, nos progrès point de constance, nos travaux point de suite ni de durée, notre faiblesse rien où se prendre, et à nos aspirations comme à nos désirs les plus nobles il manque la certitude de se réaliser dans une vie meilleure. La vertu qui lutte n’a plus d’ami ; la vertu qui souffre n’a plus la promesse de vaincre. Otez Dieify et la vie devient misérable, et l’homme est plus à plaindre que la brute.

, Je parle toujours de la grandeur de la nature humaine, mais la nature humaine n’est grande que par sa parenté, grande parce qu’elle descend de Dieu, parce qu’elle a pour alliée une bonté et une puissance qui doivent l’enrichir à jamais; et il n’y a que le sentiment de cette alliance qui puisse nous donner l’espoir de nous élever, cet espoir qui seul permet à l’âme d’atteindre la vraie force et la vraie liberté.

Toutes les vérités qu’enseigne la religion conspirent à une môme fin : la liberté spirituelle. Tous les objets qu’elle offre à nos pensées sont sublimes, faits pour nous enflammer et nous exalter. La vérité sur quoi repose la religion, c’est l’existence d’un Dieu, d’un Père infini et éternel ; et elle nous apprend à considérer l’univers comme pénétré, comme animé par cet amour toujours

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