CHAPITRE XVI
mettre aux divers caprices et aux exigences dont son nouvel hôte se rendait coupable. Jamais personne ne parlait autant que monsieur Touchwood de son indifférence habituelle pour la nourriture et les autres aises de la vie , et probablement jamais voyageur n'avait donné plus de mal dans une hôtellerie. Il avait des fantaisies toutes particulières en cuisine , et quand on les contredisait , surtout s'il commençait à ressentir les douleurs d'un accès de goutte , on aurait cru qu'il avait pris des leçons dans la boutique du pâtissier Bedreddîn Hassan, et qu'il allait renouveler la scène de la malheureuse tarte à la crème, où l'on avait oublié démettre du poivre. A chaque instant il émettait de nouvelles doctrines en science culinaire; mistress Dodsn'y voyait que des hérésies, et alors la maison retentissait de leurs querelles. Puis son lit devait être nécessairement dressé selon un certain angle d'inclinaison depuis le haut de l'oreiller jusqu'au bout des pieds , et la moindre déviation de cette règle troublait, disait-il, son repos nocturne, et certainement dérangeait son humeur. Il était également capricieux sur la façon de brosser ses habits, d'arranger les meubles de sa chambre, et sur mille autres minuties que dans la conversation il semblait totalement mépriser.
Il peut paraître singulier, mais telle est l'inconséquence de la nature humaine, qu'un hôte d'un caractère si bizarre et si capricieux donnât à mistress Dods une satisfaction égale à celle que lui avait procurée son tranquille et simple ami M. Tyrrel. Si son locataire actuel pouvait blâmer, il pouvait aussi applaudir; et jamais Tartisle, quand il a, comme mistress Dods, conscience de son propre talent, n'est indiflPérent aux éloges d'un connaisseur tel que M. Touchwood. L'orgueil de bien faire et d'en être louée la consolait d'un surcroît de travail ; et chose qui n'était pas indigne de la considération de cette très honnête aubergiste , c'est que les hôtes qui donnent le plus d'embarras sont ordinairement ceux dont les mémoires montent le plus haut et qui les paient avecJa meilleure grâce. Sur ce point , Touchwood était un véritable trésor. Il ne se refusait jamais la moindre fontaisie , quelque dépense qu'elle pût lui occasionner , quelque peine que dussent se donner ceux qui le servaient; et cependant il protestait toujours que l'objet en question était pour lui la- chose la plus indifférente qui fftt au monde. Que diable se souciait-il des sauces de Burgess , lui qui avait mangé son kouscoussou sans autre assaisonnement que le sable du désert ! Mais c'était une honte pour mistress Dods de ne pas avoir certaines
proYisioDS que toute décente auberge, autre qu^ua simple cabaret i offrait toujours au voyageur.
Bref, il criait» tempêtait , ordonnait, et se faisait obéir; il tenait sans cesse les domestiques sur pied , et cependant son naturel était vraiment si bon quand il s'agissait d^objets essentiels,. qu'il était impossible de lui en vouloir le moins du monde : de sorte que mistress Dods , quoique dans des moments de spleen elle le souhaitât parfois au sommet du Tintok, finissait toujours par chanter ses louanges. Elle ne pouvait pas, il est vrai, s'empêcher de le soup* çonner d'être un nabab i car elle l'entendait parler sans cesse des pays étrangers; elle le voyait toujours satisfaire ses moindres envies et montrer à Tégard des autres une extrême générosité, attributs qu'elle regardait comme inhérents à tous les hommes de l'Inde. Mais , quoique le lecteur sache d^jà qu'en général mistress Dods était mal prévenue envers cette espèce de Ëavoris de là fortune , cependant elle avait assez de raison pour sentir qu'un nabab i vivant dans le voisinage et faisant hausser le prix deç œufs et des volailles t était bien différent d'un nabab habitant sa propre maison , prenant chez elle-même toutes ses provisions, et payant sans hésitation ni chicane tous les mémoires que sa conscience lui permettait de présenter. Eu un mot, pour en revenir au point où nous aurions peutêtre dû nous arrêter plus tôt, l'aubergiste et son h6te étaient fort satisfaits Tun de l'autre.
Mais l'ennui trouve toujours moyen de se glisser en tout lieu, quand le vernis de la nouveauté a disparu ; et ce démon s'empara de M. Touchwood , précisément au moment où il était parvenu à tout faire aller à sa guise dans l'hôtellerie... lorsqu'il avatt enfin initié dame Dods aux mystères du curri et des mullegatwny.** habitué la fille à faire son lit suivant l'angle d'inclinai^ son recommandé par sir John Sinelair.., et presque réussi à instruire le postillon bossu dans l'art de panser les chevaux à la manière des Arabes. Des pamphlets et des journaux , venus de Londres et d'Edimbourg par liasses énormes , ne parvinrent pas à mettre en déroute l'ennemi qui troublait le bonheur de M. Touchwood , et enfin il songea à voir de la société. Les Eaux lui présen-^ talent une ressource naturelle.... mais le voyageur sentait un saiiA frisson de peur lui agiter tout le corps au souvenir de lady Pénébpa qui l'avait tant soit peu mal mené durant sa première résidence au fameux hôtel ; et quoique la beauté de lady Biaks eût pu diarmer un Asiatique par les grâces bouffies de ses contours, notre vieillard
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ne pensait plus ni aux sultanes ni âuï harems. Enfin nne idée lumineuse lui vint à l'esprit, et il demanda tôut-à-coup à mistress Dods, qui lui servait du thé pour son déjeuner dans une vaste tasse d'une espèce particulière de porcelaine chinoise dont 11 lui avait oflfef t un service complet , à condition qu'elle lui verserait ellemême et tous les Jours le délicieux breuvage :
» S'il vousplaît^ mistress Dods , quelle espèce d'homme est totre ministre? — Un homme tout-à-fait comme les autres, monsieur Touchwood ; quelle çspèce d'homme pourrait-il donc être? — Uii homme comme les autres?., oui... c*est*à- dire qu'il a, suivant l'usage, sa paire de jambes et de bras, d'yeux et d'oreilles... mais est-ce un homme sensé ? — Pas extrêmement , monsieur; car, s'il buvait ce thé que vous avez firit venir de Londres par la poste , 11 le prendrait pour du thé bon commun. — Alors il n*a point tous ses organes... il lui manque un nez, ou du moins il ne sait pas s'en servir : ce thé est de la vraie poudre à canon.,, un bouquet parfait. — Oh! c'est fort possible; mais J'ai donné un jour au ministre, un petit verre de ma meilleure bouteille de véritable eau-de-vie de Cognac, et puissé-je ne pas échapper au démon , s'il n'a point dit , après l'avoir bue, que c'était un excellent whisky ! Il n'y a absolument que lui dans tout le presbytère , et même dans tout le synode , pour ne pas savoir distinguer le whislcy de l'eau-de-vie. — Mais quelle sorte d'hommes est-ce? est-il savant?— Savant?... bien asset, stupide même à force de science ; ne s'inquiétant guère comment tout va dans sa paroisse pourvu qu'on le laisse en repos. C'est désolant de voir une maison si mal tenue!... Si j'avais seulement pour une semaine à mes gages les deux paresseuses qui servent l'honnête homme, je crois que je leur montrerais à tenir un logement. — Prêche-t-tl bien? — Oui , assez bien, assez bien..; parfois il lui arrive de lâcher un grand mot ou une bribe de science que nos fermiers et nos lairds à bonnet ne peuvent pas trop comprendre.... mais quMmporte? comme je leur dis toujours... ceux qui le paient doivent en avoir pour leur argent. — Habite- 1- il toujours la paroisse ? est-il bon pour les pauvres ? — Trop bon , beaucoup trop bon, monsieur Touchwood. Je vous garantis qu'il exécute à la let*tre les préceptes de l'Evangile, et qu'il ne tourne jamais le dos quand on lui demande... ses poches sont toujours dévalisées par une bande de vauriens et de scélérats qui s'en vont tendant la main par tout le pays. — Tendant la main par tout le pays? Que diriez-vous donc > mistress Dods , si vous aviez vu les fakirs , les der-
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Yiches, les bonzes, les imans, les moines et les frères mendiants que j*ai vus, moi?... Mais ce n'est pas ce dont il s'agit; votre ministre va-t-il beaucoup en société ?— Beaucoup en société?... jamais; il ne voit personne , ni chez lui ni ailleurs. Il descend le malin dans une longue robe de chambre en .^guenilles , comme s'il allait arracher des pommes de terre , et s'assied au milieu de ses livres ; et si on ne lui apporte pas quelque chose à manger, le pauvre homme , il n'aura pas le cœur d'en demander. Bien des fois ou l'a vu rester ainsi dix heures de suite sans rien prendre , jeûnant à en mourir , ce qui est le fait d'un vrai papiste, quoiqu'il ne jeûne, le malheureux, que par oubli. ^ Eh bien! en ce cas, madame, votre curé n'est pas une espèce d'homme aussi ordinaire que vous disiez...; Oublier son diner !... L'homme doit être fou!... Il dînera avec moi aujourd'hui. . . et je veux lui donner un dtner qu'il ne puisse oublier de long' temps. — Vous pouvez reconnaître que cela est plus aisé à dire qu'à faire. Le digne homme , à proprement parler , ignore qu'il a une bouche.... En outre, il dtne toujours chez lui, c'est-àdire , quand il lui arrive de diner , et alors il ne lui faut qu'une écuelle de lait et un morceau de pain , ou encore une pomme de terre froide... C'est là une habitude païenne, pour un aussi brave homme ; car assurément il n'est pas de chrétien qui n'aime ses entrailles. — Oui, cela peut être; mais j'ai connu bien des chrétiens qui prenaient tellement soin de leurs propres entrailles , ma chère dame , qu'ils n'en avaient plus pour personne.. . Mais voyons. .. mettez-vous à l'ouvrage... apprêtez-nous un dîner pour deux, aussi succulent que possible... tenez-le prêt pour quatre heures sonnant... servez-nous le vin vieux du Rhin que j'ai fait venir de Cockburn... une bouteille de mon fameux sherry des Indes... et une autre de votre vieux Bordeaux, du quatrième caveau, entendez-vous, Meg... Ah! attendez, c'est un ecclésiastique , il faut aussi du Porto. Que tout soit donc prêt; mais qu'on ne mette pas le vin au soleil, comme cette sotie de Beck l'a fait Tautre jour.... Je ne puis aller à la cave moi-même; mais point de bévues, s'il est possible. — Ne craignez rien , • dit Meg en secouant la tête , c ne craignez rien; je ne permets jamais à personne de mettre le nez dans ma cave. Mais voilà bien du vin pour deux convives, dont l'un est ministre encore! — Bah! folle que vous êtes! n'y a-t-il pas au bout du village cette femme qui vient de mettre un fou de plus au monde? Si nous laissons du vin , et que vous le lui envoyiez, s'en trouvera-t^elle plus mal ? — Un bon pot d'ale chaude lui convien-