CHAPITRE XÎV
yeux y c qui possède un sang-froidadmirable ! il tire sur le fils dé son
père avec aussi peu de remords que s1l tirait au blanc comment
me traiterait-il donc , moi , si nous venions à nous quereller ? Eh bien ! je mouche une chandelle avec une balle , et je perce Tas de cœur : si donc les choses allaient mal entre nous , ce n'est point à un blanc-bec qu'il aurait afbire , mais à John Mowbray. »
Cependant le comte d'Étherington , de retour à Thôtel , monta dans son appartement ; et , j)eu satisfait des événements de la journée y il se mit à écrire à son correspondant et son confident , le capitaine Jekill , une lettre que nous sommes heureusement à même de présenter à nos lecteurs :
« Mon cher Harry ,
« On dit qu'on peut prévoir la chute d'une maison lorsque les rats la quittent , reconnaître un état en décadence par la désertion des confédérés et des alliés , et un homme qui succombe par l'abandon de ses amis : si cet augure est bien fondé , votre dernière lettre peut être regardée comme de sinistre présage. Il me semble que vous êtes allé assez loin , et que toujours je vous ai fait partager assez libéralement avec moi , pour que vous ayez quelque confiance dans mon savoir-faire , quelquefois en mes moyens^ et mes ressources . Quel démon insensé peut vous avoir tout-à-coup inspiré des doutes politiques et des scrupules de conscience ? Je ne puis regarder tout cela que. comme des symptômes de crainte et de désaffection. Vous ne pouvez comprendre , dites-vous , un duel entre si proches parents ; ensuite, l'affaire vous semble délicate ; puis les choses ne vous ont jamais été pleinement expliquées ; et enfin , si je veux que vous preniez une part active à FaiSsiire , il faut que je vous honore d'une confiance pleine et entière : sinon, comment pourriez-vous me rendre les services que je vous demande ? Telles sont vos propres expressions.
« Or , quant aux scrupules de conscience , sachez donc que tout s'est passé sans malheur , et il n'est pas probable que la chose se présente de nouveau. En outre, n'avez-vous jamais oui parler de querelles entre amis ? Et, le cas advenant , ne doivent- ils pas jouir du privilège ordinaire des gens d'honneur ? D'ailleurs comment savoir si ce maudit drôle est réellement mon parent? Quant à la confiance pleine et sans réserve... le fond de l'affaire, c'est qu'Harry Jekill en sait assez déjà sur le compte du noble lord Étherington pour obliger Sa Seigneurie à lui conter toute son histoire. Un autre , que moi , mon honnête Harry , prendrait la peine de vous rappeler
Mi LES EAUX DB SÂINT-RONAIf.
le» temp^ posais et des circonstances que fous sembler avoir ou^ bliée» t il finirait par exprimer l'humble opinion que , si Harry Jekill est prié ai^ourd'hui de rendre serrice au noble lord susdit , Barry a d'atanee sa récompense en poche. Mais , moi » je ne raisohne pas ainsi : je yais donc me soumettre aux circonstances , et tons conter toute l'histoire , quoique uh peu ennuyeuse , dans l'espoir de tous mettre si bien sur la trace que tous n'aurez plus ensuite qu'à courir.
« Francis , ciaquième comte d'Étherington , et mon très honoré père , était ce qu*on appelle un homme fort singulier , c'est-à-dire qu'il n'était ni sage ni ftm... trop raisonnable pour se jeter à l'eau, il aurait cependant pu , dans un accès de colère ^ être assez iba pour y jeter les autres. Ce père était sous les autres rapports un bel homme » un homme accompli , ayant une certaine expression de hauteur dans la physionomie, mais singulièrement agréable lors^ qu'il le voulait $ bref , c'était un homme qui pouvait réussir auprès du beau sexe.
« Lord ÉtheringtoQ , voyageant en France , donna son cœur , et même , comme l'ont prétendu certaines personnes , sa main à une jolie orpheline , Marie de Martigny. De cette union naquit , dit-on ( car je suis déterminé à n'avoir aucune certitude sur ce point ) , cet être incommode , Francis Tyrrel , comme il se nomme , mais , comme j'aime mieux le nommer , Francis Martigny ^ ce dernier nom flivorisant mes vues > de même que le premier peut-être seconde davantage ses prétentions. Or , Je suis trop bon fils pour souscrire è la régularité prétendue du mariage entre mon honorable père et la jolie orpheline , parce que mon susdit père , à son retour en Angleterre, épousa , à la ftice de l'église , ma très aff^tionnée et très bien dotée mère , Anne Bulmer de Bulmerhall , de laquelle heureuse union Je naquis, moi, Francis Yalentin Bulmer Tyrrel, légitime héritier des fortunes réunies de mon père et de ma mère , attendu que j'étais possesseur incontestable de leurs noms. Mais le noble et riche couple ne fit pas bon ménage , et la mésintelligence augmenta encore lorsque mon père fit venir de France cet autre Sosie , ce malheureux Francis Tyrrel l'atné , pour qu'il fût élevé avec moi.
• Maintes disputes matrimoniales s'élevèrent entre le noble lord et l'illustre dame : un jour entre autres , ma mère , irritée de cette inconvenante réunion du légitime et de l'illégitime, trouva le langage de son rang trop insufisant pour exprimer}! la ft)rce de ses sentiments {généreux 9 et empmntantjfim vulgaire deut mots énei^
CHÂ]»ITRE XXY. §47
^qnèis ) die les appliqua à Marie de Marti^y et à son fils Francis Tyrrel. Jaitiais eomte n'entra dans une colère pareine à celle de moo père y et dans la chaleur de la réplique ^ il adopta les expressions de ma mère « pour lui apprendre que , s'il y avait dans sa fiamiilt une o... et un bdUwd^ c'était elle-même et son enfant.
t J'étais déjà un petit gaillard intelligent , et ce propos de mon père me frappa ; mais il rentra aussitôt en lui-même. Peut-être se rappela-t-îl qu'il existait dans les lois anglaise» un mot tel que bigamie; ma mère , de soti côté » considéra les conséquences fâcheuses d'une transformation de comtesse Etherington en mistress Butler, ni femme, ni tcuto, ni fille; et il y eut une apparente réconeUiation qui dura quelque temps. Mais le discours de mon père resta gravé dans ma mémoire. Un jour que j'exerçais sur mon ami Francis Tyrrel l'autorité d*un frère légitime s le vieux Césil , valet eodfident de mon père , fut si scandalisé, qu'il me prévint que nous pourrions par la suite changer de condition. Ces deux communications acoidoitelles me parurent une clef de certains sermons dont notre père avait coutume de nous régaler tous deux quand nous étions enfiints» mais moi en particulier, sur l'extrême mutabilité des choses humaines. Toute cette éloquence me semblait de mauvais augure pour l'avenir ; et quand je vins en âge de prendre en mon particulier des renseignements, je demeurai encore plus convaincu que mon très honorable père avait couqu l'idée de faire une honnête femme de Marie de Martigny et un frère aine légitime de Tyrrel , après sa mort du moins, Sinon pendant sa vie. Ma conviction aug- . menta encore lorsque , à propos d'une petite afl^aire qui m'arriva avec la fille de mon gouverneur, mon père entra dans une violente fureur et m'exila en Ecosse » où Francis devait m'accompagner , avec défense à moi de porter le titre de lord Oakendale , et ordre de me contenter du nom de mon aïeul maternel, Valent in Bulmer, celui de Francis Tyrrel se trouvant déjà occupé. J'osai répondre que^ si je devais quitter mon titre ^ je croyais avoir le droit de conserver le nom de ftimille. Je voudrais que vous eussiez alors vu le regard de rage que me jeta mon père , à cette observation hardie. • Tu es. .* • dit-il , et il s'arrêta , comme pour chercher l'expression là phu amère qui pût remplir le blanc... c tu es le fils de ta mère et son parfeit portrait... > Cela me parut le reproche le plus cruel qu'il m'eût jamais adressé. < Porte donc son nom , mais porte-le nvee patience et discrétion ; sinon je te jure que tu n'en porteras ÎMaai» d'autre le reste de ta vie« » Ces mate mr/nirent un cadenas
à la bouche. Puis , foisant allusion à mon aventure avec la fiHe de mon gouverneur , il disserta longuement sur la folie des mariages secrets , m'avertissant que dans le pays où j'allais , le nœud matrimonial est souvent caché sous des fleurs , et qu'on se trouve l'avoir au cou lorsqu'cm s'attend le moins à porter une pareille cravate ; U m'annonça en finissant qu'il avait conçu des vues très particulières sur mon avenir et sur celui de Francis , et qu'il ne nous pardonnerait jamais à l'un ni à l'autre de nous engager dans les liens téméraires qui empêcheraient ses vues de se réaliser.
a On nous expédia donc pour l'Ecosse , accouplés comme deux chiens d*arrët, et animés de fort peu de cordialité l'un à- l'égard de l'autre. Je remarquai souvent chez Francis le désir d'entrer en explication s ur nos situations respectives ; mais je ne me sentais nidlement disposé à encourager sa confiance. Cependant, eomme, d'après Tordre de mon père, nous nous appelions i»>usins et non frères, nous fintmes par nous traiter en camarades,, sinon tout*à-foit en amis. Ce que pensait Francis, je n'en sais rien; pour ma part, je dois avouer que j'épiais toujours quelque occasion de me raccommoder avec mon père , dût-ee être au préjudice de mon rival. Mais la fo] tune, tandis qu'elle semblait me refuser urne pareille occasion, nous précipita tous deux dans les labyrinthes les plus étranges et les plus compliqués que préparât jamais cette divinité capricieuse : je travaille encore en ce moment à m'en tirer par force ou par adresse.
c Mon père était grand chasseur , et Francis et moi nous avions tous deux hérité de son goût pour cet exercice; mais moi surtout , je l'aimais avec une véritable foreur. Edimbourg, qui est une résidence passable en hiver et au printemps , devient désagréable l'été ; et pendant l'automne , c'estle séjour le plus triste auquel de pauvres humains puissent être condamnés. Aucun lieu public n'est ouvert, aucun habitant de considération ne reste dans la ville; ceux qui ne peuvent la quitter se cachent dans des coins obscurs , comme honteux de se montrer dans les rues... les nobles s'en vont à leurs maisons de campagne... les bourgeois courent prendre les bains de mer... et tout le monde se dirige vers les marais pour chasser les coqs de bruyère. Nous qui sentions combien il était indigne de rester en ville pendant cette saison déserte, nous obtînmes du comte , non sans peine , là permission de nous livrer à la chasse dans quelque coin ignoré. La première année de notre bannissement, nous allâmes chasser dans le voisinage des montagnes; mais