I. Péremptoirement et sans retard
ferrait les chevaux de mon père, et ce rejeton d'un misérable maréchal prétend s'approprier les miens. Mais je vais loi répondre. Et il se mit à écrire avec beaucoup de vivacité en prononçant chaque mot à mesure qu'il l'écrivait : — a M. Gilbert Greenhorn, en réponse à la dernière lettre que je vous ai écrite y j'en reçois iine d'un nommé Grinderson qui se dit votre associé : quand j'écris à quelqu'un , je m'attends qu'il me répondra lui-même. Je crois avoir rendu plus d'un service à votre père, et m'être toujours conduit envers vous avec affection et civilité ; j'ai donc lieu d'être surpris... » Et pourquoi serais-je surpris ? dit-il en s'interrompant, on pourquoi perdrais-je mon temps à écrire à ce drôle ? Je ne resterai pas toujours en prison, je suppose, et mon premier soin, une fois libre , sera de briser les os à ce misérable. . — En prison , mon père ! s'écria miss Wardour en tressaillant.
— Oui , sans doute , en prison : en pouvez-vons douter? A quoi
donc vous à servi cette belle épître de monsieur monsieur ?
n'importe son nom. A moins que vous n'ayez quatre mille et tant de cents livres avec l'appoint suffisant en shillings et en pence ponr solder la créance de M. Goldiebird, sans oublier les accessoires, comme le dit mon digne correspondant.
— Plût au ciel que je le pusse ! Mais où est donc mon finère ? pourquoi ne vient-il pas ici ? il pourrait nous aider.
— Qui I Reginald ? Je présume qu'il est allé aux courses de Lamberton avec M. Gilbert Greenhom, ou quelque autre personnage aussi respectable. Je Tattendais la semaine dernière ; mais rien ne me surprend ; mes enfans peuvent me négliger comme les antres. Pardon , tna chère Isabelle, jamais vous n'avez ni négligé iii offensé votre père. ' ' •
Et l'embrassant tendrement , tandis qu'elle lui jetait les bras autour du cou, il goûta cette consolation que trouve un père dans ses plus grands malheurs quand il est assuré qu'il possède la tendresse d'un enfant bien aimé.
Miss Wardour profita de ce retour de sensibilité pour tâcher de calmer l'esprit de son père ; elle lui rappela qu'il lui restait des amis.
— J'en ai eu, répondit sir Arthur; mais j'ai épuisé l'aniitié des uns par mes entreprises extravagantes , et il manque aux antres la volonté ou le pouvoir de m'être utiles : tout est fini pour moi. Puisse mon exemple servir de leçon à Reginald !
— Et si j'envoyais à Monkbarns , mon père ?
— A quoi bon? Oldbuck ne peut me prêter une somme si consi*
L'ANTIQUAIRE. 4t)T
dérable ; et quand it le pourrait, il n'en ferait Hen , car il n^nore pas que je suis criblé de dettes : tout ce que j'obtiendrais de lui se bornerait à des sentences de philosophie et à des citations latines.
— Mais il est sensé , intelligent ; il se connaît en affaires judiciaires 9 et il a toujours eu de l'amitié pour notre famille.
— Oui I je le crois. Où en sommes-nous , grand Djeu ! quand l'amitié d'un Oldbuck semble de quelque importance à un Wardour ! Au surplus , au point où en sont les choses , où elles doivent arriver incessamment , il n'y a pas d'inconvénient à le faire prier de venir. Mais allez faire votre promenade ordinaire , Isabelle ; maintenant que vous voilà instruite, j'ai l'esprit plus calme : vous savez tout, vous savez à quoi vous devez vous attendre tous les jours, à chaque instant. Allez , Isabelle , allez ; je désire être seul quelques instans.
Dès que miss Wardour eut quitté son père , son premier soin fut de profiter de l'espèce de permission qu'il lui avait accordée pour envoyer à Monkbarns an domestique, qui, comme nous l'avons vu, rencontra l'antiquaire et son neveu sur les bords de la mer.
Ne sachant où elle portait ses pas, et ne s'en inquiétant guère, le hasard la conduisit vef s un endroit qu'on nommait le Banc des Broussailles. Un ruisseau, qui autrefois jetait ses eaux dans les fossés du château , descendait dans ce lieu champêtre , où le goût de miss Wardour avait fait tracer un sentier qui , quoique facile et bien entretenu, avait l'air de ne rien devoir à l'art. Il était parfaitement assorti avec le caractère de cette petite vallée, ombragée par d'épais taillis de coudriers et d'aubépines.
C'était là que s'était passée entre miss Wardour et Lovel cette scène d'explication qu'Edie Ochiltree avait entendue. Les malheurs qui menaçaient sa famille disposaient le cœur d'Isabelle à l'attendrissement ; elle se rappela tout ce que Lovel lui avait dit pour la supplier d'être favorable à ses vœux , et elle ne put se défendre d'un mouvement secret de vanité en songeant qu'elle avait inspiré une passion si vive et si désintéressée à un jeune homme doué de tant de talens et de qualités. Qu'il eût abandonné une professioii dans laquelle il obtenait, disait-on, un avancement rapide, pour s'enterrer dans une ville comme Fairport , et s'y |ivrer à une passion sans espoir , c'était ce que d'autres auraient pu regarder comme un coup de tête causé par un caractère romanesque ; mais ce ne pouvait être qu'un excès d'affection aux yeux de celle qui en était Tobjet, et il eût été bien difficile qu'elle ne le pai^donnât
iûs: L'ANTIQUAIRE.
point. S'il avait possédé une fortune indépendlmte , qoelqiie. mo-. âiqne qu'elle fût ; s'il avait en droit à tenir nn rang honorable dans la société dont il était fait pour être l'ornement, elle aurait en ce moment les moyens d'adoucir Finfortnne de son père en lui offirant un asile chez elle. Ces pensées , si favorables à Tamant absent» se présentaient en foule à son esprit , suivies d'uue récapituladoD exacte dese s actions, de ses paroles et de ses regards ; ce qui prouvait qu'en refusant d'écouter ses protestations de tendresse , elle avait consulté son devoir plutôt que son inclination. Ces réflexions, et celles que lui inspirait la situation de son père, occupaient alter* nativement l'esprit d'Isabelle, quand, à un détour du s^itièr, le vieux Manteau-Bleu se trouva tout à coup devant elle.
Prenant l'aîr 4'nn homme qui a quelque chose d'important et de mystérieux à communiquer , Edie ôta son chapeau , s* avança vers elle^'sur la pointe des pieds, et lui dit à demi- voix, comme s'il eût craint d'être entendu : — Je desirais bien de vous rencontref , miss Wardour> car vous devez savoir que je n'aurais guère osé entrer au château, de crainte d'y trouver Dousterswivel.
— Oui, dit raisi'Wardour ei| jetant une pièce d'argent dans sou chapeau, j'ai appris que vous avez fait «n trait de folie, pour ne rien dire de plus , Edie , et je l'ai appris avec peine.
— De folie ! ma bonne jeune dame. Tout le monde est fou ; comment le vieil Edie Ochiltree serait*il sage? Et où est le grand mal ? Que ceux qui connaissent Dousterswivel disent s'il a eu autre chose que ce qu'il mérite.
— Cela est possible , Edie ; mais vous n'en avez pas moins tort.
— Eh bien , eh Uen , nous ne nous disputerons pas là-dessus. C'est de ce qui vous regarde que je veux vous parler. Savez-vous ce qui menace la maison de Knockwinnock?
— De grands malheurs , Edie ; je le crains du moins. Mais je ne eroyais pas que le bruit en fàt déjà si répandu.
— L'huissier Sweep-Clean ^ y sera aujourd'hui avec toute sa séquelle. Je le tiens d'un de ses recors, comme on les appelle, et qui doit le suivre ; ils vont se mettre en besogne incessamment. II n'y a pas besoin de mettre les moutons dans le pré qu'ils ont fauché , car ils ont soin de le tondre d'assez près.
— Je sais que ce malheur doit arriver, Edie ; mais croyez- vous qu'il soit si prochain ?
1- Nom qu'oD |ioqrrait rendre par celui de maison nêtu, on. iwn-balù. *
. — C'est comme je vous le dis , ma jeaue dame ; cependant , ne Yons laissez point abattre. Ne voyez-vous pas le ciel au-dessus de vous comme dans cette nuit terrible que vous avez passée entre Bally-Burgh-Nesset Halket-Head? Croyez- vous que celui qui vous a protégée contre la fureur des eaux ne puisse vous défendre de la méchanceté des hommes, quoique armés de l'autorité humaine?
— Il est bien vrai ; il n'y a plus qu'en lui seul que nous devons avoir confiance.
— On ne sait pas , on ne sait pas. — Plus la nuit est obscure , plus l'aurore s'approche. Si j'avais un bon cheval, et que je fusse en état de le monter > dans le cas où j'en aurais un , je me j9atte que tout ne serait pas encore perdu. J'espérais grimper sur l'impériale àe la Reine Charlotte; mais la voilà arrêtée probablement pour quelque temps à Kittlebrig. Il y avait à côté du cocher un jeune homme qui a voulu se mêler de conduire la voiture , et Tom Sang, qui aurait dû avoir plus de bon sens , a été assez fou pour y consentir. Or> quand il a fallu tourner le pont, ce brave galant a accroché une borne, et renversé I^ voiture comme je renverserais une écuellevide. J'ai été bien heureux de ne pasm'étre perché sur leVqp*.De sorte qu'entre l'espoir et la crainte je venais voir si vous voudriez me faire partir.
— Et où voulez- vous aller , Edie ?
— ATannouburgh, ma bonne jeune dame : (c'était le premier relai après Fairport, mais il étaitplus près deKnockwinnock que de cette ville) ; et il faut que j'y aille sans délai, et uniquement à cause devons.
— A cause de nous , Edie l'Hélas ! je vous safe gré de YOs bonnes intentions, mais...
—^Mais il u^y a pas de fiiais , missWardour; il faut que j'y àtlle,
— Et qu'allez- vous faire à Tannonburgh? Comment ce voyage peut-il être utile aux affaires de mon père?
— C'est un petit secret qu'il faut laisser sous les cheveux blancs du vieil Edie, missWardour, sans lui faire de questions là-dessus. Si j'ai risqué ma vie pour vous certaine nuit , vous pouvez bien croire cpie je n'ai pas envie devons jouer un mauvais tour dans l'instant de votre détresse.
— Eh bien, $nivez-moi , Edie ; je tâcherai de vous faire conduire à Tannonburgh.