‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 39 sur 93 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le poids de son armure écrasant le guerrier, Il tombe, et dans sa chute entraine son coursier. Campbell. Les plaisirs de l'Espérance.

près les évolutions militaires, aussi bien exécutées qu'on pouvait l'attendre d'hommes inexpérimentés et de chevaux non dressés, de grands cris annoncèrent que la lutte pour le prix du perroquet allait commencer. Le mât ou grande perche avec une gaule en croix à laquelle le but était suspendu, fut élevé au milieu des acclamations de l'assemblée ; et ceux-là même qui avaient regardé les évolutions de la milice féodale avec un sourire ironique , par haine contre la famille royale qu'ils avaient l'air de soutenir, ne purent s'empêcher de prendre intérêt à ce nouvel exercice. On accourut en foule; on critiqua la tournure de chaque compétiteur qui, par son plus ou moins d'adresse, excitait la risée ou les applaudissements.

Bientôt on vit s'approcher le fusil à la main, un jeune homme, vêtu avec simplicité , mais avec une certaine prétention à l'élégance ; son manteau vert était jeté négligemment sur ses épaules, et sa fraise brodée, sa toque à plumes, annonçaient qu'il était au-dessus de la classe commune : un murmure confus s'éleva à l'instant, et il aurait été difficile de juger s'il lui était favorable. — Est-il possible, disaient les vieux et zélés puritains que la curiosité, plus forte que leur fanatisme, avait conduits parmi les spectateurs; est-il possible que le fils d'un tel père prenne part à ces indécentes folies? — Les autres, et c'était la majeure partie , souhaitaient que le fils d'un des anciens chefs presbytériens enlevât le prix, sans s'inquiéter s'il lui convenait de le disputer. Leurs vœux furent exaucés : l'aveniurier au manteau vert tira et atteignit le perroquet, et c'était le premier coup qui

comptât de la journée, quoique plusieurs balles eussent passé trèsprès du but. Une acclamation presque générale s'éleva. Cependant son succès n'était pas encore décisif; il fallait que parmi les antagonistes qui venaient après lui ceux qui auraient la même chance concourussent jusqu'au moment où l'un d'entre eux obtiendrait une supériorité complète. Il n'y eut que deux de ces derniers qui touchèrent le but. Le premier était un homme qui appartenait évidemment à la classe du peuple, d'un air commun, et enveloppé d'un grand manteau avec lequel il se cachait soigneusement la figure; le second, un jeune cavalier d'un extérieur agréable, et paré avec quelque recherche. Depuis la fin de la revue, celui-ci était resté constamment auprès de lady Marguerite et de miss Bellenden, et les avait quittées avec un air d'indifférence lorsque la vieille dame lui témoigna son regret qu'aucun compétiteur noble et du parti royaliste ne se présentât pour disputer le prix. En moins d'une minute, le jeune lord Évandaîe mit pied à terre, prit un fusil des mains de son domestique, et, comme nous l'avons dit, frappa le perroquet.

La lutte s'ouvrit de nouveau entre ces trois concurrents, et l'intérêt des spectateurs redoubla. Le lourd équipage du duc, mis en mouvement, non sans difficulté, s'approcha du théâtre de la lutte; les dames et les gentilshommes tournèrent de ce côté la tête de leurs chevaux : tous les yeux étaient attentifs au résultat.

Selon les anciens usages, les compétiteurs eurent recours à la voie du sort pour savoir qui tirerait le premier ; le hasard décida que ce serait le jeune plébéien. Il prit son poste, découvrit à demi son visage campagnard, et dit au jeune homme vêtu d'un manteau vert : — Écoutez, monsieur Henry, en toute autre occasion je chercherais à manquer le but pour vous en laisser lhonneur ; mais Jenny Dennison nous regarde, et je dois faire de mon mieux. — Pourtant il ne réussit pas, quoique sa balle eût sifflé si près du but que l'oiseau fut évidemment ébranlé. Baissant les yeux, il s'enveloppa de son manteau, et se retira précipitamment comme s'il avait craint d'être reconnu.

Le tireur vert s'avança , et pour la seconde fois sa balle frappa le perroquet. Les acclamations furent générales, et du centre de l'assemblée s'éleva ce cri : — La bonne cause pour toujours!

Les dignitaires du canton fronçaient le sourcil en entendant ces cris des malintentionnés ; mais lord Evandaîe obtint aussi à son tour le même succès ; et les félicitations bruyantes, les applaudissements

des royalistes et de la partie aristocratique de l'assemblée ne lui furent pas épargnés. — Toutefois, l'épreuve n'était pas finie.

Le tireur vert, comme s'il était résolu à terminer l'affaire d'une manière décive, prit son cheval, qu'il avait confié à un des spectateurs, s'assura de la solidité des sangles, mit le pied à Février, et faisant signe de la main à la foule de s'écarter, joua des éperons, gagna au galop la place d'où il allait tirer, lâcha la bride, se retourna en arrière, déchargea sa carabine, et abattit le perroquet. La plupart de ceux qui entouraient lord Evandale lui dirent que c'était une innovation aux usages établis, et qu'il n'était pas obligé de l'imiter; il n'en persista pas moins à suivre cet exemple. Mais, ou son adresse n'était pas aussi parfaite, ou son cheval n'était pas aussi bien dressé : à l'instant même où il lâchait son coup, l'animal fît un bond, et la balle n'atteignit pas l'oiseau.

On fut alors aussi charmé de la courtoisie du jeune homme au manteau vert qu'on l'avait été de son adresse : s'avançant vers lord Evandale, il lui dit qu'il ne pouvait se prévaloir d'un accident, et lui proposa une nouvelle épreuve à pied.

— Je la ferais plus volontiers à cheval, répondit ce dernier, si j'en avais un aussi bien dressé que le vôtre.

— Voulez-vous me faire l'honneur de le monter, et de me prêter le vôtre en échange? demanda le jeune homme.

Lord Evandale était presque honteux d'accepter cette offre, car il sentait que ce serait diminuer le prix de la victoire s'il la remportait. Cependant , jaloux de rétablir sa réputation d'adresse, il dit à son rival qu'il lui cédait entièrement l'honneur de la journée, mais qu'il acceptait volontiers sa proposition, et que le nouvel essai qu'ils allaient faire serait en l'honneur de leurs amours. En parlant ainsi, il jeta un regard passionné du côté de miss Bellenden , et la tradition rapporte que les yeux du jeune tireur vert prirent la même direction, mais plus clandestinement.

Le résultat de cette dernière épreuve fut le même que celui de la précédente, et lord Evandale ne continua que difficilement d'affecter cet air d'indifférence moqueuse qu'il avait pris jusqu'alors; mais, vou]ant éviter le ridicule qui toujours s'attache au vaincu , il rendit le coursier à son heureux adversaire et reprit le sien. — Je vous remercie, lui dit-il, d'avoir rétabli mon cheval dans ma bonne opinion. J'étais disposé à lui attribuer ma défaite; je vois à présent que je ne

dois en accuser que moi-même. — Ayant prononcé ces paroles avec un ton léger d'insouciance qui cachait mal sa mortification réelle, il se remit e-n selle et s'éloigna.

Suivant l'usage ordinaire du monde, ceux mêmes qui penchaient pour lord Evandale accordèrent au vainqueur leurs applaudissements, et toute l'attention de l'assemblée se dirigea vers lui. — Qui est-il? quel est son nom? s'écriaient de toutes parts ceux qui ne le connaissaient pas. — On ne tarda pas à l'apprendre, et dès qu'on sut qu'il appartenait à cette classe à qui l'on peut marquer des égards sans déroger, quatre amis du duc, avec l'empressement que le pauvre Malvolio * attribue à son cortège imaginaire, vinrent l'inviter à se présenter devant lui. Gomme ils le conduisaient à travers la foule, en l'accablant de compliments sur son triomphe, il passa devant lady Bellenden : ses joues prirent un incarnat plus vif lorsqu'il salua miss Edith, dont le visage se couvrit d'une semblable rougeur en lui rendant, avec une courtoisie mêlée d'embarras, son salut respectueux.

— Vous connaissez donc ce jeune homme? demanda lady Marguerite à sa petite-tille.

— Je... oui... je l'ai vu chez mon oncle, et... ailleurs aussi... quelquefois... par hasard.

— J'entends dire que c'est le neveu du vieux Milnwood.

— Oui, dit un gentilhomme qui était à cheval auprès de la vieille dame ; c'est le fils de feu le colonel Morton de Milnwood, qui commandait pour le roi un régiment de cavalerie à la bataille de Dunbar et à Inverkeithing.

— Mais auparavant il avait combattu contre lui à celles de Marston-Moor et de Philiphaug, répliqua lady Bellenden en soupirant avec affectation, car ce dernier mot réveillait en elle le douloureux souvenir de la mort de son époux.

— Votre mémoire est fidèle, Milady; mais le mieux est d'oublier le passé, reprit le gentilhomme en souriant.

— Il devrait ne pas l'oublier, lui, sir Gilbertscleugh, et ne pas venir se mêler à la société de personnes auxquelles son nom peut rappeler de fâcheux souvenirs.

— Vous oubliez, Milady, que ce jeune homme est ici parce que son devoir l'y appelle, et qu'il fait partie du contingent que doit four-

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