‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 48 sur 93 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Je vins à dix-sept ans vivre en cette chaumière; Le sort à quatre-vingts m'en bannit pour jamais. La jeunesse à son gré peut changer de carrière ; Quand l'âge arrive, adieu tout espoir de succès. Shakspeare. Comme il vous plaira.

l est temps que nous introduisions nos lecteurs dans le château de Tillietudlem , où lady Bellenden était rentrée de mauvaise humeur contre tout le monde et ne pouvant digérer l' affront ineffaçable dont elle se croyait couverte par la maladresse publique de Goose Gibby. L'intendant avait expressément recommandé au malencontreux homme d'armes de s'éloigner, de ne pas paraître devant lady Marguerite dans les premiers instants de sa colère.

En arrivant chez elle, le premier soin de lady Bellenden fut de faire une enquête solennelle ( et elle y présida en personne ) sur la conduite du valet de ferme Cuddy Headrigg, qui, en se dispensant d'obéir aux ordres qui lui avaient été donnés de paraître à la revue, avait obligé Harrisson et Gudyil à employer un déplorable expédient. L'affaire ayant été instruite dans les règles, la vieille dame se décida à aller interroger le coupable, ainsi que sa mère (grandement soupçonnée de l'avoir aidé et encouragé dans sa rébellion) et de les chasser de la baronnie, si le cas ne méritait aucune grâce.

Miss Edith fut la seule qui osa lui adresser quelques mots en faveur des accusés ; mais son intercession n'obtint pas le succès qu'elle aurait eu en toute autre occasion ; car dès qu'elle avait appris que Gibby

n'était pas blessé, la chute de l'homme d'armes improvisé avait excité chez elle une envie de rire qu'elle n'avait pu réprimer ; et son aïeule, choquée au delà de toute expression , n'avait cessé , en revenant au château , de lui reprocher amèrement d'être insensible à l'honneur de sa famille.

Gomme marque de la rigueur absolue de ses dispositions, lady Marguerite remplaça le jonc à tête d'ivoire sur lequel elle s'appuyait ordinairement, par une grosse et grande canne à pomme d'or qui avait appartenu à son père, le feu comte de Torwood, et dont elle ne se servait que dans les cérémonies solennelles. Supportée par cette espèce de bâton de commandement , elle entra d'un air de dignité dans l'habitation des délinquants.

La conscience de la vieille Mause semblait lui reprocher quelque chose, car elle ne se leva pas de sa chaise d'osier avec son air habituel de franchise et de cordialité. Éprouvant l'embarras d'un accusé qui paraît devant son juge, et qui veut chercher à nier le crime dont il se sent coupable , elle n'exprima pas, contrairement à sa coutume, sa reconnaissance de l'honneur que lui faisait lady Bellenden en entrant chez elle, resta muette, immobile, les bras croisés, et laissa paraître sur son visage un singulier mélange de respect et d'opiniâtreté. Elle fit pourtant une grande révérence , et avança le fauteuil dans lequel lady Marguerite, qui était une châtelaine un peu commère, daignait quelquefois s'asseoir quand elle venait faire jaser la vieille Mause sur les nouvelles du village et des environs. Mais, trop courroucée pour lui faire en ce moment un tel honneur , sa maîtresse fit un geste de la main pour indiquer qu'elle ne voulait pas s'asseoir, et, relevant la tête d'un air majestueux, commença l'interrogatoire, d'un ton fait pour intimider la coupable :

— Est-il vrai, Mause, comme j'en ai été informée par Harrison, Gudyil , et autres de mes gens, que, contre la foi que vous devez à Dieu , au roi , et à moi votre dame et maîtresse , vous ayez empêché votre ii!s de se rendre au wappen-schaw ordonné par le shérif, et que vous ayez rapporté ses armes dans un moment où il n'était plus temps de lui trouver un suppléant convenable ; ce qui a exposé la baronnie de Tiilietudlem et ma personne à un affront dont ma famille n'avait jamais eu à rougir depuis le temps de Malcolm Camnore?

Mause professait pour lady Bellenden un respect extrême , et deux ou trois courts accès de toux exprimèrent l'embarras qu'elle éprouvait

à se défendre : — Certainement, Milady... bien certainement, je suis fâchée... je suis très-fâchée d'avoir encouru votre déplaisir , mais, Milady... la maladie de mon fils...

— Ne me parlez pas de maladie. S'il avait été réellement malade, vous seriez venue chercher au château quelques remèdes. Vous savez que j'ai des recettes pour tous les maux.

— Oui , Milady, je sais que vous avez fait des cures merveilleuses; la dernière dose que vous envoyâtes à Cuddy opéra sur lui comme un charme.

— Pourquoi donc , femme , ne pas vous adresser à moi , s'il y avait eu maladie réelle? Mais il n'en était rien, vassale déloyale que vous êtes!

— Jamais Milady ne m'a donné de tels noms !... moi qui suis née sur la seigneurie de Tillietudlem!... On nous a calomniés, Milady, si l'on vous a dit que Cuddy et moi nous n'étions pas prêts à verser tout notre sang pour vous, Milady, pour miss Edith et pour le vieux château. J'aimerais mieux voir mon fils sous terre que de le voir manquer à ses devoirs envers vous. Mais quant à tous ces wappenschaws , Milady, excusez , Milady... mais je ne peux trouver rien qui les autorise.

— Qui les autorise ! ne savez-vous donc pas que vous êtes obligés de m'obéir en tout ce que je vous commande ? Votre service n'est pas gratuit ; vous avez des terres pour le faire , je crois. Vous êtes des tenanciers bien traités 5 vous avez une chaumière , un jardin et le droit de dépaissance pour une vache : y en a-t-il beaucoup de plus favorisés que vous? Et pour un jour que le service de votre fils m'est nécessaire , vous l'encouragez à y manquer !

— Non, Milady ; ce n'est pas cela, Milady. Et, pour parler en toute vérité, il en est un là-haut à qui il faut obéir avant Milady. Il n'est ni roi, ni empereur, ni créature terrestre qui puisse passer avant lui.

— Que veut dire cette vieille folle? Est-ce que je vous ordonne rien de contraire à la conscience?

— Ce n'est pas de votre conscience que je veux parler, Milady : elle a été instruite, comme qui dirait, dans Ips principes prélatistes; mais chacun doit marcher à la lumière de la sienne, et moi, j'ai la mienne, ajouta Mause devenant plus hardie à mesure que la discussion s'animait, Dites-moi de quitter cette chaumière, le jardin et la dépaissance de la vache; enfin dites-moi de tout souffrir plutôt que

de vouloir que moi ou les miens nous soutenions une mauvaise cause.

— Vous osez appeler mauvaise cause celle que vous êtes appelée à soutenii; par les ordres du roi, du conseil privé, du shérif et de votre maîtresse?

— Sans doute, Milady. Vous devez vous souvenir que l'Écriture nous parle d'un roi, nommé Nabuchodonosor, qui fit élever une statue d'or, dans la plaine de Dura, comme qui dirait sur le bord de l'eau, dans l'endroit où la revue a eu lieu hier. Les princes, les gouverneurs, les capitaines, les juges, les trésoriers, les conseillers et les shérifs reçurent l'ordre de se rendre à l'inauguration de cette image, pour se prosterner et l'adorer au son des trompettes, des fïùtes, des harpes, des psaltérions et de toutes sortes d'instruments de musique.

— Qu'est-ce que signifie tout cela, folle que vous êtes? qu'est-ce que Nabuchodonosor a de commun avec le wappen-schaw du Clydesdale ?

— Le voici , reprit Mause avec fermeté : l'épiscopat est comme la statue d'or de la plaine de Dura \ et de même que Sidrac, Meschach et Abdenago furent emmenés pour avoir refusé de fléchir le genou, jamais Guddy Headrigg, pauvre serviteur de Milady, ne fera ni révérences ni génuflexions, comme on les appelle, dans les maisons des prélats et des desservants ; jamais, du consentement de sa vieille mère du moins, il ne portera les armes pour leur cause, au son du tambour, des orgues, des cornemuses, ou de tout autre instrument de musique.

Lady Marguerite Bellenden entendit ce commentaire de la Bible avec autant d'indignation que de surprise. — Je vois d'où le vent souffle, s'écria-t-elle ; le mauvais esprit de Tan 1642 s'est remisa l'ouvrage, et chaque vieille folle, au coin de son feu, voudra discuter sur la religion avec les docteurs en théologie et les pères de l'église.

— Si Milady veut parler des évêques et des desservants, ils ne sont que les pères marâtres de l'église d'Ecosse ; et puisque Milrdy parle de nous renvoyer, je puis lui dire ma pensée sur un autre article. Votre Seigneurie et l'intendant veulent que Guddy se serve d'une nouvelle machine pour vanner le blé K . Cette machine contredit les

\. Probablement quelque chose de semblable aux vans dont on se sert pour éventer le blé, mais dont on n'adopta que vers 1730 la forme usitée de nos jours. A leur introduction, ils furent repousses des plus rigides sectaires par les raisons pércmptoires dont l'honnête Mause va se servir.

vues de la Providence en fournissant du vent pour votre usage particulier et par des moyens humains, au lieu de le demander par la prière ou d'attendre avec patience que la Providence l'envoie ellemême sur l'aire. Eh bien, Milady...

• — Cette femme me rendrait folle, dit lady Marguerite. Puis, reprenant son ton d'autorité et d'indifférence, — Mause, ajout a-t-elle, je vais finir par où j'aurais dû commencer .Vous êtes trop savante pour moi; tout ce que j'ai à vous dire, c'est que, puisque Cuddy ne veut pas paraître aux revues quand il en reçoit l'ordre, il faut que vous sortiez sur-le-champ du château et de ma baronnie. Je ne manquerai ni de vieilles femmes ni de laboureurs : mais je verrai mes terres ne produire que de la paille, ne nourrir que des alouettes, plutôt que de les faire cultiver par des gens qui s'insurgent contre le iù\.

— Je suis née ici, Milady, et je comptais bien mourir où mourut mon père, et vous avez toujours été une bonne maîtresse; aussi je prierai toujours le ciel pour vous et pour miss Edith. Puisse-t-il vous faire reconnaître que vous êtes engagée dans la mauvaise voie !

— Dans la mauvaise voie, femme incivile?

— Oui, Milady, nous marchons en aveugles dans cette vallée de larmes et de ténèbres, et les grands y font des faux pas tout aussi bien que les petits. Dans mes prières, je l'ai déjà dit, vous ne serez jamais oubliée. J'apprendrai toujours avec joie votre prospérité temporelle et spirituelle ; mais je ne puis préférer les ordres d'un maître terrestre à ceux d'un maître divin , je suis prête à souifrir pour la justice.

— Très-bien, reprit lady Marguerite en tournant le dos; je vous ai fait savoir ma volonté. Je ne veux point de whigs dans ma baronnie. — Vraiment ! ils viendraient bientôt tenir leurs conventicules jusque dans mon antichambre.

Ayant ainsi parlé, elle se retira d'un air de dignité ; et Mause, que ?a présence de sa maîtresse avait empêchée de montrer le chagrin que lui causait l'ordre rigoureux qu'elle venait de recevoir, se mit a pleurer amèrement.

Cuddy avait entendu arriver lady Bellenden; aussitôt il s'était caché dans un petit cabinet dont la porte était vitrée, et qui lui servait de chambre à coucher. S'étant promptement jeté sur son lit et bloiti sous ses couvertures, afin de ne pas démentir l'histoire de sa maladie, il entendit de là toute cette conversation, et il osait à peine

respirer, tant il craignait qu'une partie de l'orage ne tombât sur lui. Dès qu il jugea lady Marguerite assez loin pour n'avoir plus rien à redouter de sa colère, il vint rejoindre sa mère. .*

— Au diable soit la langue des femmes ! comme disait mon brave homme de père, s'écria-t-il. Qu'aviez-vous besoin de corner toutes ces sornettes aux oreilles de Milady? Il faut que j'aie été bien bête pour rne laisser envelopper dans des couvertures comme un hérisson, au lieu d'aller au wappen-schaw avec les autres-! Au surplus, je vous ai joué un tour, car à peine eûtes-vous le dos tourné, que je suis allé voir la revue; j'ai tiré au perroquet, je l'ai même touché. J'ai bien voulu damer le pion à Milady, mais je ne voulais pas perdre l'occasion de voir Jenny Dennison, qui devait assister à la revue. Cependant, grâce à votre belle équipée, l'épousera qui voudra maintenant. Voici une affaire pire que celle que nous eûmes avec M. Gudyil quand vous me forçâtes de refuser de manger du plumporridge la veille de Noël, comme s'il n'était pas indifférent à Dieu et aux hommes qu'un pauvre laboureur soupât avec des pâtés au hachis ou avec des pommes de terre !

— Silence ! mon fils, silence ! reprit Mause ; tu n'es pas en état de juger ces choses. C'était un mets défendu, c'étaient des choses consacrées à des fêtes que ne doit pas reconnaître un bon protestant.

— Et maintenant vous nous avez mis lady Bellenden sur les bras. Si j'avais pu seulement trouver un vêtement décent, j'aurais sauté à bas du lit pour venir lui dire que je monterais à cheval tant qu'elle voudrait, la nuit comme le jour.

— 0 mon fils ! ne murmure pas de souffrir pour la bonne cause.

— Et qui est-ce qui me dit que c'est la bonne cause? Vos prêcheurs? Je n'entends rien à tous leurs beaux discours, et je crois que le plus sage pour de pauvres gens et des ignorants comme nous, c'est d'obéir à ceux qui sont faits pour nous commander.

— Comment, Cuddy, vous ne voyez pas la différence qu'il y a entre la pure doctrine évangélique et celle qui a été corrompue par les inventions humaines! Si ce n'est pour le salut de votre àme> au moins par respect pour mes cheveux blancs...

— Eh bien, est-ce que je n'ai pas toujours fait ce que vous avez voulu? Au lîeu d'aller tranquillement à l'église le dimanche, n'ai-je pas couru les champs avec vous, pour aller écouter au coin d'un bois les sermons de vos prêcheurs non cornistes?

— Dites non conformistes, mon fils; c'est ainsi que les appellent les hommes mondains.

— Gomme vous voudrez. Mais où irons-nous? Je me ferais dragon, car je sais monter à cheval et jouer du sabre; mais vous crieriez contre moi au nom de votre bénédiction et de vos cheveux blancs. (Mause recommençait déjà ses exclamations.) D'ailleurs vuus êtes trop vieille pour aller sur les chariots de bagages, Il faudra donc que j'aille rejoindre les révoliés dans les montagnes, pour ne pas mourir de faim; et l'un de ces matins quelque Habit-Rouge me tirera comme un lièvre, ou bien l'on m'enverra dans l'autre monde avec l'écharpe de saint Johnstone autour du cou, comme on dit.

— Ne répétez pas ces paroles égoïstes et charnelles, mon cher Cuddy, c'est douter de la Providence. N'est-il pas écrit : — Je n'ai jamais vu le fils de l'homme vertueux mendier son pain? — Eh bien , votre père était un honnête homme, quoique comme vous il pensât un peu trop aux choses de ce monde.

— Tout cela est bel et bon ; mais je ne vois qu'une porte pour sortir d'affaire. Je sais qa'il existe une bonne intelligence entre M. Henry Morton et miss Edith. J'ai plus d'une fois porté des livres et des chiffons d'écriture de l'un à l'autre, sans avoir l'air de me douter de ce dont il s'agissait ; je les ai vus souvent se promener ensemble sur le bord du ruisseau de Dinglewood, sans paraître les apercevoir. Ce n'est pas toujours bêtise que d'avoir l'air un peu bête. Je sais que M. Milnwood a besoin de quelqu'un pour sa charrue; il faut aller trouver M. Henry, lui conter ce qui nous arrive, et je suis sûr qu'il me protégera auprès de son oncle. Je sais bien que le vieux Milnwood ne nous donnera pas de gages, car il a la griffe serrée comme celle du diable ; mais c'est quelque chose que d'avoir du pain et de ne pas coucher à la belle étoile. Ainsi, ma mère, faisons nos paquets, cela ne sera pas long, et n'attendons pas que M. Harrison et le vieux Gudyil viennent nous mettre dehors par les épaules.

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