CHAPITRE "VU. Ml
dames et les messieurs s'inclinaient et saluaient à mesure sur leur passage, politesses auxquelles la nouvelle venue ne répondait qu'autant que la civilité la plus ordinaire Texigeait.
€ Et maintenant» qu'est-ce que ce peut être que cette personne pour qui cette grande dame fait tant de bruit? dit la veuve Blower, et pourquoi vient-elle avec une robe de drap et un chapeau de castor, lorsque nous sommes toutes (un coup d'oeil sur la robe) dans nos ajustements de soie et de satin ? -^ Vous dire qui elle est , ma chère mistress Blower, rien déplus aisé, répondit ToiBcieux docteur. C'est miss Clara Mowbray, soeur du laird de l'endroit. Vous dire pourquoi elle porte tel habit ou fait toute autre chose, ce serait un peu au dessus de la science d'un médecin. La vérité est que j'ai toujours pensé qu'eHe était un peu attaquée... appelez cela maladie de ner&, hypocondrie, ou tout ce que vous voudrez. — Dieu lui soit en aide , pauvre créature ! > reprit la compatissante veuve, c Au fait , elle en a bien l'air. Mais c'est une honte, docteur , de la laisser aller en liberté... elle pourrait se faire du mal ou en foire aux autres. Yoyez , elle s'est emparée du couteau ! ... oh ! c'est seulement pour se couper une tranche de gâteau. Elle ne veut pas se laisser servir par ce singe poudré de domestique. Il y a là du bon sens tout de même, docteur, car elle peut en couper peu ou beau* coup, comme il lui. plaît; mais je voudrais bien qu'elle ôtàt c^ grand voile et cette redingote. On devrait lui apprendre à observer les règles, docteur Klckelshin. — Elle ne s'embarrasse d'aucune des règles que nous pouvons faire , mistress Blower. Son frère et lady Pénélope lui passent tout : ils devraient faire attention à sa situation. — ^^ Cette pauvre créature! comment se feit-il qu'elle a été abandonnée à elle-^mème? — Sa mère était morte.. • son père ne songeait qu'à ses plaisirs; son frère faisait son éducation en Angleterre et ne s'occupait que de lui , quand même il eât été ici. L'édu«> cation qu'elUka acquise n'est due qu'à elle-même... les lectures qu'elle a faites ont été puisées dans une bibliothèque remplie de vieux romans. Les amis ou la société qu'elle a vus lui ont été en^ voyés par le hasard... ensuite point de médecin delà maison, pas même un chirurgien à dix milles à la ronde ! Après tout cela , vous ne devez pas être étonnée si la tête de la pauvre fille. . . — Infortunée I pas de docteur... pas même un chirurgien... Mais peut-être la pau*vre créature jouissait-elle physiquement d'une bonne santé 5 et alors... — Ah! ah! ah! Et quoi alors, madame? Elle avait plus besoin de médecin que si elle avait été d'une santé délicate. Un
LU lAUZ Dl fillIT-EOHÀXr. 17
as» LES EAUX DE SAINT^RONAN.
médeein habile, matrett Blower , latt abattre oatlé mnU robmte» qui eit on état trèt alarmant de la conatitution quand on le eon^ sidère secundum artem. ~ Oui , oui , docteur , je sena parfiiite** vent, «ani aucun doute, le grand aTantage d*aToir uii« penonne bablle auprès de soi* ;•
leî la Toix du dooteur , dans son vif désir de eonrainfire mistress Blower du danger de se supposer capable de ? irre et de respirer sans la permission d'un médeoia , s'abaissa au point de devenir inintelligible.
Sans ad<»pter la sévérité des eonolusiona du doeteur au aiyet de Clara Mowbray , elle était certainement d'une humeur inégale; et ses accès d'humeur biiarre étaimt séparés par de longs mterralles de^ tristesse. Sa légèreté paraissait aussi plus grande aux yeux du monde qu'elle ne Tétait réellement ; ear personne n'était là pour lui apprendre que certaines formes et une certaine retenue aont néees* saires dans le monde , non seulement par rapport aux autres , mais plus encore par rapport à nous-mêmes.
Sa manière de s'babiUer> sa tournure et ses idées lui aj^rte^ naient donc en propre t et, quoiqu'elles lui allassent à menreille, eependant , de même que les guirlandes fantastiques et les mélodie bigarres d'Ophélia » eues disposaient robservateur à la compassion et à la tristesse.
f £t pourquoi n'ètes^yous pas venu» au dtner? t lui demanda tout'^à'Qoup Sa Seigneurie.
f Je serais à peine venue au thé, répliqua miss Mowbray i si je n'avais consulté que ma volonté ; mais mon frère dit que Votre Seigneurie se propose de venir à Shaws-Castle, et il a jugé eont^ nable et nécessaire , pour vous confirmer dans un dessein si flatteur , que ie vinsse vous dire : Je vous en prie; £iites-le, lady Pénélope; et ainsi me voU^ pour vous dire : Je vous en prie, venez. — EsHe qu'une invitation si flatteuse se borne à moi seule , ma j||ière Clara t * hetày Binks , sera jalouse. — Amenez lady Binks si elle condescend i nous foire cet honneur. . , (une révérence assez raide fut échangée en* tre les deux dames ).,.« amenez MM. Springblossom... Winterblos* «om... ettous les lions et lionnes., nous nvoos place pour toute la eoh lection . Mon frère * je suppose , amènera son régiment d'ours , ce qui > ateç rassortiment ordinaire de singesque l'on voit dans toutes les ca« ravanea, complétera la ménagerie. Comment vous serez traités i Sbaw^-Casile > c'est , Dieu merci, ce qui ne meregarde pas, mais John. *^ Nous n'avoAs pas besoin d'être traités avec appftrat, ma boom
CaiAPITRB Yll.
Clira^ dit IzAj Pénélope : un déjeuner à la fourchette. «. Nous savons , Clara, que tous mourriez si tous deri^ faire les honneurs d'un dtner en règle. ^ Pas le moins du monde; je TiTrais assez pour fikire mon testament et léguer toutes les grandes parties de plaisir au diable qui les a inventées.... A propos , ladf Pénélope, votre collection d'animaux n'est pas tenue en aussi bon ordre ni aussi bi^ disciplinée que celle de Pidcok et Polito».. Us grognaient et montraient les dents lorsque j'ai passé dcTant la cage d*en bas. — C'était l'heure où ils prennent leur nourriture, mon amour, et certaines espèces deviennent intraitables à ce moment-là... Vous voyez que tous nos animaux moins dangereux et mieux dressés sont en liberté et se tiennent dans T^dre. — Oh ! oui , en présenee du gardien... Mais il faut que je m'aventure à traverser de nouveau Tantichambre ad milieu de ces rugissements et de ces hurlements. Je voudrais avoir quelques quartiers de mouton pour les leur jeter s'ils venaient à paraître, comme ce prince du conte de fiées qui allait puiser de Feau à la fontaine des lions : cependant , j'y songe, je n'ai qu'à passer par la porte de derrière pour les éviter... — Vous accompagneraige, ma chère?— Non, j'ai Tâme trop haute pour cela... je pense d'ailleurs que quelques unes de vos hétes n'ont du lion que la peaU. ^Mâis pourquoi vous en aller si vite, Clara? -^ Parce que ma commission est fiite. . . Ne vous ai-je pas invités vous et les vôtres? et lord Chesterfield lui-même pourrait-il s'empêcher de reconnaître que j'ai fait ce que la politesse exige? — Mais vous n'avez parlé à personne de la compagnie : comment pouvez-vous être si bizarre , mon amour? — Quoi! je leur ai parlé à tous en parlant à vous et à lady Bmks... mais je suis bonne fille, et je ferai ce qu'on me dit. »
En parlant ainsi y elle promena ses yeux tout autour du cercle , et adressa la parole à chacun avee nû air d'intérêt et de politesse affecté. g
« Monsieur Winterblossom, j'espère que votre goutte va mieux. . . Monsieur Robert Rymer.... ( pour le coup j'ai évité de l'appeler Thomas ) j'espère que le public encourage les muses... Monsieur Keelavine, je suis persuadée que votre pinceau est occupé... Monsieur Chatterly, je ne doute point que votre troupeau ne fasse des progrès dans la vertu... Docteur Quackleben, je suis convaincue que vos malades guérissent. Voilà tout ce que je connais Spécialement dans Thonorable société.... Quant aux autres, santé aux malades et plaisir à ceux cpii se portent himl -^ Vous ne vous
en allez pas tout de bon, ma chère, dit lady Pénélope; ces courses précipitées vous agitent les nerft... vous devriez y prendre garde... Parlerai-je à Quackleben?—- Ni à Quack ni à Quackle ' pour rien qui me concerne, ma chère lady... Il n'en est pas |comme vous sembleriez le dire par le clin d*œil que vous venez de lancer à lady Binks... il n*en est point ainsi certainement. Je ne serai point une lady Clémenlina pour exciter Fétonnement et la pitié aux Eaux de Saint- Ilonan... ni une Ophélia... quoique je vous dise avec elle : Bonsoir, mesdames, bonsoir, très chères dames... Et maintenant... non pas ma voiture, ma voiture!... mais mon cheval, mon cheval! •
En parlant ainsi , elle disparut de Tappartement par un passage dérobé , laissant les dames se regarder Tune l'autre et secouer la tête d'un air significatif.
« Sa iblie est une pauvre excuse pour son impertin^ce , dit lady Bmks. — Fi! chère lady Binks; épargnez ma pauvre favorite;. vous devez plus que personne pardonner les excès d'une aimable excentricité de caractère. Lady Biuks est trop généreuse et trop franche
Pour haïr les moyens qui Jadis réleyéreiit.
—Je ne sache pas avoir été l'objet d'aucune élévation, milady : une Écossaise d'une ancienne famille peut devenir la fbmme d'un baronnet anglais. Si vous m'enviez mon pauvre sir Binks , je vous en procurerai un meilleur, lady Pen. — Je ne doute pas de vos talents, ma chère ; mais lorsque j'en aurai bsoin, je m'en trouverai un moimême. »
L'arrivée des hommes mit un terme à ces douceurs.