CHAPITRE XLIl
L'aille \cu qui voudra, j'en ftuis peu curieux. De tofi rang, de ta pompe il était amoureux ; il tenait à cet riens, à ces vaines chimères Que d'un cruel destin les décrets trop sévères. Sans en avoir pitié, viennent d'anéantir ; Qui lui pourrait pourtant refuser un soupir, En voyant sur son front le terrible ravage Qu'ont fait la vanité, le désespoir et l'âge?
Ancienne comédie.
Lorsque miss Wardour arciva dans la cour du château , elle vit au premier coup d'œil que les agens de la justice y étaient déjà arrivés. La tristesse , la confusion et la curiosité partageaient les domestiques, tandis que les ministres de la loi allaient de chambre en chambre y faisant l'inventaire du mobilier et de tout ce qui était sujet à saisie ^. Le capitaine Mac-Intyre arriva au moment où, muette de désespoir en acquérant la cruelle conviction de la ruine de son p^e, elle s'arrêtait sur le seuil de la porte.
— Ma chère miss Wardour, luidit-il, ne désespérez de rien; mon oncle va arriver, et je ne doute pas qu'il ne trouve moyen de chasser du château ces misérables.
— Hélas ! capitaine > je crains qu'il ne soit trop tard.
•— Non., s'écria Edie d*un ton d'impatience; non, il n'est pas trop tard, si je puis aller à Tannonburgh. Au nom du ciel, capitaine , trouvez quelque moyen pour me faire partir, et cette pauvre famille vous devra le plus grand, service qui lui ait été rendu depuis le temps de Main-Sanglante ; car , comme les vieilles prédictions ne mentent pas, c'est aujourd'hui que le domaine de Knockwinnock sera perdu et gagné.
— Et de quelle utilité sera ce voyage , Edie? demanda Hector.
Robert , le domestique contre lequel sir Arthur s'était mis en colère le matin, et qui semblait chercher une occasion de donner
I . PoinUng ^diuivaul à distress ou dislraint ( saisie ) danr le Code d*Bcosse.
iine preuve de zèle, s'avança à la hâte vers sa maîtresse, et lui dit: — Je vous en supplie^ missWardour, ne négligez pas ce que vous dit le vieux Ochiltree : il se connaît mieux que personne aux maladies des vaches et des chevaux, il sait plus de choses qu'on ne pense; et puisqu'il insiste tellement pour aller à Tannonburgh, il faut qu'il ait de bonnes raisons pour cela. Si vous le désirez , je Fy conduirai en une heure dans la charrette. Je voudrais être bon à quelque chose; car, quand je pense à ce matin, je me couperais volontiers la lan^rue avec les dents.
— Je vous remercie, Robert, dit miss Wardour; et si vous croyez réeljem«nt qu'il y ait la moindre apparence que ce voyage puisse être de quelque utilité. ...
— Pour l'amour du ciel , Robert 1 s'écria £die, attelez le cheval à la charrette ; et si le voyage ne sert de rien > je vous permets, en revenant, de me jeter par-dessus le pont de Kittl^rig. Mais dépêehez-vous; le temps est précieux aujourd'hui.
Robert jeta un coup d'œil sur sa maîtresse, qui entrait dans la maison, et voyant qu'elle lui faisait un signe de consentement, il courut à l'écurie pour y prendre un cheval et l'atteler sans délai; car quoiqu'un vieux mendiant fût le dernier homme du monde de qui on pût attendre des secours dans un embarras pécuniaire , les gens de la classe de Robert avaient une si haute idée de la prudence et de la sagacité d'Edié Ochiltree > que ce domestiqqe était convaincu que le vieillard insistait pour faire ce voyage parce qu'il était ceii^ain d'être utile. Mais dès que Robert eut mis la main sur un cheval pour l'atteler à la charrette , un des officiers de justice, lui frappant sur l'épaule, lui dit : — Mon ami , ne touche pas à ce cheval , il est compris dans la saisie.
— Quoi I dit Robert , je ne puis prendre le cheval dé mon maître pour faire une commission pour ma maîtresse?
— Vous ne devez rien faire sortir d'ici , répondit l'huissier en fonctions , ou vous serez responsable des conséquences.
— Gomment diable I s'écria Hector qui avait suivi Ochiltree pour tâcher de l'engager à s'expliquer sur la nature de ses espérances > et qui, rongeant intérieurement son frein, ne cherchait qu'un prétexte pour se mettre en colère ; auriez- vous l'impudence d'empêcher ce domestique d'exécuter les ordres de sa maîtresse ?
Le geste et le ton du jeune officier avaient quelque chose qui semblait annoncer que son intention ne se bornerait pas a des représentations , et qui , tout en promettant l'avmtage final d'un
procès-verbâl dé rébellion à justice , donnait à craindre les désagréables circonstances nécessaires pour y donner lieu. Le fik de Thémis , placé en face de celui de Mars , leva d'une treml)lante main la verge destinée à renforcer son autorité , et de l'autre montra le petit bâton garni en argent et orné d'un anneau mobile, signe officiel de sa dignité ; puis s'adrcssant à Hector: — Monsieur, lui dit-il, capitaine Mac-Intyre, je n'ai point affaire à vous; mais si vious m'interrompez dans l'exercice de mes fonctions, je me déclarerai violenté , et je briserai la verge de la paix.
— Déclarez-vou^ tout ce qu'il vous plaira, dit Hector; qui diable s'en soucie ? Brisez votre verge si bon vous semble ; tout ce que je sais, c*est que je vous briserai les os si vous empêchez ce garçon d'exécuter les ordres de sa maîtresse.
— Je prends à témoin tous ceux qui sont ici, dit le messager d'armes ^ , que je me suis fait connaître à lui en lui montrant les marques de ma dignité : il ne peut prétendre cause d'ignorance.— En même temps il fit couler j'anneau d'an bout du bâton à l'autre, forme usitée pour protester contre une rébellion à justice.
Le bon Hector, plus accoutumé à l'artillerie du champ de bataille qu'à celle de l'arène des lois , vit cette cérémonie mystéciease avec la plus grande indifférence. Mais en ce moment , et fort à propos poar empêcher le montagnard à tête chaude, quoique bien intentionné , d'encourir les peines prononcées eu pareil cas par les lois , notre antiquaire arriva suant et soufflant , son mouchoir sons son chapeau , et sa perruque sur la pomme de sa canne.
— De quoi diable s'agit-il donc ici? demanda-t-il en s'essuyant la tête et en remettant sa perruque. .le craignais, en vous suivant, de trouver votre tête creuse brisée contre quelque rocher , et vous voilà sans votre bucéphale , vous querellant avec Sweep-Clean ! Apprenez, Hector, .qu'un huissier est un ennemi plus dangereux qu'un jDÂooir, que ce soit \mphoca barbata , ou xmphoca vùulina, comme celui de votre dernière bataille.
— Au diable le pkocal Monsieur, s'écria Hector , qu'il soit barbu ou tion ; an diable tous lesphocas de l'univers ! Je présume que vous ne voudriez pas que je visse de sang- froid ce drôle insulter m» jeune dame comme miss Wardour , parce qu'il se dit messager du roi. Sur mou ame ! je me flatte que le roi a, pour faire
I . Messengers at arms, synonyme d'huissier en Ecosse, parce que dans l'origine ces fooc* tionnaires avaient une sorte de caractère militaire , d'où ils s'appellent encore les officiers de la toi, Voyflk les «otes de Waverlejr,
L'ANTIQUAIRE. 4lâ
exécuter ses ordres , des gens qui valent mieux que cet homme.
— Très sagement argumenté, Hector ; mais le roi a quelquefois à faire exécuter des ordres de bas aloi , et je^vous dirai à Toreille qu'il lai faut pour cela des coquins de cette espèce. En supposant que vous ne connaissiez pas les statuts de Guillaume-Ie-Lion , où le crime de résistanc^e à l'exécution des ordonnances de jusûce est défini f capile quarto^ versu quinto , despectus domini regis^ c'està-dire mépris du seigneur* roi, au nom duquel se font toutes les poursuites judiciaires, vous auriez pu conclure des détails que j'ai pris tant de peine à vous expliquer ce matin , que ceux qui s'opposent à l'exécution d'un mandat d'arrêt dont est porteur un ofticier de justice, sont lanquàm participes criminis rebelUonis ^ y attendu que le fauteur d'un rebelle est lui-même , quodani modo , complice de la rébellion. Mais je yous tirerai d'embarras.
Il parla alors au messager d'armes , qui , en le voyant arriver , avait perdu l'espérance de tirer bon parti d'un procès-verbal de rébellion ^ et il se contenta de l'assurance que lui donna M. Oldbuck que le cheval et la charrette ^raient de retour au château dans le délai de deux ou trois heures.
—Fort bien ! monsieur S weep-Clean, dit l'antiquaire ; et puisque vans montrez tant de civilité , vous allez avoir une autre aubaine , une affaire d'Etat^ un crime punissable /7^r Zi^^^m JvUam. Ecoutez«moi un instant.
Après lui avoir parlé à voix basse cinq à six minutes, il lui remit un papier, et l'huissier, montant à cheval, partit sur-lechamp suivi d'un de sçs recors. Celui qui restait continua ses opérations, mafe il y mit cette lenteur circonspecte qui faisait voir qu'il se sentait surveillé par un juge aussi sévère qu'habile.
Cependant Oldbuck, prenant son neveu par le brais , le fit entrer avec lui dans la maison. lis furent introduits dans un appartement oii sir Arthur , se promenant en long et en large , dans un désordre complet, agité par l'amour-propre blessé et par les craintes les plus vives , et épuisé par ses efforts pour cacher ses véritables sentimens sous un air d'indifférence, offrait un spectacle qui ne pouvait manquer d'inspirer une compassion pénible.
— Charmé de vous voir, monsieur Oldbuck , et vous aussi, capitaine ; je suis toujours charmé de voir mes amis , n'importe que le temps soit au beau ou à la pluie, dit le pauvre baronnet , cher-