I. Delicacies of the season. Friandises
mais en énormes plats de viandes dont le poids faisait gémir la table. Contenus par le respect qu'ils éprouvaient pour les personnages illustre? dans la société desquels ils se trouvaient pour la première fois de leur vie, les convives du bas bout gardèrent quelque temps le silence: ils sentaient la même gêne et le même embarras dont P. P., clerc de la paroisse, confesse avoir été accablé lorsqu'il psalmodia pour la première fois en présence des honorables personnages M. le juge Freeman, la bonne lady Jones et le grand sir Thomas Truby. Mais bientôt, à force de vider et de remplir leurs verres, ils finirent par briser la glace du cérémonial; et autant ils s'étaient montrés d'abord réservés et tranquilles, autant, vers la fin du diner, ils devinrent communicaiifs et bruyants.
Au contraire, ni le vin , ni les liqueurs spiritueuses, n'eurent le pouvoir d'échauffer l'esprit des personnes placées au haut bout de la table : elles éprouvaient ce serrement de cœur, ce froid glacial qui se fait souvent sentir lorsque, à la suite d'une détermination désespérée, on se trouve dans une position où il est aussi dangereux d'avancer que de reculer. Plus ils approchaient du précipice, plus ils Retrouvaient profond; et chacun attendait que ses associés lui donnassent l'exemple de la résolution en s'y précipitant les premiers, Ce sentiment caché agissait différemment, suivant les divers caractères, de cette partie des convives. L'un semblait sérieux et pensif, l'autre de mauvaise humeur et bourru ; quelques-uns regardaient d'un air d'inquiétude les places restées vides autour de la table, et réservées pour les membres de la conspiration qui, plus prudents que zélés , n'avaient pas encore jugé à propos d'afficher si publiquement leurs projets. Sir Frédéric était distrait et boudeur. Ellieslaw lui-même faisait des efforts si pénibles pour échauffer l'enthousiasme général, qu'évidemment le sien était considérablement refroidi. Ratcliffe restait spectateur attentif, mais désintéressé. Mareschal, fidèle à son caractère, conservait son étourderie et sa vivacité, mangeait, buvait,. riait, plaisantait, et semblait même s'amuser en voyant les figures allongées de ses compagnons.
— * Pourquoi donc le feu de notre courage semble-141 éteint aujourd'hui? s'écria ce dernier; on dirait que nous sommes à un enterrement où ceux qui mènent le deuil ne doivent que chuchoter à voix basse, tandis que ceux qui vont porter le mort en terre ( montrant le bout de la table) boivent et se réjouissent dans la cuisine. Ellieslaw^
quand soulèverez-vous 1 ? — Et quoi donc a flétri les espérances du brave chevalier du vallon de Langley?
— Vous parlez comme un insensé , répondit Ellieslaw : ne voyezvous pas combien il nous manque de monde?
— Et qu'importe? ne saviez-vous donc pas d'avance que bien des gens parlent beaucoup et agissent peu ? Quant à moi , je me trouve fort encouragé en voyant que plus des deux tiers de nos amis ont été exacts au rendez-vous. Je ne m'y attendais ma foi pas. Au surplus, je soupçonne qu'une bonne moitié d'entre eux sont venus autant pour le diner que pour tout autre motif.
— Aucune nouvelle n'annonce le débarquement du roi, dit un de ses voisins de ce ton incertain qui indique un défaut de résolution.
— Nous n'avons reçu aucune lettre du comte de D*** ; nous ne voyons pas un seul gentilhomme du sud des frontières.
— Quel est celui qui demande encore des hommes d'Angleterre? s'écria Mareschal avec un ton affecté de tragédie héroïque :
Mon cousin, cher cousin, le trépas nous menace.
— De grâce, Mareschal, dit Ellieslaw, trêve de folies.
— Eh bien, je vais vous étonner, je vais vous donner une leçon de sagesse. Si nous nous sommes avancés comme des fous, il ne faut pas reculer comme des lâches. Nous en avons fait assez pour attirer sur nous les soupçons et la vengeance du gouvernement. Attendronsnous la persécution, sans rien faire pour l'éviter?... Quoi! personne ne parle! Eh bien, je sauterai le fossé le premier.
Alors Mareschal se leva, remplit son verre d'un bordeaux généreux, puis, étendant la main pour obtenir du silence, il engagea toute la compagnie à l'imiter. Quand tous les verres furent pleins, tous les convives debout : — Mes amis, s'écria-t-il, voici le toast du jour : A l'indépendance de l'Ecosse et à la santé de son souverain légitime, le roi Jacques VIIT, déjà débarqué dans le Lothian, et, je l'espère, en possession de son ancienne capitale. — A ces mots, il vida son verre, puis, le jetant par-dessus sa tête : — Il ne sera jamais profané par un autre toast, ajouta-t-il.
Chacun suivit son exemple ; et au milieu du bruit des verres qui se
\. To lift, soulever, signifie soulever le cercueil: c'est l'expression dont on se sert ordinairement pour commencer des funérailles.
brisaient, au milieu des applaudissements unanimes de la compagnie, on jura de ne quitter les armes qu'après avoir réussi dans le dessein qui les avait fait prendre.
— Vous avez effectivement sauté le fossé , dit Ellieslaw à voix basse à son cousin, et vous l'avez fait devant témoins. Au surplus, il était trop tard pour renoncer à notre entreprise. Un seul homme a refusé le toast, ajouta-t-il en jetant les yeux sur Ratcliffe, mais nous en parlerons dans un autre moment.
Alors, se levant à son tour, il prononça un discours plein d'invectives contre le gouvernement, déclama contre l'Union qui avait privé leur patrie de son indépendance, de son commerce et de son honneur, et qui l'avait étendue enchaînée aux pieds de son orgueilleuse rivale, l'Angleterre, contre laquelle elle avait courageusement défendu ses droits pendant tant de siècles. En faisant vibrer cette corde, il était sûr de toucher le cœur de tous ceux qui l'écoutaient.
— Il n'est que trop vrai que notre commerce est anéanti, s'écria le vieux John Rewcastle, contrebandier de Jedburg, qui se trouvait au bas bout de la table.
— Notre agriculture est ruinée, dit le laird de Broken-Grith-Fîow, dont le territoire n'avait rapporté autre chose, depuis le déluge, que de la bruyère et de l'airelle.
— Notre religion est anéantie, ajouta le pasteur épiscopal de Kirkwhistle, remarquable par son nez bourgeonné.
— Nous ne pourrons bientôt plus tirer un daim, ou embrasser une jolie fille, sans un permis du presbytère et du trésorier de l'église, continua Mareschal.
— Ou boire un verre d'eau-de-vie le matin sans une licence du commis de l'excise, reprit le contrebandier.
— Ou nous promener au clair de la lune sans l'agrément du jeune Earnscliff, ou de quelque juge de paix à l'anglaise, dit Westburnflat. C'était le bon temps, quand nous n'avions ni paix ni juges.
— Souvenons-nous du massacre de Glencoë ', continua Ellieslaw, et prenons les armes pour défendre nos droits, nos biens, notre vie et nos familles.
— Songez à la véritable ordination épiscopale, sans laquelle il nry a point de clergé légitime, dit le prêtre.
1. Glencoë. fameux par le massacre des partisans de Jacques ïî.
— Songez aux pirateries commises sur notre commerce des Indes occidentales parles corsaires anglais, poursuivit William Wilîieson, propriétaire par moitié et seul patron d'un petit brick.
— Souvenez-vous de vos privilèges, dit encore Mareschal, qui semblait prendre un malin plaisir à souffler le feu de l'enthousiasme allumé par lui , comme un écolier espiègle qui , ayant levé l'écluse d'un moulin à eau, s'amuse du bruit des roues qu'il a mises en mouvement, sans penser au mal qu'il peut produire. — Souvenez-vous de vos privilèges et de vos libertés ! Maudites soient les taxes, la presse et le presbytérianisme, et avec eux la mémoire du vieux Guillaume qui nous les apporta le premier!
— Au diable le jaugeur de l'excise ! s'écria le vieux Rewcastle; je l'assommerai de ma propre main.
— Au diable le garde des forêts et le constable! reprit sur le même ton Westburnfïat; j'ai deux balles au service de chacun d'eux.
— Nous sommes donc tous d'accord que cet état de choses ne peut se supporter plus longtemps? demanda Ellieslaw après un moment de calme.
— Tous..., sans exception..., jusqu'au dernier!... tel fut le cri général.
— Pas tout à fait, Messieurs, dit M. Ratcliffe qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le commencement du dîner. Je ne prétends pas vouloir calmer les violents transports qui viennent de s'emparer de vous si subitement ; mais autant que peut valoir l'opinion d'un seul homme, je dois vous déclarer que je n'adopte pas tout à fait les principes que vous venez de manifester -, je proteste donc formellement contre les mesures insensées que vous paraissez disposés à prendre pour faire cesser des sujets de plainte dont la justice ne me paraît pas encore bien démontrée. Je suis très-porté à attribuer à la chaleur du festin, peut-être même à l'envie de faire une plaisanterie, tout ce qui vient de se passer; mais il faut songer que certaines plaisanteries peuvent devenir dangereuses quand elles transpirent, et que souvent les murs ont des oreilles.
— Les murs peuvent avoir des oreilles, monsieur Ratcliffe, s'écria Ellieslaw en lançant sur lui un regard de fureur, mais un espion domestique n'en aura bientôt plus, s'il ose rester plus longtemps dans une maison où son arrivée fut une insulte, où sa conduite a toujours été celle d'un homme présomptueux qui se mêle de donner des avis
qu'on ne lui demande pas, et d'où il sera chassé comme un misérable, s'il ne se rend justice en sortant sur-le-champ,
— Je sais parfaitement, Monsieur, répondit RatclifTe avec un sangfroid méprisant, que la démarche inconsidérée que vous allez faire vous rend ma présence inutile , et que désormais mon séjour ici serait aussi dangereux pour moi que désagréable pour vous ; mais en me menaçant vous avez oublié votre prudence ; car bien certainement vous ne seriez pas charmé que je lisse à ces messieurs, à des hommes d'honneur, le détail des causes qui ont amené notre liaison. Au surplus, j'en vois la fin avec plaisir. Cependant, comme je crois que M. Mareschal et quelques autres personnes de la compagnie voudront bien me garantir pour cette nuit mes oreilles et surtout mon cou , pour lequel j'ai quelques raisons de craindre davantage, je ne quitterai votre château que demain matin.
— Soit, Monsieur, répliqua Ellieslaw. Yous n'avez rien à redouter,, parce que vous êtes au-dessous de mon ressentiment , et non parce que j'ai à craindre que vous ne découvriez quelque secret de famille ,. quoique , par intérêt pour vous-même , je doive vous engager à bien peser vos paroles. Vos soins et votre entremise sont fort inutiles à un homme qui a tout à perdre ou tout à gagner , suivant le résultat des efforts qu'il va faire pour la cause à laquelle il s'est dévoué. Adieu.
RatclirTe lança un regard expressif qu'Ellieslaw ne put soutenir sans baisser les yeux, puis, saluant la compagnie, il se retira.
Cette conversation avait produit, sur une partie de ceux qui l'avaient entendue , une impression qu'Ellieslaw se hâta de dissiper en faisant tomber l'entretien sur les affaires du jour. On convint que l'insurrection serait organisée sur-le-champ. Ellieslaw, Mareschal et sir Frédéric Langley en furent nommés les chefs avec pouvoir de diriger toutes les mesures ultérieures. On fixa, pour le lendemain de bonne heure, un lieu de rendez-vous où chacun se trouverait en armes avec tous les partisans qu'il pourrait rassembler.
Tout ayant été ainsi réglé , Ellieslaw demanda à ceux qui restaient encore à boire avec Westburnflat et le vieux contrebandier la permission de se retirer avec ses deux collègues , afin de délibérer librement sur les mesures qu'ils avaient à prendre . Cette excuse fut acceptée d'autant plus volontiers qu'il y joignit l'invitation de ne pas épargner sa cave. Le départ des chefs fut salué par de bruyantes acclamations, et les santés d'Ellieslaw, de sir Frédéric, et surtout celle de Mares-
chai , turent portées plus d'une fois en grand chorus pendant le reste de la soirée.
Lorsque les trois chefs se furent retirés dans un appartement séparé , ils se regardèrent un moment avec une sorte d'embarras qui , sur le front soucieux de sir Frédéric , allait jusqu'au mécontentement. Mareschal fut le premier à rompre le silence. — Eh bien , Messieurs, dit-il avec un éclat de rire, nous voilà embarqués. — Vogue la galère !
— C'est vous que nous devon§ en remercier, dit Ellieslaw.
— Cela est vrai; mais je ne sais si vous me remercierez encore quand vous aurez lu cette lettre. Je l'ai reçue au moment de nous mettre à table ; elle avait été remise à mon domestique par un homme qu'il ne connaît pas , et qui est reparti au grand galop sans vouloir s'arrêter une minute. — Lisez.
Ellieslaw prit le papier d'un air d'impatience, et lut ce qui suit :
« Edimbourg.
« Monsieur , — Ayant des obligations à votre famille , et sachant que vous êtes en relation d'affaires avec Jacques et compagnie , autrefois négociants à Londres , maintenant à Dunkerque , je crois devoir me hâter de vous faire part que les vaisseaux que vous attendiez n'ont pu aborder , et ont été obligés de repartir sans avoir pu débarquer aucune marchandise de leur cargaison. Leurs associés de l'ouest ont résolu de séparer leurs intérêts des leurs , les affaires de cette maison prenant une mauvaise tournure. J'espère que vous profiterez de cet avis pour prendre les précautions nécessaires à vos intérêts. Je suis votre très-humble serviteur. Nihil Mameless ' .
a A Ralph Mareschal de Mareschal-Wells. » (Très-pressé.)
Sir Frédéric pâlit, et son front se rembrunit encore.
— Si la flotte française qui avait le roi à bord a été battue par celle d'Angleterre, comme ce maudit griffonnage semble le donner à entendre, le principal ressort de notre entreprise se trouve rompu, et nous n'avons pas même de secours à attendre de Pouest de l'Ecosse. Et où en sommes-nous donc ? s'écria Ellieslaw.
— Où nous en étions ce matin, je crois, dit Mareschal toujours riant.
— Pardonnez -moi, monsieur Mareschal : faites trêve, je vous