‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 22 sur 93 · I . L'étang du rendez-vous · texte numérisé non relu

I . L'étang du rendez-vous

seront aussi désolés que moi; ils ne se doutent guère dans quelle maison de deuil ils apportent notre venaison. — Quanl à moi, je vais au galop jusqu'à Mucklestane-Moor.

— Et si j'étais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je parlerais au bon Elshie; il peut tout vous dire, s'il est d'humeur à répondre.

— Il me le dira, reprit Hobbie occupé à préparer ses armes, ou je saurai pourquoi.

— Oui, mon enfant ! mais parlez-lui convenablement. Ces gens-là n'aiment pas qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les rendent assez susceptibles.

— Ne vous inquiétez pas. Je suis en état aujourd'hui de braver tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. — Et , sautant en selle , Hobbie partit au grand trot.

Bientôt, malgré l'impatience dont il était tourmenté, ne sachant pas le chemin que son cheval aurait à faire dans la joî»'née, il n'osa plus presser sa marche ; il eut donc le temps de réfléchir sur la manière dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui étaient arrivés. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un de leurs traits caractéristiques. D'après la conduite de cet être mystérieux, le soir où il l'avait vu pour la première fois, et d'après tout ce qu'il en avait remarqué depuis lors, il prévit que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.

— Je lui parlerai avec douceur, comme le vieux Dickon me l'a conseillé, peusa-t-il. On a beau dire qu'il est ligué avec Satan, il faudrait qu'il fût pire qu'un diable incarné pour ne pas avoir pitié de ma position. D'ailleurs, il a plus d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me modérer, je tâcherai de toucher son cœur; et si je n'en tire rien par la douceur, je serai toujours à temps de \vj tordre le cou.

C'est dans ces dispositions qu'Hobbie s'approcha de la chaumière du solitaire. Elshie n'était pas sur son siège d'audience, et il ne put le découvrir dans son jardin ni dans son enclos. — Il est enfermé dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en voudra peut-étie pas sortir; mais tâchons de le toucher par les oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.

Élevant la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut possible de

prendre: — Mon bon ami Elshieî cria-t-il... Point de réponse..* — Bon père Elshie!... Même silence. — Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-iî entre ses dents... Mon bon Elshie, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus malheureux des hommes?

— Malheureux? dit le Nain. Tant mieux !

Ces mots se firent entendre à travers une petite lucarne pratiquée au-dessus de la porte, et par laquelle le solitaire avait la facilité de voir ce qui se passait hors de sa maison, sans être lui-même aperçu.

— Tant mieux, Elshie! et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas entendu que je vous ai dit que j'étais le plus malheureux des hommes?

— Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? avez-vous oublié ce que je vous ai dit ce matin?

— Non, Elshie; et c'est parce que je m'en souviens que je reviens vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit être capable d'indiquer le remède.

— Il n'y a point de remède aux maux de ce monde. Si j'en connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-même... N'aije pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent fois toutes tes montagnes? un rang auprès duquel ta condition n'est que celle du dernier paysan? une société où je trouvais tout ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant?... N'ai-je pas perdu tout cela? Je vis ici comme le rebut de la nature, dans la plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-même que les objets horribles qui m'environnent! et pourquoi d'autres vermisseaux se plaindraient- ils d'être foulés aux pieds de la destinée, quand moi-môme je me trouve écrasé sous la roue de son char?

— Vous pouvez avoir tout perdu, terres , amis , richesses ; mais vous n'avez jamais éprouvé un chagrin comme le mien : jamais vous n'avez perdu Grâce Armstrong. Et maintenant, adieu toutes mes espérances, je ne la verrai plus.

Ces paroles furent prononcées avec la plus vive émotion; puis, comme si elles avaient épuisé ses forces, Hobbie garda le silence. Avant qu'il eût pu reprendre assez de résolution pour adresser au Nain de nouvelles prières, le bras nerveux de celui-ci se montra à la lucarne, un gros sac de cuir à la main.

— Tiens, voilà le baume qui guérit tous les maux des hommes, dit Elshie en le lapant tomber. Du moins, c'est ainsi qu'ils le

pensent, les misérables! Va-t'en. Te voilà deux fois plus riche que tu ne l'étais hier. Ne m'adresse plus ni questions ni plaintes : elles me sont aussi odieuses que les remerciements.

— C'est de l'or, en vérité ! dit Hobbie en faisant sonner le sac. — Elshie, je vous remercie de votre bonté , mais je voudrais vous donner une reconnaissance de cet argent, une sûreté sur nos terres. Cependant , pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de m'en servir avant de savoir d'où il vient. Je ne voudrais pas, quand j'en donnerai à quelqu'un, qu'il vînt à se changer en ardoises.

— Sot ignorant! s'écria le Nain, jamais poison plus véritable n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage, et puisset-il te profiter aussi bien qu'à moi !

— Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche. J'avais une jolie ferme et les trente plus belles têtes de bétail du pays ; mais ce n'est pas là ce qui me tient au cœur : si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la pauvre Grâce, je consentirais volontiers à être votre esclave toute ma vie, sauf le salut de mon âme. Parlez, Elshie, parlez !

— Eh bien donc, répondit le Nain, comme poussé à bout par ses importunités , puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche du côté de Y ouest celle que tu as perdue.

— L'ouest, Elshie? c'est un mot bien vague. i — C'est le dernier que je prononcerai.

Le solitaire ferma la lucarne , et laissa parler Hobbie sans lui répondre davantage.

— L'ouest/ mais le pays est tranquille de ce côté. Serait-ce Jack du Todholes? il est trop vieux pour faire un pareil coup. Vouest ! par ma vie, ce doit être Westhurnflat. — Elshie, Elshie, encore un mot , un seul mot. Est-ce Westhurnflat ? Répondez-moi ! je ne voudrais pas m'en prendre à lui s'il est innocent... Point de réponse !... Si vous ne me dites rien, je croirai que c'est le bandit... Est-il devenu sourd ou muet? — Allons, allons, c'est Willie ! je ne l'aurais jamais cru. Il faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland. — Elshie ! Elshie ! adieu ; je n'emporte pas votre argent, parce que je ne veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai parti, si vous ne voulez pas m' ouvrir. — Il est sourd ou endiablé,

peut-être tous les deux à la fois ; mais je n'ai pas le temps de disputer avec lui. — Et Elliofc partit pour le rendez-vous qu'il avait assigné à ses amis.

Cinq ou six d'entre eux y étaient déjà arrivés, et presque au même instant le hasard y amena Earnscliffet ses compagnons. Ils avaient découvert les traces des bestiaux jusqu'à la frontière ; mais là ils avaient appris qu'une troupe considérable de jacobites étaient en armes , et qu'on parlait de soulèvements dans différentes parties de l'Ecosse. Earnscliff ne regardait donc plus l'événement de la nuit précédente comme l'effet d'un brigandage ordinaire ou d'une vengeance particulière, mais comme la première étincelle de la guerre civile.

Le jeune homme embrassa Hobbie avec tous les témoignages d'un véritable intérêt , et l'informa du fruit de ses recherches. — Eh bien, dit ce dernier, je parierais ma tête qu'Ellieslaw est pour quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est lié avec tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protégé Westburnfïat , cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elshie m'a fait entendre.

Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques VIII r et qu'ils étaient chargés de désarmer tous les rebelles ; selon d'autres, Westburnfïat s'était vanté tout haut qu'il obtiendrait bientôt un commandement dans les troupes jacobites, sous les ordres d'Ellieslaw^ lorsque celui-ci se serait déclaré , et qu'alors on ferait un mauvais parti à Earnscliff et à tout ce qui serait attaché au gouvernement.

Le résultat fut qu'on ne douta plus que les brigands n'eussent agi sous les ordres de Westburnflat, peut-être à l'instigation secrète d'Ellieslaw, et qu'on résolut de se rendre sur-le-champ à la demeure du premier, afin de s'assurer de sa personne. Les amis dispersés de& Elliots les avaient rejoints pendant leur délibération, et ils se trouvaient plus de vingt cavaliers bien montés et passablement armés.

Un ruisseau sorti d'une étroite ravine des montagnes se répandait sur la plaine marécageuse qui donne son nom au manoir de Westburnfïat; mais en cet endroit l'onde, naguère rapide comme un torrent , change de caractère et devient stagnante ; tel un serpent azuré se replie sur lui-même pour dormir. Sur une des rives et au centre de la plaine s'élevait la tour du bandit , qui était une de ces maisons fortifiées, jadis si nombreuses sur les frontières. En avant

des murs , le terrain s'étendait en esplanade pendant l'espace d'environ cent toises ; plus loin ce n'était plus qu'une fondrière impraticable pour des étrangers, et les sentiers qui y conduisaient n'étaient connus que du maître et des siens. Cependant , parmi les Écossais rassemblés sous les ordres d'Earnscliff , plusieurs pouvaient servir de guides , car quoique le genre de vie du propriétaire fût généralement connu, on était alors si peu scrupuleux sur l'article de la propriété, qu'il n'était pas aussi mal vu qu'il l'eût été dans une contrée plus civilisée. Parmi ses voisins plus paisibles, il était estimé à peu près comme le serait de nos jours un joueur, un amateur de combats de coqs , ou un jockey ' ; comme un homme enfin dont les habitudes étaient blâmables et la société à éviter, mais dont on ne pouvait dire5 après tout, qu'il fût flétri de cette infamie ineffaçable qui dans un pays où les lois sont observées s'attache à la profession de maraudeur. Dans la circonstance dont nous parlons, l'indignation ne provenait pas de cette source, mais de ce qu'il avait attaqué un voisin qui ne lui avait fait aucune injure , et surtout un membre du clan d'Elliot , dont la plupart de nos jeunes gens faisaient partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande plusieurs personnes qui, familières avec les localités , conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour de Westburnflat.

Page 1