INTRODUCTION AU CHANT QUATRIÈAIE
Il me semble même que c'était hier que je commençai ce poème qui a quelquefois occupé mes loisirs, et que j'ai si soùyent négligé quand des soins plus graves Tenaient m'interrompre. Il me semble que c'est ce même yent de novembre y dojit la voix triste inspira mon premier chant , qui soulève encore les feuilles desséchées sur le rivage de l'Yarrow, agite les bouleaux dépouillés de leur verdure f et soupire comme alors entre leurs branches flétries ^ les hauteurs de Black-House et la forêt d'Ettrick sont couronnées des vapeurs de l'hiver ; l'orage qui gronde sur la montagne, et l'inondation de la prairie, nous avertissent âe fuir des rives de la Tweed : les flocons de neige voltigent déjà sur l'aile de l'ouragan. Le berger nous avait paru digne d'envie dans la saison de Tété, alors que nous retracions les paysages de la colline et du vallon, toi avec le pinceau et moi avec la plume. Etendu tout le long du jour au milieu de la bruyère, il suivait d'un œil distrait le vol des nuages, ou s'endormait sur son havresac déchiré. Qaelqnefois aussi sa main oisive guidait un hameçon dans l'onde rare du ruisseau... Hais la neige qui va tomber pendant la nuit dans la pladne prépare des travaux plus pénibles au berger.
Le soleil s'est couché au milieu d'une vapeur épaisse et rougeâtre, et le laboureur, à peine endormi, entend dans sa chaumière l'orage qui commence à pousser la grêle et la pluiç contre les carreaux de sa fenêtre. Lé même vent qui force le daim et le renard à se réfugier dans les taillis et sdùs l'abri des cavernes, appelle le berger à une tâche dangereuse. Il tourne souvent les yeux vers le ciel, et espère en vain que la tempête s'épuisera en pluie bienfaisante. Bientdt l'horizon nébuleux et la terre déjà blanchie par la neige le. forcent de se mettre en marche : ses chiens gémissans, et l'œil baissé, quittent à regret le foyer domestique; le berger siffle et les encou* rage en repUant son manteau autour de son corps ; il rassemble son troupeau , et le conduit dans les plaines découvertes et sur la pente des montagnes. Là, quoique la tempête soit plus violente, cependant la neige encombre moins les sentiers. Le vent qui spufiQe sur les rochers convertit les boucles de ses cheveux en glaçons; il loume souvent la tête, et aperçoit la clarté de sa lampe qui brille comme une étoile à travers la croisée de sa cabane; quand il l'a perdue de vue, il se résigne; et, bravant avec patience les frimas de la nuit, il guide à pas lents son troupeau paresseux. Si son cœur se décourage, si ses membres faiblissent, le froid lui donne la mort : il s'égare et vient tomber sur le seuil de sa demeure. Le
matin Inira sur son cadaVre glacé ^ et sans vie ; sa yeuve entendra, an retour de la pâle anrore , ses enCans orphelins redemander lénr père, et trouvera le chien fidèle qui , partageant leur douleur, s'est couché au milieu de la neige sur le sein de son maître, et lèche son visage pour le réveiller.
Qui envie dans cette saison le sort du berger, sa santé robuste, sa paisible chaumière, sa couche de gazon sur la colline, ses chants joyeux sous l'ombrage, adressés aux beaux yeux de sa fraîche Marion ; sa houlette, sa gourde, son chalumeau et tous les attributs de l'Arcadie?
Hélas ! cher Skene, notre vie n'est-eUe pas également soumise à ces vicissitudes ? Nous voyons souvent notre printemps embelli par les jeux et la gaieté , tandis que Forage nous prépare ses fureurs pour l'hiver de nos jours. Tel le vieux monarque de Troie avait passé Tété de sa vie dans la paix et la gloire; mais les feux des Grecs et les alarmes de la guerre afSigèrent ses cheveux blancs. Heureux donc, puisque chacun doit avoir sa part de plaisir et de peine, heureux les protégés du ciel, dont la coupe contient le mélange des deux liqueurs ; heureux ceux qui trouvent des consolations dans leurs chagrins, et à qui quelques revers apprennent le prix de la modération dans le bonheur. Telle fut ta destinée, mon ami ; tu te vis condamné à mêler le cyprès à la couronne de myrte, lorsqu'à peine tu venais de formçr les doux nœuds de l'hymen. Le père de ta fiancée avait souri à l'époux choisi par sa fille ; l'amour fut forcé de prendre des habits de deuil et d'essuyer les larmes de la piété filiale. Hélas! il avait été aussi bon ami que bon père. A peine Forbes ^, objet de nos regrets, venait de payer son tribut à l'ombre de son ménestrel ; à peine venait-il de terminer l'histoire de son ami , que le cœur de l'historien lui-même fut glacé par la mort. Où trouverons-nous un coeur aussi noble et aussi bienfaisant? Ses amis et sa famille ne seront pas les seuls à pleurer sur sbn urne honoi^ée : tous ceux dont il a séché les larmes en verseront de plus amères en entendant prononcer son nom; la
X. Je ne pu» m'empécher de dire iei qne, la nvit néme dans 1a<pie11e ces lignes forent ém\fi' suggérées, comme elles Tétaient, par une chute soudaine de neige, arrivée après le coucher du soleil, un niiilheitTeax homme p^rit exactement de la manière qu'on vient de décrire: son corps fut trouvé le matin près de- sa propre demeure. Cet accident -eut lieu à leinq milles de la £enii* d'Ashestiel.
a. Sir William Forbes de Pistligo, baronnet, l'un des hommes qui ont sa inspirer le plus d'sU*chement à leurs amis, et le plus de respect et d'estime à toute l'Ecosse. Sa f7e tU Beattit', dont il avait été le protecteur et l*ami avant d'être son panégyriste, venait .ft peine d'être pnblice» que ■' biographe fat joindre son héros dans la tombe- Ce déplorable événement suivit de près le mariait' de L'ami auquel oatte tatrodnetion «tt dédWe, avee "«ne dea âUtt de iir WiiUMi<
* Anicnrda Jf^n«iire(, eto., eto.
AU OfTAMt QUATIUÈME. S43
reeomidMaiee proielainera enfin des bienfaits ignorés jmKprtd. Si' la charité' des mortels osait prendre les titres dn Très-Hant, iwas graverions snr sa tombe qu'il fat le booclier de la yenve et l'appui de l'orphelin. 'Quoique cet hommage de ma muse doive réveHIer tes dooleorsy elle ne sera pas blâmée de choisir on sojet aussi triste : elle est éacrée poser moi la plama qui traça cette ttaxime:
N^OUBUE JAMAIS l'aMI DE TON FÈRE.
Moi aussi je puis dire que j'ai reçu de lui des bienfaits et des conseils généreux ; moi aussi j'ai un tribut à porter sur sa tombe. •• C'est peu de chose; mais c'est tout ce que je possède.
Pour toi, peut-être ces vers te rappelleront nos promenades de l'été, ces jours où, tous deux oisifs, et, je l'avoue, peu jaloux de rien faire, nous errions sur les collines, et passant du grave au doux, et de l'utile à l'agréable, nous tenions des discours aussi variés et aussi peu suivis que les sites qui s'offraient à nous. Souvent aussi nous trouvions du charme à poursuivre silencieusement nos travaux paisibles, toi dessinant les formes fantastiqpes d'un chêne , et moi lisant avec extase la légende de cet antique cheyalier, surnommé Tiran-le-Blanc. A nos pieds, deux écuyers fidèles, Pandour et Camp ^ , s'observaient d'un œil jaloux , et avaient peine à ne pas renouveler d'anciennes querelles. L'alouette gazouillait du haut de son nuage ; le ruisseau murmurait doucement. L'aubépine couronnait nos fronts de ses guirlandes parfumées. Ariel ^ ne vivait pas plus heureux que nous sous son ombrage fleuri.
n est aussi des nuits charmantes dont le souvenir doit nous être cher. Lorsque l'hiver dépouillait les bosquets de la parure de lenrs feuilles, nous écoutions sans inquiétude, comme je fiE^is aujourd'hui, le gémissement de la bise. Atiprès d'un bon foyer, autour d'une lampe joyeuse, nous prêtions une oreille attentive aax romances d'une jeune beauté, et nos railleries faisaient rougir celai d'entre nous qui reculait devant la flamme azurée du punch. Nous avions alors des amis qui nous aidaient à rire des menaces de la tempête; cet aimable voyageur qui respire l'air pur des rives
1. Camp était an chien favori du poite, un basset doué d'une sngacité extraordinaire. Raeburn l'a pwce dons le portrait de sir Walter Scott, qui est maintenant à Dalkeitb-Palace.