CHAPITRE Vra
à rimpatience et à la contrariété qu'elles éprouvent de la présence les unes des autres : l'esprit de rivalité qui les anime se trahit par un aboiement et un coupdedentsoudain, dans lequel elles visentà l'effet autant que possible. Mais ces ébullttions d'humeur acariâtre ne mènent point à un conflit sérieux : TatiPaire commence et finît en un instant. Il n'en est pas ainsi de la colère des mâles; long-temps elle se manifeste et s'etcite par des grognemens qui ajoutent à Toifense et marquent le défi ; enfin éclate un combat terrible et acharné : si les partis sont chiens de bonne race et d'égale force, ils se mordent, se saisissent à la gorge, se déchirent et se roulent dans le chenil : on ne peut les séparer qu'en leur serrant le cou avec' leurs propres colliers, jusqu'à ce que, ne pouvant plus respirer, ils lâchent enfin prise ; ou bien on les tire par surprise de leur colère en les arrosant d'eau froide.
La comparaison , quoiqu'un peu grossière, peut s'appliquer à la race humaine. Tandis que dans la salle où l'on prenait le thé , les dames se donnaient les petits coups de dents et engageaient les légères escarmouches que nous avons décrits , les hommes , restés dans la salle à manger, furent plus d'une fois sur le point d'en venir à une querelle plus sérieuse.
Nous avons parlé des raisons puissantes qui portaient M. Mowbray à regarder Tyrrel avec une prévention défavorable ; elle n'é tait point diminuée par son air d'aisance que le jeune laird considérait comme présomptueux.
Quant à sir Bingo, il nourrissait contre lui le genre de haine qu'éprouve un esprit bas pour un antagoniste devant lequel il a le sentiment d'avoir fait une retraite déshonorante. Le vin lui donna le courage dont il manquait à jeun , et il s'aventura en plusieurs occasions à montrer sa rancune , en contredisant Tyrreh plus ouvertement que la politesse ne le permettait. Tyrrel vit sa fnauvaise humeur et la méprisa comme celle d'un grand écolier qui ne valait pas la peine qu'on répondit à ses sottises.
La conversation étant tombée sur la chasse , Tyrrel parla d'un chien couchant d'une rare beauté, qu'il attendait la semaine suivante.
« Un chien couchant! > répliqua sir Bingo en ricanant; « vous voulez dire un chien d'arrêt, je suppose. — Non, monsieur, reprit Tyrrel ; je connais parfaitement la différence qui existe entre un chien couchant et un chien d'arrêt, et je sais que le premier est passé de mode. Mais j'aime mon chien autant comme un compa^
m LES EAUf r» SAiMT-itONAN.
8B09 qi^e pOQr son mépHô I la ebaa»6, et m ohien oooobaBl a phis de sugacité et d'attachement , il est phis convenablemant plaeé aa ooin du feu qu'u9 chioD d*arrèt : on brutalise tellement oelui-ei pour le dresser, qu'il perd tout instinet , exci^^té son habileté à découvrir ^t à tenir en arrêt le gibier. — Et qui diable lui demande davantage ? 8'éeria sir Bingo. — Beaucoup de gens , sir Bing^ , répondit Tyrrel , sont d'opinion que les ohiens, comme les homaies , peuvent chasser passableipent bien , quoiqu'its se trouvent en même temps propres 'à entretenir de$ relations amicales dans la société. — C'est-à*dir^ à lécher Ie$ assiettes et à gra tter une planche de euivre, je suppose, » is^urmura le baronnet ^yot/o voce; et il ajouta d'un ton plus distinct et plus élevé de voix , « qu'il n'avait jamais entendu dire auparavant qu'un chien couchant fût propre à quelque chose , si ce n'est à suivre les talons d'un braconnier, — ^ Vous le savez maintenant, sir Bingo, répliqua Tyrrel ; et j'espère que vous ne retomberez plus dans une pareille erreur. *
L'officier de paix Mac-Turc jugea ici son intervention nécessaire, et fit un long discours. MicUcwfaam parla aussi des lois contre les chiens couchants, et termina en disant à voix basse à son patron : « Je vous rassure en mon àme et conscience , Saint-Roaan , c'est b|^n là le jeune Tirl que j'ai fait citer en justice pour avoir chassé sur les marais de votre père. -^ Diable l Mick^ » réj^iqua le laird aussi à voix basse, « je te suis obligé de me fournir quelques rai^ sons de la mauvaise opinion que j'avais de lui. C'est en effet une honte, » ajouta-t-il d'un ton plus haut, en s'àdressânt à toute la compagnie en général, mais non sans lancer un regard p^ticuUer à^ Tyrrel.
« Qu'est-ce qui est une honte, monsieur? » dit Tyrrel s'ap^rçaivant que l'observation s'adressait à lui.
« Que nous a^ons tant de braconniers dans nos marai», monsieur, répondit Saint-Booan. -*- Nous sommes redevables de cette sorte de bétail au vieux village» ajouta M. Micklewbam. -^ Je ne comprends pas, reprit le laird, quelles raisons mon père a pu avoir pour se délaire de la maiison antique que nous y possédions et la vendre à une vieille sorcière qui la tient ouverte tout exprès, je pense, pour y loger des braconniers et des vagabonds. -^ C'est que probablement votre père avait besoin d'argent, monsieur, >i ^ sèchement Tyrrel, « et que ma digne hôtesse, mistress Dods, en avait amassé. Vous savez sans doute que c'est chez elle que je loge. — Oh! monsieur, » r^liqua Mowbray d'un ton qui tenait k milieu
CHAMTRE Vin. 2«7
entre le dédfttn et k pcditesse» • vous ne pouvez sof^oser que je fesse allusion à la société actuelle. J'«i peine à tttpporïel' le drôle, « BjmdMAfil à ?oix bane à son eoÉifideut^ « etec^odont ce serait une folie de me fbeber pour rien ; ainsi , boiiaMe Midc , Je me tiendrai aussi tranquille que possible. >
En parlant de la sorte , II recula sa chaise, et, Pegti ad exemplar, toute la oompagnie se leva de table»
Pendant que chacun prenait son chapeau pour rejoindre to da^ mes y Tyrrel demanda à un valet assez déluré de lui faire passer le ebapeau qui se trouvait sur la table derrière lui* « Appelez votre domestique, monsieur, » lui répoddit insolemment le laquais.
« Votre maître, répliqua Tyrret , aurait dû vous enseigner la politesse, mM ami , avant de vous amener ici. *— Sir Bingo Binks est - mon maître , » dit le manant du même ton d'insolence.
« Oui ! » s'écria %\t Bingo, d'un ton de voit plus articulé que de
coutume « Cet individu est mon domestique qu'est*ee qu'on
y trouve à redire? -^ J*ai m moins la bouc^he close, » répondit Tyrrel avec un grand sang-froid; « j'aurais été surpris de trouver le domestique de sir Bingo mieux élevé que lui-même.— Qu'entendez«vous par là, monsieiH*, » demanda sir Bingo, prenant une attitude boslile; «je vais vous* servir un plat de ma ftiçon avant qtie vous É^^ei eu le temps de dire gare. — Et moi^ sir Bingo , à motus que vous no vous défassiez de ce regard et de ces mamères, je vais vous étendre smr le carreau avant que vous ayez eu le temps de crier SB seeours» »
L'étranger tenait en main rai gourdin de chêne qu'il fit légère* . ment voltiger de manière à annoneer quelques connaissances dans te noMe «ri du bàtonniste. D'afM^èseette démonstration, sir Bingo juf ea prude&l de battre on peu en retraRe. Se» amîs néanmoins » dans leuir zèle pom" son Immeur^ eosseirt préféré ^'il se fit rompre les ofr en se bîittant bravemmt , plutôt que de le vekr compromis par une retraite dédioBorante.
Tyrrel paraissait disposé à les contenter^ lorsqu'au moment où il leva la main ^ une voix murmura à sor ereitie : « Êtes-vous un homme ? » Aussitôt il oublia tout ; sa querelle, la circonstance» la compagnie , tout disparut à ses yeux ; il ne s'occupa ^pie de suivre la personne qui avait parlé ; mais elle était sortie , et parmlles visages qui reatpuraient il ne s'en trouva pas un à qjiH il pût attribuer le son de voix qui avait eu tant d'eippire sur lui.
« Piace! » §*écria-t-il alors, s'ackessant ^à ceux qui Venviron-
naient » du ton d'un homme qui se préparait , s'il était néce$.saire , à s'ouvrir lui-même un passage.
^ « Dieu me damne ! sir Bingo, le laisserez-vous sortir? » dit Mowbray qui semblait prendre plaisir à pousser son ami dans de nouveaux embarras.
Le baronnet ainsi encouragé se plaça entre Tyrrel et la porte. Celui-ci lui lança, en appuyant sur le mot, l'épithète &! imbécile, le saisit au collet et le jeta, non sans quelque violence, hors de son passage.
« Quiconque aura quelque chose à démêler avec moi , dit-il , me trouvera au vieux village de Saint-Ronan; » et sans attendre plus long-temps l'issue de cette agression, il sortit de Thôtel.
En passant par la cour, il aperçut un palefrenier qui tenait par la bride un joli petit cheval portant une selle de dame.
« A qui ? » dit Tyrrel mais le reste de la question parut ne pouvoir sortir de ses lèvres.
Le domestique, cependant, répondit comme s'il l'avait entendu
en entier: « A miss Mowbray, monsieur, de Saint-Ronan Eile
va partir... et en attendant je promène son cheval... un joli animal pour une dame , monsieur. — Elle retourne à Shaws-Castle par^la route de Buckstane ? — Je le suppose , monsieur, dit le palefrenier; c'est la plus courte, et miss Clara s'embarrasse peu des mauvais chemins. Elle vous les arpente lestement, quels qu'ils soient. »
Tyrrel laissa cet homme et sortit à la hâte de la cour.... non pas cependant par la route qui conduisait à la ville, mais par un sentier qui, longeant le cours du ruisseau à travers les taillis, allait rejoindre la route que l'on suivait à cheval pour se rendre à Sbaws- Castle. Le point de jonction formait un carrefour d'un aspect pittoresque appelé Buckstane : trois ou quatre chênes antiques y étendaient l'ombre de leurs longs rameaux sur un ravin profond. Là il s'assit au pied d'un arbre énorme , et , caché derrière les branches, il se mit en état d'observer la route qui venait de l'hôtel, invisible lui-même à tous ceux qui pourraient y passer.
Cependant sondépart soudain avait fait une grande sensation parmi ceux (|u'il venait de quitter et qui étaient portés à en tirer des conclusions peu favorables à son caractère. Sir Bingo surtout criait de plus fort en plus fdrt, en raison de la distance qui le séparait de son antagoniste. Dans les vieilles histoires fantastiques nous sommes toujours sûrs de voir apparaître le diable aux côtés de ceux qui nourrissent des projets dignes de l'enfer, ^et qui ne manquent que d'un peu