‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 44 sur 93 · Expression de soldat, pour dire le cheval de bois · texte numérisé non relu

Expression de soldat, pour dire le cheval de bois

m LES PURITAINS D'ECOSSE.

— Allons, Messieurs, dit Morton que leur insolence commençait à impatienter, nous sommes tous ici de fidèles sujets du roi , rassemblés par un jour de fête, et nous avons droit d'espérer que nous ne serons pas troublés plus longtemps par de pareilles discussions.

Bothwell allait répliquer d'un ton bourru , mais Holliday lui rappela tout bas que la troupe avait reçu de strictes injonctions de n'insulter aucun de ceux qui , conformément aux ordres du conseil , seraient venus à la revue. Le brigadier ne put cependant se contenir tout à fait , et regardant Morton en face : — Fort bien , maître Perroquet , lui dit-il, je ne veux pas troubler votre règne, qui finit , je crois, à minuit. — N'est-il pas plaisant, Holliday, ajouta-t-il en se tournant vers son camarade, que des bourgeois fassent tant d'étalage pour savoir tirer au blanc? Il n'y a pas de femme ni d'enfant qui n'en fît autant après vingt-quatre heures d'exercice. Si monsieur le capitaine Perroquet ou quelqu'un de sa troupe voulait s'essayer avec moi au sabre ou à l'épée , à la rapière seule ou à la rapière et à la dague, pour une pièce d'or au premier sang, à la bonne heure ; mais tous ces paysans (Il heurtait du pied le bout de l'épée de Morton.) portent des armes qu'ils n'oseraient toucher. Eh bien, s'ils voulaient seulement lutter, ou se disputer la barre de bois, ou pousser la pierre, ou jeter l'essieu4, cela me serait encore égal.

La patience de Morton était à bout; il se leva, et, regardant fièrement Bothwell, il portait la main à l'épée , quand l'étranger, s'avançant entre eux, lui dit : — C'est ma querelle ! j'ai été insulté le premier, et au nom de la bonne cause, je dois accepter le défi. — Vous parlez de lutter, dit-il ensuite à Bothwell, voulez-vous vous hasarder à lutter avec moi?

— Bien volontiers, enfant chéri, répliqua le brigadier; nous lutterons jusqu'à ce qu'un de nous tombe par terre.

— Ma force vient de celui qui est la source de toute force , et tu ras servir d'exemple aux mauvais railleurs.

A ces mots , l'inconnu mit bas son manteau de drap grossier et tendit son bras nerveux d'un air résolu. Nullement intimidé par les tormes robustes, la poitrine large, les épaules carrées et l'air fier de son antagoniste , le soldat déboucla son ceinturon et se dépouilla de son uniforme en sifflant avec un ton d'indifférence. Tous les assis-

f. Anciens exercices de force et d'adresse parmi les paysans d'Angleterre et d'Ecosse

tants les entouraient, curieux de voir quel serait le résultat de cette lutte

Le militaire parut d'abord l'emporter, mais sans qu'il y eût rien de décisif dans ces premiers avantages. Il était évident qu'il avait employé toutes ses forces, au lieu que son antagoniste ménageait prudemment les siennes. Enfin celui-ci, dans une vigoureuse étreinte? l'enleva de terre, puis le jeta si rudement sur le carreau, qu'il y resta quelques instants étourdi et sans mouvement.

— Vous avez tué mon brigadier, s'écria Holliday en tirant son sabre, et, par tout ce qu'il y a de plus sacré, vous m'en ferez raison.

— Arrêtez , dirent Morton et les autres assistants ; tout s'est passé dans les règles, et votre camarade n'a trouvé que ce qu'il cherchait.

— C'est vrai , dit Bothwell en se relevant; rengainez, Tom ; je ne croyais pas possible que le plus fier plumet du régiment des gardes fût jeté sur le plancher d'un misérable cabaret par un tondu de puritain. — Alors, serrant fortement la main de l'étranger : — L'ami, lui dit-il, nous nous retrouverons quelque jour, et nous jouerons un jeu un peu plus sérieux.

— Et quand ce moment arrivera, répliqua l'étranger en lui serrant la main à son tour, je vous promets que lorsque je vous aurai renversé, vous ne vous relèverez pas si facilement.

— Fort bien, bien-aîmé * ! si tu es puritain, du moins ne manquestu ni de force ni de courage. Je te souhaite bien du bonheur; mais, crois-moi , décampe sur ton bidet avant que le cornette vienne faire sa ronde , car il a fait arrêter plus d'un drôle qui avait l'air moins suspect que toi.

L'étranger pensa probablemeut que cet avis n'était pas à dédaigner, car il paya son écot , et, courant à l'écurie, sella lui-même son cheval noir, à qui le repos et le fourrage avaient rendu ses forces. Comme il sortait, il rencontra Morton. — Je vais du côté de Milnwood, lui dit-il; voulez-vous me permettre de profiter de votre compagnie?

— Volontiers, répondit le jeune homme, quoiqu'il trouvât dans cette physionomie farouche quelque chose qui lui répugnait.

Après un adieu amical, les compagnons de Morton se disûersèrent

i. Ce mot de mépris, qui revient si souvent, fait allusion à une expression des prédicateurs du puritanisme, beloved.

dans diverses directions; quelques-uns l'accompagnèrent pendant un mille, mais enfin l'étranger et lui se trouvèrent seuls.

La compagnie avait à peine quitté la taverne , qu'on entendit le bruit des tambours et le son des trompettes. Les dragons se rassemblèrent précipitamment sur la place du marché, et bientôt le cornette Grahame entra chez Niel Blane , accompagné du prévôt de la ville avec six soldats et des agents de la police municipale armés de hallebardes.

— Qu'on garde les portes , que personne ne sorte. — ( Tels furent les premiers mots qu'il prononça.) — Eh bien, Bothwell, n'avez -vous pas entendu le boute-selle?

— Il se disposait à rentrer au quartier, mon lieutenant, dit Holiiday; il vient de faire une mauvaise chute.

— Dans une dispute, sans doute? — Bothwell, si vous négligez ainsi votre devoir, votre sang royal ne vous exemptera pas de punitions.

— Et en quoi ai-je négligé mon devoir? demanda celui-ci d'un air chagrin.

— Vous auriez dû être au quartier, brigadier Bothwell ; vous avez perdu une occasion d'or. Le carrosse de l'archevêque de Saint-André a été arrêté ce matin par une bande de whigs rebelles, qui l'ont assassiné près de sa ville épiscopale, dans la plaine de Magus-Moor1. — (Tout le monde resta comme terrifié.) — Voici les signalements, et une proclamation par laquelle on promet mille marcs de récompense à quiconque arrêtera l'un des assassins.

— L'épreuve , l'épreuve de mon homme et le commentaire ! dit Bothwell à Holiiday. Je comprends maintenant ce qu'il voulait dire \ pourquoi ne l'avons-nous pas arrêté? — A cheval, Holiiday, à cheval ! — Cornette , un des assassins n'est-il pas un homme carré f vigoureux, nez en bec de faucon?...

— Un moment , dit Grahame, j'ai leur signalement. — Haxton de Rathillet, grand, maigre, cheveux noirs...

— Ce n'est pas mon homme.

— John Balfour, dit Burley, cinq pieds huit pouces2, nez aquilirv, cheveux roux.

*. On peut trouver un récit succinct de cet assassinat dans toutes les histoires de l'époque ; mais £2 des acteurs de celte scène, James Russel, en a donné une relation plus déiaillee. Elle se trouve dans Pappendix de l'Histoire de l'Église d'Ecosse, par Kirkton, publiée par Charles Kirk Patrick Sbarpe, Esq.; in-4. Edimbourg, 1817.

2, Mesure anglaise, environ cinq pieds deux pouces.

— C'est lui, c'est lui-même ! Louchant d'un œil? s'écria Bothwell.

— Oui, et montant un cheval noir enlevé au primat assassiné.

— C'est cela même. Il était ici, il n'y a pas un quart d'heure. De nouvelles informations achevèrent de les convaincre que l'étran-

ger si réservé et si farouche était réellement Balfour de Burley, chef de la bande d'assassins qui, dans leur zèle aveugle, venaient de tuer le primat d'Ecosse , qu'ils avaient rencontré par hasard en poursuivant une autre personne qui avait encouru leur inimitié4. La rencontre inopinée de l'archevêque parut à leur imagination exaltée un décret de la Providence, et s'imaginant que le Seigneur, suivant leur expression, l'avait livré lui-même entre leurs mains, ils le mirent à mort avec une froide cruauté (c).

— A cheval, mes amis! à cheval! s'écria Grahame; à la poursuite de l'assassin! Sa tête vaut son pesant d'or.

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