‹ Œuvres de Walter Scott (volume 3)Chapitre 64 sur 91 · CHAPITRE XXX III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX III

Le remordi nous povnuit , limier infatitable t Souvent dan» la jeunette on est tourd a sa voix f Maia quand l'âge et le temps noua ont mit aux aboif t Jiùu$ ne pouvont alort le fuir ni le combattre s Sout tes traitt acërëi nout nous sentons abattre | 11 sait se faire entendre , et vient noua avertir Que le courroux du ciel s'apprête à nous punir.

Ancienne comédie.

— Je n'ai pas besoin de vous apprendre , dit Ëtspeth au conil£i de Glenallan, que j'étais la femme de confiance, la favorite de Joscelinde, comtesse de Glenallau, à qui Dieu fasse paix! et vous devez vous rappeler que je conservai ses bonnes grâces bien des années. J'y répondais pai' le plus sincère attachement; mais je tombai en disgrâce pour un léger acte de désobéissance qui fat rapporté à votre mère par une personne qui croyait que j'étais chargée d'épier ses actions et les vôtres, et elle ne se trompait pas.

— Femme ! s'écria le comte d'une voix émue^t tremblante, ne me parlez pas d'elle ; ne prononcez pas son nom devant moi !

— Il LE FAUT, répliqua-t-elle avec calme et fermeté ; comment me comprendriez-vous ?

1 . C*e»t tant doule ici le lieu de faire remarquer au lecteur que c'ett surtout dant celte partie du roman que l'auteur a développé d^une manicre admirable le syttéme expoté dam M préface. Ce ne sera pat une faible {gloire pour le poète Wordsworth d'être pour quelque chose dans les deux chapitret qui précédent.

Le comte s'appuya sur une chaise de bois , enfonça son chapeau sur ses sourcils , serra les mains et les dents comme un homme qui s'arme de tout son courage pour subir une opération douloureuse , et lui fit signe de continuer.

— Je vous disais donc que ma disgrâce avait été principalement l'ouvrage de missEveline Neville, fille d'un cousin germain , d'un intime ami de feu votre père , et qu'on élevait au château de Glenallan. Il y avait du mystère dans son histoire ; mais qui aurait jamais osé demander à la comtesse ce qu'elle ne voulait pas dire ? Tout le monde l'aimait au château , tout le monde , excepté deux personnes , votre mère et moi ; nous la haïssions tontes deux.

— Juste ciel ! Et pour quelle raison? Jamais on n'avait vu dans ce misérable monde une créature si douce , si aimable , si digne d'inspirer l'affection.

— Cela peut être; votre mère haïsçait tout ce qui tenait à la famille de votre père, excepté lui. Elle avait en des querelles avec ses parens peu de temps après son mariage ; mais ces détails sont étrangers à ce que j'ai à vous dire. Sa haine contre Eveline Neville redoubla quand elle s'aperçut qu'il existait entre vous et cette malheureuse jenne fille tin commencement d'affection. Vous pouvez vous rappeler que votre mère se borna d'abord à lui montrer de la froideur ; mais la tempête éclata bientôt , et ce fut avec une telle violence , que miss Neville fut obligée de se réfugier au château de Knockwinnock, près de l'épouse de sif Arthur, qui vivait encore à cette époque.

— Vous me déchirez le cœur en me rappelant tous ces détails , EIspeth : mais continuez, et puisse le ciel accepter mes souffrances eu expiation de mon crime involontaire !

— Il y avait quelques mois qu'elle était absente : — un soir j'attendais dans ma cabane le retour de mon mari , qui était en mer à pêcher, et je versais ces larmes amères que ma fierté m'arrachait toutes les fois que je songeais à ma disgrâce ; — je n'avais pas fermé le verrou , je vis soudain entrervotre mère. Je crus voir un spectre, car, même dans le temps que j'avais ses bonnes grâces, c'était un honneur qu'elle ne m'avait jamais fait, et elle était aussi pâle , aussi effrayante que si elle f&t sortie du tombeau. Elle s'assit , et secoua les gouttes d'eau qui tombaient de ses cheveux et de ses vétemens ; car il faisait du brouillard , et elle avait traversé les bosquets du parc, dont tous les arbres étaient chargés de rosée. J'entre dans ces détails uniquement pour vous montrer comme le

sonvenir de cette soirée esc bien gravé dans moa esprit y et j'ai de bonnes raisons poar ne pas l'oublier. Je fus surprise de la voir, mais je n'osais parler, comme si j'eusse \u un fantôme. Oui , milord , la terreur me rendit muette , moi qui avais vu sans émotion plus d'une scène effrayante. Après un moment de silence : — Elspeth Cheyne , mè dit*elle , car elle me donnait toujours mon nom de fille , êtes'vous la lille de ce Reginald Cheyne qui sacrifia sa vie sur le champ de bataille de Sherifmuir pour sauver celle de son maître, de lord Glenalian? — Oui, lui répondis-je avec presque autant de fierté qu'elle-même , aussi sûrement que vous êtes la fille de ce comte de Glenalian dont mon père racheta les jours par sa mort.

Ici Elspeth s'arrêta un instant.

~ Eh bien I eh bien ! pour l'amour du ciel , c<mtinuez, parlezj je vous l'ordonne.

— Ah ! je me soucierais fort peu des ordres qu'on peut me donner sur la terre, si je n'avais entendu une voix qui me parle pendant mon sommeil, pendant mes veilles, et qui me force à faire ce récit pénible. Eh bien ! Milord, la comtesse me dit : Mon fils aime Eveline Neville , ils sont d'accord , ils se sont promis de s'épouser; s'ils ont un fils, je perds tous mes droits; au lieu d'être comtesse , je ne suis plus qif une misérable douairière. Moi qui ai apporté à mon époux des terres, des vassaux, un sang illustre, une ancienne renommée, je ne possède plus rien dès l'instant que mon fils a un héritier I Ce n'est pourtant qu'une considération secondaire. Si mon fils se choisissait une épouse partout ailleurs que dans cette odieuse famille des Neville , je prendrais patience; mais les voir, eux et leurs descendans , jouir du rang et des honneurs de mes ancêtres > c'est sentir s'enfoncer dans mon cœur un poij^ard à deux tranchans. Cette fille > d'ailleurs... je la déteste! — Et j'en fais autant , lui répondis-je , — car toutes ses paroles avaient retenti dans mon cœur et l'avaient embrasé.

— Misérable I s'écria le comte en dépit de la résolution qu'il avait prise de garder le silence > quel motif de haine pouviez- vous avoir contre, tant d'innocence et de douceur?

— Je haïssais ce que ma maîtresse haïssait. M'éi ait-CQ pas l'usage de tous les vassaux de la maison de Glenalian ? Vous saurez , milord , que , quoique je me sois mésalliée , jamais un de vos ancêtres ne se mit en campagne sans qu'un des aïeux de la faible créature qui vous parle portât son bouclier ; mais j'avais aussi des causes

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personnelles de haine contre miss Eveline Neville. J'étais allée la chercher en Angleterre , et pendant tout le voyage elle n'avait fait que tourner en dérision mon costume et mon accent écossais, ainsi que ses compagnes le faisaient sans doute dans sa pension , comme on appelle, je crois , ces sortes de maisons.

Quelque étrange que cela puisse paraître , Elspeth parlait de l'affront prétendu que lui avait fait, plus de vingt ans auparavant, ane jeune fille sortant de pension , et qui ne songeait nullement à l'insulter, avec une chaleur et une rancune qu'une offense mortelle n'aurait pu faire naître dans un esprit sain après un si lon^ espace de ten^ps.

— Oui , répéta-t-elle , elle m'avait tournée en ridicule ; mais que ceux qui méprisent le tartan de l'Ecossais apprennent à redouter le poignard qu'il porte.

Après an instant de silence , elle reprit la parole.

— J'avouerai pourtant que je la haïssais plus qu'elle ne le méritait. — Elspeth Cheyne, continua la comtesse, cet enfant désobéissant déshonorera son sang en le mêlant au sang anglais. Autrefois j'aurais jeté l'un dans les cachots de Glenallan, et enfermé l'autre danç ma tour de Strathbonnel ; mais le temps où de tels actes m'auraient été permis n'existe plus, et l'autorité dont les nobles du pays devraient être armés est remise entre les mains de juges plébéiens et d'hommes de loi obscurs. Ecoutez-moi donc, Elspeth Cheyne^ si vous êtes fille de votre père comipe je la suis du mien, et je vous indiquerai un moyen pour prévenir leur mariage. Elle vient souvent se promener sur le rocher au pied duquel est votre Cabane, pour avoir le plaisir de voir mon fils voguer sur la mer dans son esquif (vous vous souvenez, Milord, que c'était alors un de vos plaisirs) : qu'elle disparaisse dans cet élément. — Pourquoi me regarder avec cet air d'étonnement et d'incrédulité , Milord ? Ce que je vous dis est aussi vrai qu'il l'est que je dois avant peu me trouver en face du seul être que j'aie jamais craint, et plût à Dieu que je l'eusse craint davantage I Cependant il me répugnait de charger ma conscience de sa mort. — Votre mère ajouta : D'après la religion de notre sainte Eglise, ils sont trop proches parens pour pouvoir se marier; mais je m'attends qu'ils deviendront hérétiques aussi bien que désobéissans. — A ces mots, le malin esprit, qui est toujours prêt à suggérer un mauvais conseil à ceux dont le cœur est disposé à le recev<>ir, m'inspira de lui dire : Mais ne peut-on

pas leur faire croire qu'ils sont assez proches parens pour qu'ancune religion ne permette leur mariage ?

Ici le comte l'interrompit en poussant un cri si perçant qu'on aurait pu l'entendre à cinquante pas de la chaumière : — Ahl s'écriat-il, Eveline Neville n'était donc pas...

— La fille de votre père? non- Que ce soit pour vous un tourment ou une consolation , il faut que tous sachiez la vérité : elle n'était pas plus votre sœur que moi-même.

— Femme, ne me trompez pas; ne me faites pas maudire la mémoire d'une mère à qui j'ai rendu les derniers devoirs si récemment , en cherchant à me persuader qu'elle a trempé dans le complot le plus cruel , le plus infernal I

— Avant de maudire la mémoire d'une mère qui n'existe plus, lord Geraldin , voyez si vous ne trouverez pas parmi les membres de la famille de Glenallan quelqu'un encore vivant dont les fautes ont amené cette terrible catastrophe.

— Voulez-vous dire mon frère? il est mort aussi.

— - Non , lord Geraldin , c'est de vous que je parle ; si vous n'aviez pas msnqué à la soumission qu'un fils doit à sa mère^ en épousant secrètement miss Neviile tandis qu'elle était à Knockwinnock^ notre complot vous aurait séparés au moins pour un temps ; mais vos chagrins n'auraient pas été doublement aigris par le remords. C'est voKs qui avez empoisonné les armes dont nous nous servions; elles ont pénétré plus profondément dans votre cœur , parce que vous vous êtes jeté au-devant de nos coups. Si vous aviez proclamé et reconnu votre mariage y nous n'aurions ni pu ni voulu recourir au stratagème que nous avions employé pour le prévenir.

— Juste ciel I s'écria le malheureux comte , comme si une nouvelle lumière eût paru tout à coup à ses yeux frappés d'aveuglement; oui, je comprends à présent les efforts indirects que fit plusieurs fois ma mère pour calmer mon désespoir en paraissant admettre la possibilité de doiuter d'un fait dont elle m'avait garanti la certitude.

— Elle ne pouvait vous parler plus clairement sans avouer sa fraude , et elle se serait plutôt laissé traîner par des chevaux indomptés ; j'en ferais autant pour l'amour d'elle si elle vivait encore. Toute la race des Glenallan, hommes et fenunes , a toujours eu une ame ferme et inébranlable , et il en était de même de tons ceux qui autrefois poussaient leur cri de ralliement : Clochnaben!

lis se tenaient toujours cote à côte ; pas un vassal n'aurait quitté son chefparmotif d'intérêt; tous lui obéissaient sans examiner s'ilavait tort ou raison : )es tèmpîs sont bien changés , à ce qu'on assure.

Le comte était trop occupé des réflexions déchirantes que faisait naître dans son esprit ce qu'il venait d'apprendre , pour faire attention à l'enthousiasme d'une fidélité sauvage dans laquelle cdle qui avait causé ^ tous ses malheurs semblait , même aux portes du tombeau , trouver encore une source de plaisir et de consolation.

— Dieu tout-puissant ! s'écria-t-il ; je suis donc innocent du crime le plus horrible dont un homme puisse être souillé , de ce crime

. qui , quoique involontaire , m'a causé depuis plus de vingt ans des remords perpétuels qui ont détruit la paix de mon cœur et ma santéy en creusant mon tombeau avant le terme fixé par la nature ! Reçois mes humbles remerciemens , a jouta-t-il avec ferveur en levant les yeux vers le ciel ; si je vis si misérable , du moins je ne mourrai pas souillé d'un crime qui révolte la nature. Et toi , si tu as quelque chose de plus à m' apprendre , continue , tandis qu'il te reste assez de force pour parler , et que j'ai encore celle de t'entendre.

— Oui j répondit Elspeth , l'heure où vous n'entendrez plus , où je ne parlerai plus , n'est pas bien éloignée ; la mort a déjà im-

' primé son sceau sur votre front / et je sens mon cœur se refroidir chaque jour davantage sous sa main glacée. Ne m'interrompez donc plus par vos exclamations , vos gémissemens et vos reproches, écoutez jusqu'au bout ce que j'ai à vous dire ; ensuite, ai vous êtes un comte de Glenallan, comme j'ai entendu dire dans ma jeunesse qu'il en a existé autrefois , ordonnez à vos vassaux de ramasser des bruyères, des épines, des branehes de houx; qu'ils en construisent un bûcher aussi haut que le toit de votre château; faites-y brûler la vieille sorcière Elspeth, et périsse avec elle tout ce qui peut vous rappeler qu'une telle créature a rampé sur la surface de la terre.

— Continuez , dit le comte , continuez, je ne vous interromprai plus.

H prononça ces mots d'une voix à demi suffoquée , mais résolu de se contenir, de peur de perdre cette occasion d'obtenir la preuve de ce qu'il venait d'entendre; mais Elspeth était épuisée P^r le long récit qu'elle venait de faire , et la manière dont elle racontale reste de son histoire, sans la rendre tout*à-fait inintelligible,

n'avait plus l'ordre, la concision et la clarté qui y ayaient régné jusqu'alors. Enfin lorsqu'elle eut inutilement essayé, à plusieurs reprises de continuer son récit, lord Glenallan se vit obligé de chercher à aider sa mémoire en lui faisant quelques questions, et il commença par lui demander quelles preuves elle pouvait donner de la vérité d'une histoire si différente de ce qu'elle lui avait dit autrefois.

— Les preuves de la naissance de miss Neville, lui répondit-elle, étaient en la possession de la comtesse, et il y avait des raisons pour les tenir secrètes pendant un certain temps; elles étaient et elles sont peut-être encore , si elle ne les a pas détruites , dans le tiroir, à main gauche , d'un secrétaire en ébèné de son cabinet de toilette. Elle voulait les cacher jusqu'à ce que vous retournassiez en pajs étranger , et elle avait dessein, avant votre retour, de marier miss Neville ou de la renvoyer dans son pays.

— Mais ne m'avez- vous pas montré des lettres de mon père qui me parurent annoncer clairement , à moins que mes sens ne m'aient abusé dans ce moment horrible , que mon père était aussi le père de. . . de la malheureuse. . . ?

— Sans doute, et les lettres étant appuyées de mon témoignage, eommetit vous ou elle auriez-vous pii douter d'un tel fait ? Mais nous ne vous donnâmes pas l'explication de ces lettres; nous nous gardâmes bien de vous dire que votre père avait des raisons debmille, que je ne connais pas, pour vouloir que miss Neville passât pendant quelque temps pour sa fille.

— Mais quand vous apprîtes que nous étions mariés > pourquoi persistâtes-vous dans cet abominable artifice ?

— Ce ne fut qu'après que lady Glenallan vous eut conte cette fausse histoire qu'elle soupçonna que vous étiez déjà mariés ; vous ne lui en fîtes pas même alors l'aveu de manière à l'en convaincre; mais vous vous rappelez , vous ne pouvez avoir oublié ce qui se passa dans cette terrible soirée.

— Oui, et vous jurâtes sur l'Evangile la vérité d'un fait doal vous attestez aujourd'hui la fausseté.

— Sans doute ; et j'aurais prêiéun sermentencore plus saint, s'il en avait existé. Je ne songeais à sauver ni mon corps ni moname, quand il s'agissait de servir la maison de Glenallan.

— Misérable, appelez-vous cet horrible parjure » qui eut des suites encore plus horribles^ un service rendu à la maison de vos bienfaiteurs?

— Sans doate : je servais coniine elle Toulaît être servie celle qui était alors le chef de cette maison. Elle aura à répondre devant Dieu de Tordre qu'elle m'a donné » comme j'aurai à répondre de la manière dont je l'ai exécuté ; elle est allée rendre son compte , je ne tarderai pas à la suivre : vous ai-je dit tout ce que vous vour liez savoir?

— Non : il faut encore que vous me parliez de la mort de cet ange que votre parjure poussa au désespoir , et qui mourut persuadée qu'elle était souillée d'un crime épouvantable. Dites-moi la vérité : cet horrible événement n'eut-il pas d'autre cause que celle qu'on lui attribua dans le temps ? Ne fut-ce pas un nouvel acte de cruauté atroce dont d'autres se rendirent coupables ?

— Je vous entends. Non ; ce qu'on dit alors était vrai. Notre faux témoignage en fut la cause , mais ce fut elle-même qui, dans son désespoir y accéléra la fin de ses jours. Lorsqu'on vous fit ce mensonge qui eut des suites si terribles, lorsque vous eûtes quitté la comtesse en désespéré pour monter à cheval et vous enfuir du château avec larsqiidité de l'éclair, la comtesse n'avait pas encore découvert votre mariage secret; elle ignorait que l'union qu'elle voulait empêcher avait déjà eu lieu depuis près de neuf mois. Vous partîtes comme si le feu du ciel eût été prêt à tomj^er sur le château, et miss Neville, presque privée de raison, fut mise sous bonne garde. Mais la gardienne 3' endormit, et la prisonnière veilla. La fenêlre était ouverte ; le parc était devant elle» le rocher

était au bout du parc, la mer baignait le pied du rocher Oh !

quand oublierai-je cette nuit affreuse?

— Et elle périt aiiisi dans les eaux , comme on me l'a dit ?

— Non : j'étais sur les bords de la mer; la marée descendait, et elle venait , comme vous le savez , presque jusqu'à ma cabane» ce qui était très commode pour le métier de mon mari... Qu'est-ce que je voulais vous. dire? — Je vis dans l'obscurité quelque chose de blanc s'élancer du haut du rocher, et le bruit que ce corps fijt en tombant dans l'eau m'apprit que c'était une créature humaine. J'étais hardie, vigoureuse et habituée à la mer; je m'y précipitai; je la retirai de l'eai? , et je la chargeai sur mes épaules ; j'en aurais porté deux semblables. Je la déposai, sur mon lit dans ma cabane, et quelques voisines vinrent à mon aide. Mais les premiers mots qu'elle prononça, quand elle recouvra la parole, me décidèrent à les renvoyer, et je fis avertir la comtesse. Elle m'envoya sa servante espagnole Theresa : s'il existait sur la terre un démon

soûs la figure humaine , c'était cette femme. Elle et moi nons devions veiller sur la malheureuse jeune dame, nulle autre persoooe ne devait en approcher. J'ignore quels ordres pouvait avoir reçus Theresa, elle ne me le dit point , mais le ciel se chai^ea de ia conclusion de l'affaire. La pauvre jeune dame fut saisie de doolenrs prématurées de l'enfantement, elle donna le jour à un enfant mâle, et mourut entre mes bras, entre les bras de sa mortelle ennemie. Oui» vous pouvez pleurer, mais pourquoi pleurerais-je anjourd'hui , puisque je ne pleurai point alors ? c'était pourtant un spectacle digne de compassion. Je laissai Theresa près de la morte et du nouveau-né^ j'allai prendre les ordres de la comtesse. Qaoiqne la nuit fût bien avancée, je parvins à la voir ; et elle fit venir TOtre frère

— Mon frère !

— Oui, lord Geraldin, votre frère, que quelques personnes disaient qu*elle désirait avoir pour héritier. Dans tons les cas, c'était lui qui avait des droits apparens à sa succession si yoos mouriez sans enfans.

— Et est-il possible de croire que mon frère, par cupidité, et pour s'assurer mon héritage, se soit prêté à un stratagème si honteux et si cruel ?

— Il parait que votre mère le crut , répondit Elspeth avec on sourire diabolique; mais ce complot ne fut pas mon ouvrage; j'ignore ce qui se passa entre eux , car je n'assistai pas à leur conférence. Ils restèrent long-temps enfermés dans le salon boisé en chêne noir ; et quand votre frère passa dans la chambre où j'attendais 9 il me sembla , et je l'ai souvent pensé depuis, qu'il avait tout le feu de l'enfer dans les yeux et snr les traits de son visage, mais sa mère en sentait aussi les brûlantes fureurs. Elle acconrot à moi comme une femme hors d'elle-même , et les premiers mots qu'elle me dit furent ceux-ci : —Elspeth Cheyne, avez-vons jamais arraché de sa tige un bouton nouvellement éclos? Je répon* dis, comme vous pouvez le croire, que cela m'était arrivé plos d'une fois. Eh bien ! me dit-elle y, vous savez donc ce que doit devenir le bâtard hérétique que cette nuit a vu naître pour déshonorer la noble maison de mon père. Tenez, — et elle me remit en même temps une longue épingle d'or qui attachait ses cbeveuX) — l'or seul doit répandre le sang de Glenallan. Cet enfant est déjà comme s'il était mort, et puisque Theresa et vous > vous êtes seules instruites de son existence» qu'il disparaisse à jamais : vous

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m'en repondrez. — Ou l'aurait prise pour une furie tandis qu'elle parlait ainsi. Elle me mit l'épingle dans la main , et se retira. La Toici? cette épingle et la bagne de miss Neville sont tout ce qui me reste des bijoux et de l'argent mal acquis que me valut cette affaire > et j'ai bien gardé le secret, mais ce n'était ni pour l'argent ni pour les bijoux.

Sa main décharnée présenta alors au comte une longue épingle d'or y d'où son imagination crut voir dégoutter encore le sang de son enfant.

^ Misérable I avez-yous eu le courage.... ?

— Je ne puis dire si je l'aurais eu ou non. Je retournai si vite dans ma cabane , que je ne sentais pas la terre sous mes pieds. Mais je n^y trouvai plus Theresa , je n'y trouvai plus Tenfont ; tout ce qui avait vie en était partie il n'y restait qu'un corps inanimé.

— Et n'avez-vous jamais su quel fut le destin de mon enfant ?

— Jamais ; je ne pus que le deviner : je connaissais les intentions de votre mère , et je savais que Theresa était un démon incamé. Jamais on ne la revit en Ecosse, et j'ai entendu dire qu'elle était retournée dans son pays. Un voile épais couvrit tout ce qui s'était passée et ceux qui en avaient su quelque chose n'y virent qn'une séduction et un suicide ; vous-même

— Je sais , je sais tout.

— Sans doute , vous savez à présent tout ce que je pourrais vous dire. Et maintenant, héritier de Glenallan, pouvez- vous me pardonner ?

— Implorez le pardon de Dieu , mais n'attendez pas celui d*un homme , dit le comte en se détournant,

-— Et comment demanderai-je à un être pur et sans souillure ce qui m'est refusé par un pécheur comme moi ? Si j'ai péché , n'ai-je pas souffert? Ai-je eu un seul jour tranquille, une seule heure de repos , depuis que sa longue chevelure trempée par Teau de la mer a reposé sur mon oreiller à Craigburnsfoot? Ma maison n'a- t-elle pas été brûlée avec un de mes enfans au berceau? Mes deux barques n'ont-elles pas été englouties avec mon mari et deux de mes fils , quand les autres rentraient heureusement dans le port ? Tout ce qui m'était cher n'a-t-il pas porté la peine de mon péché? Le feu, les vents, la mer, n'ont-iis pas eu leur part de la proie? Et plût à Dieu, ajouta-t-elle en levant un instant les yeux vers le ciel^ et en les baissant aussitôt, plût à Dieu que la terre eût aussi pris la

part qui lui est due de celle qui attend la mort depuis si long-temps!

Lord Glenallan avait gagné la porte de la cabane ; mais sa gêné* rosité naturelle ne lui permit pas d'abandonner c«tte malheurease lemme au dësespoirde la réprobation. — Ëlspeth, lui dit-il, paisse Dieu TOUS pardonner comme je vous pardonne ! Implorez la miséricorde de celui qui peut seul tous la faire, et puissent vos prières être entendues comme si c'étaient les miennes I Je vous enverrai un ecclésiastique*

— Non , non ! s'écria-t-elle avec force ; point de prêtre ! point de prêtre I — Mais la porte de la chaumière s'ouvrit en ce moment, et Ti^rrivée d'un tiers ne lui permit pas d'en dire davantage.

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